Des fourches et des livres

Publié le 5 janvier 2026

Reportage photographique et sonore : Emmanuel Blivet

« Réveiller les consciences pour stopper le désempaysannement du pays ». C’est le but que poursuit l’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat. À l’automne 2025, pendant un mois, huit jeunes ont retourné la terre et les idées à la ferme Hébé, dans la Manche.

Contre gîte et couvert, les étudiants ont participé aux travaux de maraichage. Ils se sont aussi initiés à l’arboriculture, l’apiculture, la culture de plantes aromatiques, la boulangerie, l’autoconstruction, la teinture naturelle. Ils ont aussi réfléchi ensemble aux moyens de relever les défis environnementaux, sociaux et politiques du monde agricole.

Notre photographe, Emmanuel Blivet a suivi la première session expérimentale de l’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat (UPA) organisée du 6 octobre au 1er novembre 2025 à la Ferme Hébé, à Néhou (Cotentin).

« Nous souhaitons encourager une agriculture qui se pense, qui s’autonomise, qui lutte et entre dans un rapport de force visant à la destruction pure et simple du modèle agro-industriel. »

Une formation paysanne indépendante

Jean-Sébastien, maraîcher et co-gérant de la Ferme Hébé

Jean-Sébastien est maraîcher sur la ferme Hébé depuis huit ans. En 2020, il s’est associé avec Aurélien et Manu comme co-gérants du GAEC Hébé. Le projet de l’Université de la paysannerie et de l’artisanat répond à l’envie « d’ouvrir les fermes sur le monde et de ré-empaysanner les esprits dans une société urbaine et connectée« , explique Jean-Sébastien. Pour se défaire d’un système agro-industriel « qui tue les petits paysans et laisse disparaître les savoir-faire artisanaux« , l’UPA propose de former et d’outiller les futurs paysans à une agriculture plus respectueuse de la terre et des individus qui la travaillent.

L’UPA invite des personnes qui ne connaissent pas nécessairement le milieu agricole à le découvrir de l’intérieur, en tant qu’acteur, les mains dans la terre. La première session expérimentale a réuni principalement des étudiants. En plus d’apprendre des gestes de travail, ils ont pris le temps de questionner ce travail et de réfléchir ensemble au modèle agricole, grâce notamment à l’arpentage (lecture collective) du livre « Reprendre la terre aux machines« , manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire de l’Atelier Paysan. Des ateliers, donnés gracieusement par des artisans et artisanes proches de la ferme, ont aussi permis aux stagiaires de découvrir le travail du métal, l’autoconstruction, la teinture naturelle, la boulangerie, la cuisine. « En s’ouvrant à l’artisanat, l’objectif est de rendre le paysan le plus autonome possible vis-à-vis de l’agro-industrie« , explique Jean-Sébastien. En liant paysannerie et artisanat, l’UPA veut aussi valoriser une philosophie de travail et de production à revers du productivisme et de la standardisation.

Une université populaire et autonome

L’ambition de l’UPA est de fonctionner de manière autonome. Elle ne dépend d’aucune subvention mais elle est en même temps accessible à tous gratuitement. Elle repose donc sur le bénévolat et la force collective du réseau, « pour que chacun puisse donner un tout petit peu de son temps« . À l’avenir, d’autres modèles pourraient être imaginés, comme une cotisation populaire.
« Est-ce qu’on y arrivera ? C’est pas sûr. Mais en tout cas, on aura toujours à l’esprit qu’on veut être autonome et ne pas dépendre d’une loi qui change, de subventions qui s’arrêtent. »

Cueillette de jeunes pousses de salades et épinards.
Préparation des paniers de légumes pour la vente directe.

Manu et Aurélien, maraichers et co-gérants de la ferme Hébé

Aurélien et Manu racontent comment ils ont rejoint Jean-Sébastien sur la ferme. Aurélien a commencé à donner des coups de main dès l’installation de « Jean-Seb », qu’il connait depuis ses quinze ans. « Je m’étais toujours dit qu’à un moment donné, je rejoindrai le projet. » Ce moment est arrivé en 2019. Manu, lui, a répondu à une annonce de Jean-Sébastien, qui cherchait un associé. Après avoir accueilli pendant un an, un étudiant en woofing, un réseau mondial de fermes biologiques qui permet de vivre des expériences à la ferme, les trois maraichers décident de constituer un groupe de woofers et de proposer autre chose que du maraichage. « C’est comme ça que l’UPA est née.« 

Manu apprend à conduire et à manœuvrer le tracteur de la ferme à Mélia et Elsa.

Après cette première session expérimentale, les trois associés aimeraient renouveler l’expérience et faire évoluer le format. Élargir à d’autres fermes pour découvrir différentes activités agricoles et d’autres métiers : éleveurs, paysans-boulangers… Faire plus d’ateliers aussi, et sur un temps plus long. Il faudra aussi trouver un mode de financement qui permette de sortir du bénévolat sans perdre son autonomie. Que la formation puisse être reconnue et éligible aux droits à la formation et peut-être, un jour, délivrer une certification équivalente au Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole.

Atelier d’éducation populaire et temps d’échange « Histoires populaires et contemporaines des luttes ouvrières et paysannes » avec l’ancien paysan éleveur et auteur breton Jean-Claude Balbot. Le livre « Reprendre la terre aux machines » de l’Atelier paysan a servi de base aux séances d’arpentage régulières durant le mois.

Une agriculture « qui se pense »

Antoine, bricoleur en agro-équipement

Antoine est professeur d’agro-équipement au lycée agricole public de Coutances et membre fondateur de l’Essaim Manche de L’Atelier Paysan, une société coopérative qui accompagne les paysans dans la fabrication de machines sur mesure. Il a animé un atelier « autoconstruction, travail du métal » au sein de l’UPA. « L’objectif, c’est de pouvoir modifier des petits trucs sur les outils qu’on a achetés, de les adapter à nos besoins ou de les compléter pour en améliorer l’usage. »

« Ce sont les personnes qui utilisent la machine qui créent la machine.« 

À l’UPA, il y a les apprenants et celui ou celle qui transmet. Mais il n’y a pas de hiérarchie entre les uns et les autres. Le savoir se transmet et se co-construit. « À L’Atelier paysan, on essaie de faire un pot commun de nos expériences singulières pour inventer ensemble. On oppose souvent low tech et high tech. Alors oui, l’Atelier Paysan n’est vraiment pas fan de high tech si on considère que la high tech c’est être à la pointe de… À la pointe de quoi ? D’une innovation sans partage, d’une technologie descendante ?« 

Le but, c’est de prendre conscience de son niveau d’autonomie et, à l’inverse, de son hétéronomie. « L’activité agricole dépend des machines, de l’activité minière, de technologies, d’un brevet… Nous, on va à contre-courant de cette main-mise de l’agro-industrie sur les agriculteurs.« 

Fort de sa longue expérience dans la soudure et le travail du métal, Jean Paul, le père de Jean Seb, partage son savoir-faire avec les élèves.
Atelier d’autoconstruction et travail du métal avec Les démanché-es.

« Faire « buguer » la techno-industrie, des lycées agricoles aux assiettes, en passant par les champs. »

Julie, artisane teinturière

Styliste de formation, Julie s’est reconvertie dans la teinture naturelle. Elle est installée à Cherbourg au sein du collectif La Cherche. Pour l’atelier de l’UPA, elle a souhaité partir des filières textiles locales que sont le lin, le chanvre et la laine, « pour prendre conscience que ces filières traditionnelles ont été délaissées. Comme teinturière, quand je cherche des fleurs, des racines, des écorces, je ne trouve plus de producteurs. J’avais donc envie de sensibiliser ces futurs agriculteurs à tous ces possibles pour que, peut-être, ils puissent les intégrer dans leur projet professionnel. » Faire pousser du lin ou du chanvre en Normandie, valoriser la laine, créer des coopératives pour transformer et valoriser localement, se former et former les consommateurs… Il a été question de tout cela lors des ateliers de Julie.

Maëla fait partie de cette génération de jeunes ingénieurs déserteurs qui ont changé de voie pour être en adéquation avec leurs idées et valeurs. Elle est devenue artisane boulangère à Equerdreville, à côté de Cherbourg : « Le pain regroupait tout ce à quoi j’aspirais : faire de mes mains, travailler sur un territoire, avec des matières premières locales et produire un aliment sain, de qualité, et le plus accessible possible. J’ai voulu faire un fournil engagé dans le sens où je travaille en bio, au levain pour des raisons alimentaires, nutritionnelles, d’engagement. »

Lors de son atelier à l’UPA, elle voulait que les étudiants touchent la pâte : pas question d’utiliser des machines, il faut pétrir à la main. L’objectif était que chacun reparte avec deux pains de campagne nature et un pain de campagne aux graines, qui nécessitent des techniques un peu différentes. Entre le pétrissage, le façonnage et la cuisson, Maëla a introduit des parties théoriques : pourquoi travailler au levain, où s’approvisionner ? « Intégrer l’UPA, c’était pour moi promouvoir un modèle, celui d’une alimentation de qualité, qui fait que les gens sont en meilleure santé et tombent moins malades. » Elle est devenue secrétaire de l’association. Elle s’est engagée bénévolement pour que les étudiants n’aient pas à payer la formation.

« Un mois, ce n’est pas suffisant pour apprendre un métier, mais ça donne de bonnes billes quand on est bien encadré et ça permet de déclencher des choses. »

Des futurs projets qui ont du sens

Betty et Mélia, étudiantes à l’UPA

Mélia et Betty ont toutes les deux moins de trente ans, une expérience dans l’humanitaire à l’étranger, le social et le monde associatif. Elles sont venues s’installer en Bretagne avec l’envie d’être en contact avec la terre et le monde paysan. Mélia cherchait une ferme pour faire du woofing ; Betty a entendu Jean-Seb parler du projet de l’UPA à la radio. « Je me suis dit : mais c’est exactement ce que je veux faire ! » Elles font partie de la première promotion de l’UPA.

Betty souhaitait se former sans passer par une école classique, apprendre par l’expérience. Mélia voulait « mettre les mains dans la terre et comprendre comment tout ce système fonctionne, les enjeux de la crise actuelle du monde paysan. »

« J’ai l’impression d’être plus outillée pour continuer à militer »

Mélia rêve d’ouvrir un centre de vacances pour tous les publics, y compris les plus précaires. L’expérience de l’UPA a nourri son projet et lui a permis de l’appréhender de manière plus nette. L’atelier pain avec Maela l’a beaucoup inspirée. Betty se sent quant à elle confortée dans ses engagements militants. « Cela prouve que c’est réalisable et j’ai trouvé beaucoup de joie dans le collectif et dans cette transmission. » Les deux jeunes femmes sont reparties amies.

Cueillage et nettoyage des courges de différentes variétés avant leur rangement dans les serres.

Benjamin, étudiant à l’UPA

Benjamin, 25 ans, s’est installé dans la Baie du Mont-Saint-Michel il y a un an et réfléchit à un projet de ferme sociale. « L’idée, c’est de prendre soin du vivant et en prenant soin du vivant, de prendre soin des vivants. » Il vit dans le corps de ferme qui appartient à ses parents et a retapé un gîte d’étape pour accueillir l’été dernier les randonneurs à pied, à cheval ou à vélo. « J’ai fermé début septembre pour me projeter dans la suite du projet : produire sur la ferme la nourriture proposée aux randonneurs. »

Un projet pour soi, ou un projet politique plus global ?

Benjamin a déjà fait des stages et du woofing dans des fermes, mais ne s’estime pas encore suffisamment formé pour lancer sa propre production agricole. Il a hésité à s’inscrire dans un lycée professionnel pour décrocher un diplôme, mais préfère se former de fermes en fermes. Comme à l’UPA où, en plus de la pratique, il a pu avoir une approche théorique du travail paysan. « J’ai l’impression d’avoir vraiment fait un très grand pas en avant, par la prise de conscience collective, que de nos expérimentations peut naitre un vrai projet de transformation sociale.« 

« Les personnes qui ont monté l’UPA sont des personnes qui m’inspirent. Ça donne envie de ne pas se mettre de barrières et ça vient me questionner sur le sens de mon projet. Est-ce que c’est un projet pour moi, pour être bien dans mon coin, et avoir une bonne conscience que ce que je fais, c’est bien ? Ou est-ce que j’essaie de l’inscrire dans un projet politique plus global ?« 


Elsa, stagiaire à l’UPA

Elsa, 23 ans, est en année de césure à l’Université de Bretagne Sud à Lorient, après un master qui devait lui permettre de travailler dans la gestion d’établissements médico-sociaux. Mais le master ne lui a pas plu, et Elsa réfléchit à un autre projet professionnel. Elle a envie de vivre à la campagne, à plusieurs, en habitat léger autoconstruit, et de cultiver la terre.

« Ce que je venais chercher à l’UPA, c’était déjà de savoir si physiquement, je pouvais travailler dans un milieu agricole. J’ai des représentations stéréotypées. J’imagine qu’il faut être fort pour travailler, robuste pour résister au froid et très débrouillard. Moi j’ai 23 ans, et je n’ai pas cette expérience là. J’ai posé beaucoup de questions très techniques sur le maraichage, la rotation des cultures, le soin apporté au sol. Le stage m’a aussi confirmé mon envie de travailler et de vivre collectivement. » Au bout d’un mois, Elsa a fait voler en éclat ses appréhensions et ses représentations sur le travail à la ferme. La suite, désormais, c’est de découvrir d’autres fermes, gérées par des femmes notamment, d’autres mondes paysans et d’autres façons de faire, pour s’inspirer.

Lors de l’atelier de séparation des gousses d’ail de leur bulbe.

Le bilan des quatre semaines de l’UPA 2025 au domicile de Jean Seb.

Emmanuel Blivet

Photographe, Emmanuel est un compagnon de route de Grand Format depuis sa création. Il expose régulièrement ses travaux dans le grand ouest et ailleurs, répond à des commandes et cartes blanches de la presse et d’entreprises, et croise son regard avec des journalistes et des artistes lors de résidences territoriales.

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