À Argentan, l’écologie en actions

Publié le 10 février 2026

Caroline Mignien (texte et photos)

À Argentan, dans l’Orne, la transition écologique est devenue un projet politique central. La municipalité et l’intercommunalité Terres d’Argentan Interco déploient une stratégie globale mêlant énergies renouvelables, alimentation, biodiversité et aménagement. Un territoire souvent cité en exemple, mais traversé aussi par des résistances.

À quelques minutes du centre-ville d’Argentan, des rangées de terres cultivables, protégées par des serres, s’étendent sur plusieurs hectares. Ici, pas d’exploitation privée ni de label marketing : ce sont des terres appartenant à la collectivité. Depuis 2024, ce site maraîcher alimente directement la cuisine centrale de Terres d’Argentan Interco, où sont préparés chaque jour environ 1 200 repas pour les écoles et les résidences séniors de l’intercommunalité.

Ce choix de produire soi-même, plutôt que d’acheter à des fournisseurs privés ou à des exploitants agricoles extérieurs, reste encore rare en France. Il s’agit du maraîchage en régie. La collectivité est propriétaire du foncier, emploie directement les maraîchers et maîtrise l’ensemble de la chaîne, de la production à l’assiette. Objectif affiché ici : fournir 80 % des besoins en légumes de la restauration collective d’ici trois ans, en privilégiant une agriculture locale et de saison. « Nous avons fait les calculs, souligne Didier Bouvet, responsable du service Urgence climatique et développement durable d’Argentan, Produire nous-mêmes coûte moins cher que d’acheter des légumes bio via des grossistes. ».

Ce projet alimentaire, l’un des plus emblématiques de la transition écologique en œuvre à Argentan, est soutenu par l’État et la Région Normandie via la DRAAF (Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt) dans le cadre du Programme alimentaire territorial (PAT). Le projet bénéficie d’aides publiques pendant trois ans, avant de devoir atteindre l’équilibre économique. Une légumerie-conserverie est actuellement à l’étude pour transformer et stocker les surplus estivaux, et ainsi garantir un approvisionnement local toute l’année.

Un service dédié à l’urgence climatique

« L’urgence climatique est aujourd’hui une réalité incontournable. On peut tenter de la minimiser, mais elle est là. » Élu maire d’Argentan en 2019, réélu en 2020, puis président de l’intercommunalité Terres d’Argentan Interco en 2021, Frédéric Leveillé a fait de la transition écologique l’un des axes centraux de son action politique. Pour l’élu, l’engagement local n’est pas anecdotique. « L’échelle mondiale, européenne ou nationale compte, mais l’échelle locale aussi. Si nous ne prenons pas de décisions ici, nous ne contribuons pas à la lutte contre le changement climatique. » Dès le début du mandat municipal en 2020, cette conviction se traduit dans l’organigramme avec la création du service Urgence climatique et développement durable qui œuvre au quotidien pour traduire, en actions concrètes, la transition écologique.

La collectivité avançait auparavant par initiatives ponctuelles. « Avant 2020, j’étais seul, en tant que chef de projet transition énergétique », se souvient Didier Bouvet, aujourd’hui responsable du service. Depuis 2021, sept personnes, lui compris, travaillent sur ces questions environnementales, chacune spécialisée sur un champ précis : énergie, sobriété, biodiversité, alimentation, gestion des risques et aménagement. « L’idée était de couvrir l’ensemble des leviers de la transition. Il fallait passer d’une logique de projet à une logique de politique publique structurée », résume-t-il. La collectivité se dote ainsi d’un ingénieur énergie, d’un économe de flux, d’un chargé de biodiversité, d’une responsable du Programme alimentaire territorial (PAT), d’un agent dédié à la résilience et au Plan communal de sauvegarde et d’un chef de projet Énergies Renouvelables (EnR).

Sept personnes, des missions spécifiques pour chacun. Celles de l’économe de flux consistent à suivre l’ensemble des consommations énergétiques de la collectivité, bâtiment par bâtiment, contrat par contrat. « Il réalise une comptabilité analytique énergétique sur tous nos fluides : électricité, gaz, éclairage public », détaille Didier Bouvet. Il identifie les dérives, analyse les tendances et s’assure qu’il n’y ait pas de consommations anormales. Les choix opérés ont des effets budgétaires mesurables. Par exemple, l’adaptation de l’arrosage du stade de football — désormais alimenté par la nappe phréatique située en dessous — permet de réaliser entre 14 000 et 15 000 € d’économies par an à la commune pour ce seul équipement.

Autre enjeu clé : la gestion des déchets. Chaque année, leur enfouissement coûte environ 2 millions d’euros à la collectivité. Pour réduire cette charge financière et environnementale, Terres d’Argentan Interco développe un projet de valorisation énergétique. « Nous travaillons sur la pyro-gazéification des déchets solides », explique Didier Bouvet. Bois, encombrants, plastiques non recyclables, déchets hospitaliers sont concernés. « Ce n’est pas un incinérateur. C’est un four fermé, à très haute température, sans oxygène. Il n’y a pas de rejets, et on produit un gaz valorisable. » poursuit-il. L’objectif de ce projet est de limiter l’enfouissement et de créer des boucles locales d’énergie, en lien avec l’économie circulaire.

Biodiversité et adaptation urbaine

Dans l’espace public d’Argentan, la transition est aussi visible. Éco-pâturage, vergers urbains, cours d’école végétalisées, potager et nichoirs en ville : la biodiversité devient un outil d’adaptation climatique.

Au Pré-des-Possibles, espace de 11 hectares créé en 2024 par l’intercommunalité pour favoriser l’infiltration des eaux pluviales et ainsi éviter les inondations, des moutons avranchins et roussins, des chèvres des fossés et des ânes du Cotentin s’occupent de l’entretien. « Nous sommes même identifiés comme lieu de reproduction du mouton avranchin, race ovine de la Manche » explique Anthonin Prod’homme, responsable domaine public et espaces verts, à Argentan. Leur présence, à plusieurs endroits de la ville, par roulement, permet la réduction des tontes mécaniques grâce à l’éco-pâturage, et participe ainsi à la transition écologique.

Autre chantier structurant : l’infiltration des eaux pluviales à la parcelle portée par le projet GIEP (Gestion Intégrée des Eaux pluviales). Cette méthode, qui consiste à laisser l’eau s’infiltrer directement dans le sol plutôt que de l’évacuer vers les réseaux, sera rendue obligatoire dans les futurs aménagements via le PLUi-H (Plan Local d’Urbanisme intercommunal et de l’Habitat). Un guide des bonnes pratiques existe depuis juin 2025 pour accompagner collectivités et population dans leur projet d’habitat.

Encadrer la transition énergétique

Sur le volet énergétique, le territoire affiche des résultats concrets. Terres d’Argentan est aujourd’hui la première intercommunalité de Normandie en matière de transition énergétique en produisant 30% de ses besoins en énergies renouvelables. Éolien, photovoltaïque, biogaz issu de la méthanisation, cogénération, réseau de chaleur : le mix énergétique est volontairement diversifié. Au total, neuf méthaniseurs sont actuellement actifs sur le territoire : quatre, en cogénération, produisent de l’électricité ; 5 produisent du biogaz. 1 224 m2 de panneaux photovoltaïques, installés devant la station d’épuration, produisent 250 kWh, soit 40% de l’électricité nécessaires à la station d’épuration.

Pour encadrer ce développement, une charte intercommunale de développement des projets de production des énergies renouvelables est élaborée et votée en 2024 à une quasi-unanimité. « Ce document n’est pas un simple rappel de la loi, explique Frédéric Leveillé. Il l’adapte à notre territoire, donne un cadre et précise ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas. »

Elle va également plus loin que les exigences nationales. « Pour les éoliennes, nous imposons des distances aux habitations supérieures à celles fixées par l’État, parce que nous voulons maîtriser les implantations. », indique le maire. En effet, pour tout nouveau projet, la distance minimale est portée à 1 000 m des habitations, contre 500 m minimum pour la distance réglementaire, selon le code de l’environnement. Même si le préfet pourrait juridiquement passer outre, l’élu affirme que ces choix sont respectés.

L’éolien, une ligne de fracture locale

Malgré ce cadre, peu détaillé dans la charte concernant l’énergie éolienne, l’éolien reste un sujet sensible sur le territoire. À Coulonces, petite commune de 250 habitants membre de l’intercommunalité, un projet évoqué en 2021 a suffi à embraser le débat local.

« Rien que le fait d’évoquer la possibilité d’un projet d’éoliennes a créé de grosses tensions dans le village », raconte Mickaël Herbulot, élu municipal jusqu’aux nouvelles élections de 2026. « On s’est retrouvés avec un village coupé en deux, des positions très dures, sans possibilité de débat. » Il décrit une opposition virulente, nourrie par des arguments qu’il juge infondés. « On nous parlait d’oiseaux hachés par les pales, de vaches stressées par l’électricité produite. Il y avait des photos chocs, des rumeurs. Il n’y avait plus de vérité objective possible. » L’élu regrette l’absence d’un débat apaisé : « J’aurais aimé une opposition plus constructive. »

Mickaël Herbulot

Au courant de la situation du projet d’éoliennes, l’intercommunalité Terres d’Argentan Interco n’est pas intervenue. « On aurait dû davantage coopérer. Peut-être ne les avons-nous pas assez sollicités, je ne sais pas. Toujours est-il que c’est dommage que l’on n’ait pas pu pousser l’étude dans le champ envisagé », regrette Mickaël.

Dans le département de l’Orne, selon la charte établie présentée comme un outil d’orientation et de dialogue au service du territoire, 80 % des parcs éoliens sont présents sur le territoire de Terres Argentan Interco : « 3 parcs éoliens sont actuellement en fonctionnement pour une puissance installée de 40 Mw, ainsi que deux autres en cours d’instruction. » La charte fixe un plafond de 70 Mw pour l’éolien, un seuil bientôt atteint, puisque à terme, 60 à 65 Mw seront installés sur le territoire.

Les habitants, entre adhésion et limites

Pour accompagner les politiques publiques et tenter de toucher les pratiques du quotidien, la collectivité s’appuie aussi sur des dispositifs portés par le CPIE Vallée de l’Orne et l’ADEME. Le programme Défi Toit, méthode d’animation autour des écogestes de sobriété, en est l’un des exemples les plus visibles. En 2022, vingt-cinq familles du territoire y participent, dont la famille Jolivet, installée à Argentan.

« Ce qui nous a tout de suite plu, c’est le côté collectif », raconte Hélène Jolivet. « On se retrouvait pour des ateliers cuisine, on pesait nos déchets, on se lançait des défis d’un mois sur l’autre. Ça rendait les choses concrètes, et surtout moins culpabilisantes. » L’objectif n’était pas de bouleverser radicalement les modes de vie, mais d’ancrer progressivement de nouveaux réflexes.

Depuis, le foyer a baissé le chauffage d’un degré, éteint systématiquement les appareils en veille et modifié certaines habitudes alimentaires. « On se rend compte qu’on peut faire pas mal de choses sans trop d’efforts », reconnaît Julien Jolivet. Mais très vite, les limites apparaissent. « On réduit notre consommation, mais dans le même temps, les prix de l’énergie augmentent. C’est parfois décourageant. ».

Le paradoxe est encore plus flagrant sur la question des transports. « On aimerait vraiment prendre le train pour partir en vacances, c’est cohérent avec ce qu’on essaie de faire au quotidien », explique Hélène Jolivet. « Mais quand on regarde le prix pour une famille, ce n’est tout simplement pas possible. »

Un constat partagé par Mickaël Herbulot, lui aussi participant au Défi Toit. « On agit beaucoup sur l’alimentation, sur les déchets, sur l’énergie à la maison. Mais les deux plus gros postes de consommation et de dépenses, ce sont le logement et le transport, souligne-t-il. Et là, les marges de manœuvre individuelles sont faibles. Le train, par exemple, reste trop cher pour beaucoup de familles. »

Malgré les efforts engagés à l’échelle locale, cette contradiction rappelle une réalité plus large : la transition écologique des ménages se heurte encore à des choix économiques et à des politiques de mobilité qui dépassent largement le cadre des collectivités.

Une écologie locale fragile

À Argentan, la transition écologique est ainsi devenue un projet politique assumé, structuré et chiffré. Le territoire est souvent cité en exemple, y compris à l’étranger, dans le cadre notamment de son jumelage avec Rotenburg en Allemagne. Mais ses acteurs ne nient pas les difficultés.

« Toucher les citoyens individuellement reste compliqué, reconnaît Frédéric Leveillé. Et faire comprendre que les politiques publiques locales ont un impact concret sur leur quotidien demande beaucoup de pédagogie. »

Entre volontarisme politique, contraintes économiques et résistances sociales, l’expérience argentanaise illustre une réalité plus large : la transition écologique se construit dans le temps long, à l’échelle locale. Une écologie concrète, parfois conflictuelle, mais profondément ancrée dans le réel.

Caroline Mignien

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