Avril 2021

Malaunay, une ville en transition

Christine Raout (texte et photos), Joëlle Passeron (illustrations)

Sur les traces du passé

Malaunay, 6000 habitants, commune de la Métropole Rouen Normandie, est une ville en transition. Panneaux solaires, chaudières biomasse, récupérateur d’eau, revégétalisation, jardins partagés… Depuis 2012 et l’arrivée du nouveau maire, Guillaume Coutey, aucune piste n’est négligée pour améliorer le bilan écologique de la ville et préparer l’avenir. Pour aller plus loin dans cette transition, la ville a choisi en 2018 de s’appuyer sur l’engagement de ses habitants, avec un défi d’implication citoyenne « La transition prend ses quartiers ». Pour Grand Format, trois habitants engagés ont accepté, un jour d’hiver ensoleillé entre deux couvre-feux, de jouer les guides dans ce qui fait leur ville.

Patricia Colombel a choisi Malaunay pour y faire sa vie et s’impliquer dans le milieu associatif et culturel. Aujourd’hui conseillère municipale déléguée à l’implication citoyenne, l’élue met son enthousiasme et son énergie pour associer de nouveaux habitants dans la transition de la ville.

Patricia Colombel, élue conseillère municipale déléguée à l’implication citoyenne aux dernières élections. ©Christine Raout

Le rendez-vous est donné sur le parking de la gare SNCF Malaunay – Le Houlme, petite gare qui permet de rallier le centre de Rouen en une dizaine de minutes avec des TER qui passent toutes les heures, plus ou moins. Il y a bien aussi les bus, ceux urbains qui déposent aux portes de la grande ville, et ceux ruraux qui s’enfoncent dans la campagne. La mobilité, c’est l’un des axes de réflexion de la ville de Malaunay dans sa transition. Depuis 2012, et l’élection de Guillaume Coutey comme maire, la commune a donné un véritable coup d’accélération à sa transition écologique, menant simultanément tous les chantiers et intégrant la question de l’écologie dans tous les aspects de la vie de la commune.

La voie de chemin de fer qui délimite Le Houlme de Malaunay. ©Christine Raout

Si Patricia Colombel est venue jusqu’à la gare, c’est aussi pour commencer symboliquement la visite en passant les portes de Malaunay, matérialisées par les gigantesques arches de brique rouge supportant la voie ferrée. Ce motif est repris par l’architecture de la commune de 6000 habitants. Pour les petites maisons comme celles de chaque côté de la rue principale, un projet est en cours pour tenter de préserver le style architectural et valoriser l’histoire des bâtiments.

L’architecture des maisons de la rue principale bientôt protégée. ©Christine Raout

Place de la laïcité

Première étape de cette visite : la mairie. À la fin du XIXe siècle, un bâtiment, instable, a été démoli dès la fin de sa construction, puis reconstruit à l’identique. Cette anecdote fait partie des récits des Crieurs d’Histoire, l’association avec laquelle Patricia Colombel organise des déambulations pour raconter l’histoire de la ville, de ses habitants et de ses bâtiments : les usines textiles, nombreuses au siècle dernier, et les diverses activités qui se sont succédé entre les murs. « Nos déambulations nous permettent de rencontrer la population, explique Patricia Colombel, et ça fait 37 ans que je navigue dans Malaunay, tout le monde me connaît ! »

Un autre symbole de Malaunay, la fleur solaire. ©Ville de Malaunay

En 2018, la Malaunaysienne s’est engagée dans un projet de la ville, « La transition prend ses quartiers » une initiative lancée pour prolonger les engagements de la ville sur la transition écologique. « Sur un grand panneau, une grande affiche avec un petit gamin en superman : devenez l’acteur de votre ville, décrit-elle. Je me suis dit que c’était pour moi, ce truc-là. Il fallait être maximum 11 par groupe, j’ai donc appelé quelques copains et en 5 minutes j’avais les 11. On allait travailler sur le thème de l’eau et de l’économie d’eau et d’énergie. Il y avait aussi l’alimentation, les déplacements, la biodiversité… On a travaillé tous ensemble pour faire un dossier, et on a été retenus. À partir de là, je me suis engagée dans beaucoup de choses. »

Patricia Colombel a toujours à cœur d’agir pour sa ville et d’impliquer ses habitants, avec un enthousiasme communicatif. « Ma tante, habitait Malaunay depuis toujours, raconte-t-elle. Elle m’a considérée comme sa fille. J’avais ma chambre dans son appartement dans l’immeuble derrière la place de la Laïcité. Je ne suis pas allée à l’école, mais j’ai été témoin des transformations de Malaunay. »

L’ancienne usine Offroy, dont l’architecture est adaptée aux métiers à tisser. ©Christine Raout

À son mariage, Patricia Colombel choisit de venir s’installer à Malaunay et de s’impliquer dans le tissu associatif et culturel local. « J’ai travaillé sur les fables de la Fontaine, pour les monter en spectacle avec les enfants, continue-t-elle. Et je me suis mise aussi à travailler dans les coulisses de la compagnie de mon mari, intermittent. J’ai voulu créer un événement particulier. On a donc organisé deux soirées contes à domicile, chez moi. Ça a été un succès énorme, j’ai refusé beaucoup de monde. Et Monsieur le Maire est venu. Ce n’était pas pour me vanter, mais pour lui montrer que si on veut, on peut faire des choses. »

Cet engagement pour la ville prend un nouveau tournant avec les dernières élections municipales, quand Guillaume Coutey lui demande de rejoindre sa liste. « Je suis donc devenue élue et je suis conseillère municipale déléguée à l’implication citoyenne. J’aime les gens, j’aime le travail en commun, j’aime l’action de terrain, le spectacle vivant, le dynamisme… »

Des territoires en transition

Le mouvement a été initié par Rob Hopkins, britannique enseignant la permaculture, il y a une dizaine d’années. Le concept est d’aller vers un autre modèle : plus durable, plus solidaire, en impliquant les citoyens d’un territoire à prendre conscience du besoin de changement et à agir concrètement pour y arriver en réduisant les émissions de CO2, en renforçant la solidarité et la coopération et la résilience du territoire.

Le Parc Pellerin

Tout près de la mairie, le parc Georges Pellerin est peuplé de canards et de cygnes, parfois rejoints par les poules du voisinage. L’ancienne cabine téléphonique s’est transformée en boîte à livres, un projet qui tient à cœur Patricia Colombel.

Le parc Pellerin, tout proche de la mairie, héberge des dizaines de canards. ©Christine Raout

À Malaunay, l’électricité n’est pas seulement économisée, elle est aussi produite partout où c’est possible, comme en face du parc, l’église Saint-Nicolas dont le toit est recouvert de panneaux solaires. Ou la fleur de panneaux solaires, un autre des symboles de Malaunay.

Un des symboles de Malaunay, son église dont le toit est couvert de panneaux solaires. ©Ville de Malaunay

La transition prend ses quartiers

Il serait difficile de lister les actions mises en place dans la commune depuis 2006, tant elle serait longue : rénovations énergétiques des bâtiments, panneaux solaires, récupérateurs d’eau, chauffage biomasse, plantations d’arbres… Le principe est de tout entreprendre, simultanément, pour accélérer la transition de la commune. Pour aller plus loin et associer les habitants, une expérience d’implication citoyenne a été lancée en septembre 2018, avec pour objectif d’expérimenter une transition accélérée entre réflexion, expérimentation et proposition de projets. Certains projets proposés par les habitants n’ont pas pu aboutir : la restauration d’un moulin pour produire de l’énergie était trop onéreuse ; l’idée d’un pédibus pour les écoliers n’a pas trouvé écho chez les parents d’élèves. Mais la dynamique s’est poursuivie et de nouveaux habitants se sont impliqués.

Le moulin, trop abimé pour être rénové, sur le Cailly. ©Christine Raout

La visite se poursuit au fil des projets de constructions, réhabilitations et habitats partagés qui se préparent dans la commune. Jusqu’à l’ancienne usine Offroy à l’architecture adaptée aux métiers à tisser verticaux, témoin du passé industriel de la ville. Puis, jusqu’aux équipements sportifs fraîchement rénovés : une piscine chauffée à l’énergie solaire et biomasse, dont l’eau est réutilisée pour l’entretien du stade, le centre sportif Nicolas Batum, du nom du basketteur normand, bordé d’un city stade et d’un boulodrome éclairés par des led. Plus encore, le groupe scolaire Olivier Miannay a été habillé de bois et de couleurs après sa rénovation.

Sur les hauteurs de Malaunay

De part et d’autre de la ville, les paysages qui se font face sont très différents. Il y a l’alpage, comme l’appelle Patricia Malaunay, ponctué de maisons cossues destinées autrefois aux dirigeants des usines de la ville, avec ses étendues d’herbes où gambadent parfois des moutons et des vaches. Et il y a le quartier des immeubles de logements sociaux, vieillissants, qui ont vu sur l’ensemble de la ville. Ces immeubles datant des années 1960 sont ou seront bientôt rénovés.

Pour relier au centre-ville ce quartier d’immeubles bordés de petites maisons, il faut prendre la voiture et contourner l’espace vert entourant une petite chapelle, où les moutons et les chèvres s’occupent de l’entretien. Ou bien traverser le petit bois du Houlme pour rejoindre l’école Georges Brassens, un peu moins escarpé depuis que le chemin a été refait. Ce lien entre le cœur de ville et le quartier reste un sujet de réflexion pour la commune. Des panneaux sur l’histoire ? Une piste cyclable ? Un balcon pour admirer le panorama ? Un jeune maraîcher imagine même planter ses légumes entre les bâtiments.

Lieu d’inspiration

La ville est devenue un lieu d’inspiration pour ceux élus ou agents municipaux, qui cherchent des solutions pour leurs communes. L’Agence Normande de la Biodiversité et du Développement durable (ANBDD) organise des DDTour à Malaunay, expliquant la démarche de la ville suivi d’une visite de terrain pour expliquer les différents projets qui en font une ville en transition. Catherine Larinier, chargée de mission capitalisation et valorisation des expériences à l’ANBDD le constate : « Malaunay est une vitrine régionale en matière de développement durable. »

À l’heure où il faut redescendre place de la Laïcité, Patricia Colombel continue d’évoquer les projets à l’échelle du quartier, de la ville et de la communauté urbaine : ce qui est fait n’est qu’une étape, et l’impression que tout reste encore à faire.

Au fil de l'eau

Jean-Louis Levé est un pêcheur de truites qui observe le Cailly, la rivière qui traverse Malaunay, depuis 1982. Si le cours d’eau en a vu de toutes les couleurs, aujourd’hui ce passionné veille à ce que cet écosystème fragile soit protégé.

Jean-Louis Levé, qui longe et observe Le Cailly, jour après jour. ©Christine Raout

Le Cailly est la rivière qui traverse Malaunay, avec des bras qui se séparent et qui se rejoignent, des portions qui traversent des terrains privés et d’autres bordés de promenades aménagées par la ville. Ce cours d’eau a été l’objet de toutes les attentions de l’équipe protection de la nature et de la biodiversité, lors de l’expérimentation « La transition prend ses quartiers ». Ce sont les membres de l’association Vallée du Cailly environnement qui ont formé ce groupe chargé de dresser un état des lieux et de faire des propositions pour améliorer la biodiversité à Malaunay.

Parmi eux, Jean-Louis Levé, malaunaysien depuis 1982 : « Je suis un ancien pêcheur. On peut pêcher la truite fario dans le Cailly, et comme il n’y a pratiquement plus de poissons sauvages, ce sont des poissons qui sont issus de la pisciculture de la fédération de pêche. Moi, c’est la rivière et ce qu’il y a autour qui m’intéressent : ça peut être des problèmes d’environnement, une usine qui fait mal son travail ou des problèmes de riverains. »

Les bras du Cailly sont parfois minces et traversent des terrains privés. ©Christine Raout

« Une rivière, ça sentretient comme un jardin »

L’homme se définit comme un lanceur d’alerte. Chaque jour, l’ancien pêcheur longe l’eau et observe : sa clarté, son niveau, les insectes, la flore qui l’entoure… C’est d’ailleurs cette balade qu’il propose de faire : parler de la rivière en la longeant et en l’observant.

«  Pour l’aménagement, il faut privilégier les méthodes douces : coupe de bois manuelle, fourche, scie. Même si un arbre est abattu, il est important de laisser les souches. Les poissons trouvent à manger dans les racines et c’est leur habitat. Une rivière, ça s’entretient comme un jardin, explique-t-il. En faisant des aménagements, peut-être que dans quatre ou cinq ans, on aurait une population de poissons en augmentation. »

Les arbres qui bordent Le Cailly permettent d’attirer la faune. ©Christine Raout

Dans son groupe de réflexion sur la biodiversité lors de « La transition prend ses quartiers », c’est sur ces bases que Jean-Louis Levé a travaillé. « L’association fait des propositions à la ville. Des employés de la métropole sont intervenus pour nettoyer des cours d’eau, y compris de ruisselets. L’eau circule mieux et le courant revient, ce qui fait que la vase s’en va, constate-t-il. On retrouve une rivière propice au retour des poissons. Il n’y a pas grand-chose à faire. Ce sont des petits travaux. Notre projet est d’avoir l’appui de la ville de Malaunay et des associations locales pour organiser une journée pour faire ces petits travaux. »

L’expérimentation de filets antidéchets

La Métropole de Rouen et la ville de Malaunay ont installé en novembre 2020, des filets de filtrage antidéchets à la sortie des buses de déversements dans le Cailly. Ces installations sont conçues pour permettre de capter les déchets plastiques, y compris les plus petits de 1,2 millimètre, des eaux pluviales qui rejoignent la rivière. Depuis, des relevés sont effectués régulièrement par les techniciens et chercheurs du Laboratoire eau environnement systèmes urbains (Leesu) pour évaluer le volume et identifier les sources de pollution. Des informations qui peuvent ensuite servir à trouver des solutions pour éviter et réduire ces pollutions.

Les filets récupèrent les déchets, y compris de très petite toile avant qu’ils ne se déversent dans le Cailly. ©Christine Raout

Les longs dégâts de la pollution

En plus de la pollution quotidienne de la rivière, des accidents industriels peuvent réduire à néant des années d’efforts de préservation du cours d’eau. Avec son passé de ville industrielle textile, l’eau du Cailly en a vu de toute les couleurs. « À l’époque, je représentais l’association de pêche de la Vallée du Cailly, président pendant trois ans, raconte Jean-Louis Levé. L’association avait été créée dans les années 1980 par des pêcheurs qui en avaient marre… Il y avait une vocation industrielle, en amont, il y avait beaucoup de teintureries avec des turbines pour faire leurs bains, donc ils avaient besoin d’eau. Mais à cette époque, les résidus de teinture étaient rejetés dans la rivière. Donc la rivière pouvait passer du rouge le matin, comme au noir le soir. On s’est battu là-dessus. Juridiquement, on a eu gain de cause, pas toujours mais, ils ont été obligés de se doter de stations d’épuration. »

Jean-Louis Levé conserve tous les articles sur Le Cailly et la protection des rivières. ©Christine Raout

Aujourd’hui, la crainte de Jean-Louis Levé porte surtout sur une usine Ceveso de stockage de produits chimiques, à Montville, au nord-est de Malaunay. « Malheureusement, il y a eu un problème avec leur station en 2009, c’était de l’eau de javel industrielle (ndlr : hypochlorite de sodium) qui partait dans le Cailly. Le cour d’eau a été pollué sur environ 20 km. C’est un collègue qui s’est aperçu que les poissons pipaient, ils sortaient de l’eau et ils étaient morts. C’est moi qui suis allé porter plainte à la gendarmerie de Quincampoix. On a obtenu satisfaction dans la mesure où la société (Brenntag, ndlr) a été condamnée civilement et pénalement. Elle a payé à l’époque 160000 €. On a eu au moins un an de remboursement de carte de pêche, par la Fédération et on a eu dans la saison suivante des lâchers de poissons gratuitement pour dédommager le monde de la pêche. Et maintenant, le milieu là-bas, il est hostile, car l’acide, c’est pas bon. Ça a détruit le milieu et on ne retrouve pratiquement plus de population de truites. Même les insectes, ce que l’on appelle les invertébrés, par exemple les mouches, il y en a peu. C’est très long à se remettre. »

Le Cailly passant entre les maisons construites pour les employés et dirigeants des usines. ©Christine Raout

Dans les projets qui ont découlé des défis de « La transition prend ses quartiers », l’aménagement des berges a été un de ceux qui ont pu être réalisés. Pour Jean-Louis Levé, il est important d’amener les habitants à se promener au bord du Cailly. « Il y a des choses intéressantes qui se font sur les cours d’eau, ils ont commencé à en prendre conscience. Il y a des plans avec des projets d’aménagements. La protection des berges et de l’habitat est encore mise un peu trop de côté, mais néanmoins avec la mairie, on a quand même des gens qui sont là et qui sont sensibles à nos arguments. »

Spirale créative

Vincent Delafosse a quitté l’entreprise familiale de teinture sur fil pour transformer, 10 mètres plus loin l’ancienne usine de confection en brasserie. Un lieu convivial qui sert aussi de prétexte à une multitude de projets avec les habitants et les artisans de la commune.

Vincent Delafosse, devant l’ancien atelier de confection transformé en brasserie. ©Christine Raout

Sur les hauteurs de Malaunay, en amont du Cailly, se trouvent des zones humides laissées à la nature. C’est ce que l’on peut observer près du terrain de Pétanqu’Haapéro aménagé par Vincent Delafosse, sur le terrain à l’arrière de sa microbrasserie de production de bière, Union-B.

« Ici, on a vraiment l’impression d’être ailleurs, constate-t-il. Il faut imaginer que l’été tout ça est vert, et ça fait un écrin entre la brique et la nature. Avec les plants de houblon, ça nous fait un écran de verdure. En été, on utilise les deux jardins ici, un peu en mode guinguette, avec le bar, un food truck, les tables près de l’eau… Un tipi que l’on a confectionné avec les sacs de malt, c’est le camp de base des enfants, avec un terrain de foot et un terrain de jeux pour les enfants. On arrive à avoir comme le font les Allemands un endroit « Biergarten » ultrafamilial. Ce n’est pas uniquement pour boire de la bière. On propose des activités et on va développer la musique. L’idée est d’avoir un moment convivial où l’on peut boire des bières, laisser les enfants jouer et éventuellement apprendre un truc.»

« Il faut imaginer que l’été, tout ça est vert » ©Christine Raout

Ces soirées d’été permettent de faire le lien entre les habitants – y compris les nouveaux – et les acteurs locaux : associations, artisans, artistes… tel un point de rencontre entre tous les aspects de la vie du territoire. Ces soirées ont mis par exemple à l’honneur des associations humanitaires, le Système d’Echange Libre -SEL- de Malaunay, ou la transition écologique avec la BD de « La Transition prend ses quartiers ». « L’idée est aussi de profiter de cet espace pour faire passer des idées, des messages, au moins d’ouvrir des portes. »

La transition prend ses quartiers en BD

Pour parler de l’expérience « La Transition prend ses quartiers, une bande dessinée a été publiée avec plusieurs illustrateurs / dessinateurs pour raconter en quelques pages l’expérience de chaque groupe de réflexion. On y retrouve Patricia Colombel, Jean-Louis Levé et Vincent Delafosse, dans leur propre rôle.

Extrait « Le champ des possibles » scénario Céka Dessins Kyungeun Park

Sur le site de l’entreprise familiale

Des idées, Vincent Delafosse n’en manque pas. Sa créativité s’exerce dans les bâtiments à shed, ces caractéristiques toitures à dents de scie, de l’entreprise familiale de teinturerie. « La société Robert Blondel, créée par un aïeul il y a 120 ans, faisait de la teinture sur fil, à l’est de Rouen, raconte très sérieusement Vincent Lafosse. Il a fallu déménager il y a 10 ans. Aujourd’hui, le site fait de la teinture et des cosmétiques appliqués sur les textiles. Une partie textile et une partie brasserie artisanale de bière. Avant, c’était une usine familiale, j’avais un pied dans les deux, et puis il a fallu passer à autre chose: maintenant, je suis les deux pieds dans la brasserie. »

Le site de l’entreprise familiale qui reprend le motif de shed. ©Christine Raout

Mais plus les explications avancent, plus la fabrication de bière semble le point de départ d’un projet bien plus large, tout à la fois ludique et durable. À l’image de ces moutons rustiques qui pourraient bientôt paître pour entretenir les zones humides qui jouxtent les bâtiments, qui fourniraient aussi la laine, lavée et filée dans le sud de la France, avant d’être teinte ici, pour fournir les tricoteuses locales qui, avec cette laine rustique, pourraient confectionner des pièces de décoration…

Dans l’esprit du brasseur se trouve toujours un projet dans le projet du projet… Aucune idée n’est isolée, rien n’est conçu dans le seul but d’exister. Ces idées sont circulaires, tout comme l’économie à laquelle il participe.

Des idées et une économie circulaires

L’ancien atelier de confection, transformé en brasserie. ©Christine Raout

Le point de départ est donc la bière, dans un bâtiment de confection, le plus vieux du site familial, à l’abandon depuis les années 1960, où à l’étage travaillaient des couturières et au rez-de-chaussée, les stocks. La microbrasserie a aujourd’hui deux ans, six tanks, des brassées de toutes les couleurs et dans un esprit surfrider. « C’est un univers très créatif, résume Vincent Delafosse. On n’est pas limité par les créations de recettes ou d’étiquettes. Et on parle aux sens. Je viens plutôt du skate et de tout ce qui est sport de glisse, et je compare ça au mode de vie des surfeurs. Quand on surfe, on a toute une philosophie générale, une relation avec la nature et avec les gens. Et dans la bière, à part l’aspect commercial de certains, il y a quand même cet aspect refuge, convivialité. Pour moi, l’idée était de provoquer des bons moments donc ça avait tout son sens. »

Rien ne se perd, tout se transforme…

La bière d’Union-B voyage peu : consommée ou achetée sur place, en ville et dans une zone de chalandise ne dépassant pas les 30 km. Et dans le bar, vide en ces temps troublés, des objets attirent le regard. Les planches de skate en bois de barrique dont les prototypes ont été conçus pendant le confinement puis réalisés avec un menuisier de Rouen. « Et c’est très amusant car elle donne à la planche une courbure et c’est assez confortable pour les trentenaires et les quadras comme moi qui ont envie de faire les quais aller-retour. » Il y a aussi chez le brasseur cette envie plus large de « faire des choses avec les déchets », ceux de la brasserie : les anciens fûts transformés en prototypes de casque à bière para-Covid en vue de soirées Covid-compatibles, les lampes-fûts, ou les pochettes pour maillots de bain mouillés avec les poches aluminium.

D’autres territoires en transition

En Normandie, d’autres territoires sont engagés dans des démarches de transition écologique. Dans plusieurs quartiers de l’ouest de Caen, l’association Vent d’Ouest organise entre autres, depuis 2019, des balades botaniques musicales, des opérations de ramassage de déchets, des ateliers autour de la permaculture, des animations pour les enfants visant à se réapproprier la rue, des projections de films et de débats. Son objectif : étendre la mobilisation des habitants à travers, en multipliant les initiatives et en imaginant le quartier en 2030.

Pour en savoir plus : le site de l’association.

A Mortagne au Perche, dans l’Orne, ce sont aussi des citoyens et des citoyennes qui se mobilisent depuis 2017 dans l’association Mortagne en transition pour développer les initiatives écologiques et sociales : système d’échanges de biens, de savoirs et de services ; dépôt et échanges de graines de fleurs ou de légumes à la bibliothèque (grainothèque), verger partagé entretenu collectivement et ouvert à tous, jardinage collectif dans l’espace public (incroyables comestibles).

Pour en savoir plus : le site de l’association.

Deux petites mains locales, dont une voisine couturière ont participé au développement et produisent aujourd’hui des cabas de course et cabas à bière pour recycler les sacs de malt. Et pour que rien n’existe uniquement pour être jeté, l’emballage carton des packs d’IPA Dents de l’amer, se transforme en masque de requin. Quand au jeu finlandais en vogue pour les apéros, le Mölkky, Vincent Delafosse l’a recréé avec son Haapéro et des règles du jeu plus conviviales, qu’il a été invité à présenter lors d’une étape mondiale du Mölkky tour.

Si les idées de Vincent Delafosse prennent, c’est aussi parce que son extravagance séduit : les personnes qui viennent à ses soirées d’été séduites par l’ambiance et son enthousiasme ; les autres artisans du territoire, comme Mélanie Cluitten qui recycle et restaure des meubles à quelques dizaines de mètres de là, et qui partage sa passion lors d’atelier ; les habitants qu’il a invités à planter du houblon, pour des brassées un peu plus locales. Un acteur parmi d’autres qui font vivre l’étonnante transition de Malaunay.

Christine Raout

Christine Raout est journaliste pigiste, collaboratrice régulière de La Lettre du Spectacle, Le Moniteur et Ouest France.

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