Un roman pour explorer la Normandie de demain, en surchauffe

Publié le 25 juin 2026

Dans le roman Et la Terre vivra, paru aux éditions Saint Libéral, Alexis Bonon explore les conséquences du dérèglement climatique en 2062 et 2102, à partir d’un petit village du Cotentin, Pas-de-Loup, inspiré de Barneville-Carteret. Au milieu, trois personnages dont les vies vont être bouleversées par la folie des décisions humaines et ses conséquences de génération en génération. Rencontre avec son auteur, autour du changement climatique et du pouvoir de la littérature.

Grand-Format : Comment vous est venue cette idée d’écrire ce roman d’anticipation sur le changement climatique ?

Alexis Bonon – En 2018, j’étais consultant en Australie, et j’ai découvert les vidéos de Jean-Marc Jancovici, ses cours à Centrale Supélec. J’étais effaré par l’aspect totalement systémique, pluridisciplinaire, interconnecté du dérèglement climatique. Cette question m’a obsédé, j’ai traversé une forme d’éco-anxiété en prenant conscience de toutes ces réalités et de la trajectoire sur laquelle on était. J’ai su alors que je voulais écrire un roman sur le sujet. J’ai poursuivi ma documentation avec des ouvrages et des rapports du GIEC, de grands scientifiques qui ont travaillé sur la question pendant des décennies, des avis parfois contradictoires.

Pourquoi avez-vous choisi d’aborder ce sujet à partir de la Normandie ?

Parce que c’est là que vivent mes parents, à Barneville-Carteret, et cette terre m’inspire. J’avais vu une carte de la NASA qui montrait qu’à plus de trois degrés, cette zone allait devenir un archipel avec la montée des eaux. Cela m’avait frappé. Ce territoire risque d’être totalement recomposé, la vie des gens qui y vivent va être bouleversée. En tant que romancier, c’est ça qui m’intéresse : comment vont-ils vivre avec ce problème ? Qu’est-ce que cela va modifier dans les espoirs des futures générations ? Vont-ils s’en saisir ? Je ne voulais pas faire un essai sur le sujet, mais un roman. J’ai choisi de développer des récits en parallèle, sur trois époques, pour montrer les conséquences du dérèglement climatique et les interdépendances générationnelles : les choix et les non-choix d’une génération ont des conséquences directes ou indirectes sur les générations suivantes. C’est très difficile à avoir en tête pour nous, mais c’est la réalité.

Vous démarrez en 2022, avec une figure du déni…

Oui, j’ai voulu explorer le produit de 150 ans de capitalisme et de tertiarisation de la société, avec un personnage, Pierre Letournel, qui ne veut pas voir la réalité, et surtout, qui ne veut pas se décentrer des injonctions à la réussite financière qui le formatent. Parce que c’est ça qu’exige le dérèglement climatique : sortir de son petit sillon de vie, se soucier d’autrui à travers le temps. Pierre est un technocrate qui méprise les réalités physiques. Il est né en Normandie, il a fui ce territoire-là, il est allé à Paris, un peu en Rastignac, et il est forcé de retourner sur sa terre natale à cause d’un accident.

Il refuse le lien à la terre. C’est vraiment l’héritier de la mondialisation. Il est à l’aise dans les tours de la Défense, dans les taxis, dans les environnements numériques, dans les conseils d’administration, etc. C’est quelqu’un qui ne veut pas voir qu’on est tous de la poussière et qu’on y retourne. Et que s’il n’y a pas des gens qui travaillent la terre, on ne mange pas. C’est un personnage assez corrosif quelque part, poil à gratter. Je connais très bien cet univers pour en avoir fait partie.

Dans le début de votre roman, Pierre Letournel est confronté à un accident industriel, qu’il doit gérer en tant que cadre de l’entreprise.

J’ai voulu parler de l’agriculture, avec son versant industriel, l’agrobusiness. Ce modèle agricole ne tient plus : avec le stress hydrique, y compris dans le Cotentin qui est de plus en plus frappé en été par la diminution des pluies, il faut changer de modèle. Quand on connaît le climat de Barneville-Carteret, c’est dingue qu’il y ait ce manque d’eau !

« Puisqu’on n’arrive pas à s’autoréguler, il y aura la tentation de légiférer et de contraindre les individus. »

En 2062 et en 2102, ce sont deux femmes, Camille et Alma, qui sont les personnages centraux de l’intrigue.

Après Pierre, j’ai voulu avoir deux personnages féminins qui entrent en résistance d’une manière ou d’une autre. Camille est confrontée à un dilemme moral : des migrants traqués par les autorités débarquent dans sa vie, sur ses terres. Je voulais montrer une femme forte, qui était au début très entêtée, mais qui va quand même accepter de s’ouvrir à l’autre et de prendre des risques. Alma, elle, entre dans une rébellion plus active, qui va l’aider à partir d’un endroit où la vie est devenue extrêmement difficile. Ces deux personnages osent écouter leurs désirs profonds, se remettre en question et passer à l’action.

Pourquoi avez-vous choisi de parler de ce phénomène de migration provoqué par le réchauffement climatique ?

Cette question migratoire m’a beaucoup frappé lors de mes recherches. Comme d’autres endroits du monde, le delta du Gange, en Inde, sera invivable. Et cette zone abrite aujourd’hui des dizaines de millions de personnes qui vont devoir bouger. Que vont-ils devenir ? C’est la figure de l’autre, du radicalement autre, qui débarque et qui pose la question classique : est-ce qu’on les refoule ou est-ce qu’on les accueille ? Au départ, pour Camille, c’est difficile d’accueillir l’autre…

Alors oui, c’est un défi, on a des manières différentes de vivre et de voir le monde, mais on a deux jambes, on marche, on respire, on mange, on a besoin de sécurité et d’amour. Nous aurions pu naître au mauvais endroit… Au passage, ces populations migrantes auront connu, avec 10 ou 20 ans d’avance par rapport à nous la problématique du basculement des cultures, à cause du stress hydrique. Elles pourront aussi nous apporter des solutions sur ce qui fonctionne ou pas, notamment dans l’agriculture.

En 2102, c’est Alma qui est au cœur de cette époque. A travers elle, vous explorez un monde où la technologie est devenue centrale.

Effectivement, de grandes entreprises ont réussi à devenir des États dans l’État. Alma, elle, a hérité d’un rapport au vivant très simple, quasi-symbiotique. Elle a développé la permaculture… mais va se faire manger par le technosolutionnisme, avec ses promesses de ferme verticale, de pousses ultra-rapides, d’OGM qui permettent de nourrir tout le monde. Des solutions qui déshumanisent tous les gens qui travaillent dans ces exploitations et qui promeuvent la logique du profit. Avec une milice privée, des moyens d’action qui permettent de contraindre des agriculteurs isolés de laisser leurs terres.

C’est en fait un monde de plus en plus autocratique qui éclot, dans votre roman. Comment l’avez-vous imaginé ?

Je me suis posé la question de l’évolution de la politique face à ces enjeux. Une des possibilités, c’est que dans les années 2060, l’extrême droite se saisisse de cette question du dérèglement climatique et qu’elle serait traitée de façon autoritaire et imposerait des règles, des quotas de consommation, de déplacement. Puisqu’on n’arrive pas à s’autoréguler, il y aura la tentation de légiférer et de contraindre les individus, et cela pourrait se faire au niveau local, à qui l’État confierait beaucoup de pouvoirs. Dans cette nouvelle organisation politique, la technologie serait omniprésente pour contrôler les dépenses en eau, les déplacements, le CO2 émis par chacun… Ainsi, en 2102, des gens nés en Normandie n’auraient jamais voyagé, car ils n’en auraient pas le droit. C’est un peu un retour au Moyen-Âge, quand c’était rarissime de voyager à plus de 50 kilomètres autour de son lieu de naissance.

Vous avez voulu aborder de nombreux aspects des conséquences du changement climatique.

Oui, je me suis interdit de faire de la science-fiction avec du technosolutionnisme ou de la dystopie post-apocalyptique en disant « le monde va s’effondrer, c’est catastrophique ». Non, en réalité, le bouleversement est progressif, il fonctionne plus ou moins par à-coups, mais ça touche la politique, l’aménagement du territoire, les modes de vie et donc aussi les horizons, les espoirs, les relations entre les habitants, ce qu’ils mangent, les technologies qu’ils utilisent. J’ai essayé de tisser tout ça dans le décor du livre, discrètement, et de surtout raconter des histoires humaines dans ce monde qui change dramatiquement.

« Il y a une tradition littéraire qui représente les catastrophes pour mieux les éviter. »

Est-ce que la littérature peut nous aider à comprendre ce qui nous attend et peut-être nous pousser à agir pour l’éviter ?

J’en suis absolument convaincu. On vit une époque tout à fait paradoxale : la connaissance humaine est à son apogée dans quasiment tous les domaines. Et pourtant, la plupart de nos contemporains restent sourds aux alertes des scientifiques. Et ce ne sont pas les rapports du GIEC, les conventions pour le climat, les déclarations du G20 qui vont vraiment changer les choses. On a l’impression qu’entre le cerveau et le cœur, il y a quelque chose qui ne passe pas, avec simplement des arguments. Réfréner les désirs de consommation et penser une autre manière d’habiter la Terre, c’est très difficile. La littérature peut nous aider dans la prise de conscience.

Il y a toute une tradition littéraire qui représente les catastrophes pour mieux les éviter. Je pense à L’Enfer de Dante ou à 1984 de George Orwell. Parce que, la fiction, quelque part, a plus d’impact. Elle nous fait vivre, par empathie, des épreuves et des joies, en nous faisant rentrer dans le costume de gens qui vivent des problèmes. On expérimente, par procuration, la vie des générations futures. Des études montrent que la littérature affecte positivement notre cerveau. Traverser les souffrances de personnages, ça renforce notre résilience. La prospective, ça stimule la curiosité, ça augmente nos niveaux d’énergie. A minima, on prend conscience. A maxima, ça nous aide à passer à l’action.

Le romancier a une responsabilité pour préparer l’avenir, ouvrir les possibles…

Oui, la fiction pré-scénarise des comportements, c’est ce que dit le romancier Alain Damasio. J’aime beaucoup ses idées. Si on ne lit et ne regarde que des films catastrophes où l’homme se comporte comme un barbare, on va finir par croire que c’est comme ça que ça marche. Alors que les études ont démontré que les hommes ont une aptitude naturelle à s’entraider en situation de crise. Le romancier peut se complaire dans l’effondrement, l’acclimatation au pire… Ou ouvrir des possibles en montrant des personnages qui s’émancipent et explorent d’autres modèles, qui se secouent et qui alertent les autres. Voilà pourquoi j’ai pris deux personnages de femmes, fortes, qui sortent des sentiers battus.

Propos recueillis par Simon Gouin



Vous pouvez commander le livre d’Alexis Bonon, aux éditions Saint-Libéral, à partir d’ici ou dans votre librairie.