Femmes et agricultrices

Publié le 27 avril 2026

Textes et photos : Marine Thomann

Dans l’Eure, des agricultrices ont créé un groupe d’échange, réservé aux femmes, pour mettre des mots sur un quotidien exigeant et souvent invisible : concilier travail, vie personnelle et affirmer sa place en tant que femme dans un monde agricole encore chargé de stéréotypes.

« Quand ce sont les femmes qui font la compta, ce sont les secrétaires, et quand ce sont les hommes, ce sont les patrons », souligne Sophie, éleveuse laitière et fromagère associée avec son mari. En ce matin de février, neuf agricultrices échangent dans la petite salle communale de Montfort-sur-Risle, dans l’Eure. Caroline Robin, consultante et animatrice en santé au travail, et Chloé Godard, animatrice au CIVAM, le Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural, organisent une réunion sur la répartition du temps de travail et du temps personnel. Il n’y a que des femmes ; elles sont toutes agricultrices. 

« Quand je ne gère pas tout, tout s’écroule très vite. »

Lorsque Caroline Robin propose un exercice d’autoévaluation croisant charge mentale et gestion du temps, le constat est sans appel : au moins la moitié du groupe se situe à un niveau élevé ou très élevé. « Je culpabilise d’envoyer mon employé sur le marché quand je fais la compta », confie Amaëlle Le Barbé, éleveuse de chèvres en Seine-Maritime. Certaines ressentent cette culpabilité et le manque de reconnaissance dans le travail administratif, qui pourtant représente une part conséquente du métier.

Une des cartes issues d’un exercice proposé par Caroline Robin, visant à encourager les agricultrices à s’exprimer sur des situations vécues au quotidien.

À raison de cinq rencontres par an, ces réunions répondent à un besoin d’échanger entre femmes sur des problématiques communes liées à leur métier d’agricultrice. Elles choisissent ensemble en fin d’années les thèmes à aborder : formations d’autodéfense, répartition des tâches, chantiers participatifs sur les différentes exploitations… Autant d’occasions d’échanger et de partager les réalités de chacune.

Dans cet espace en non-mixité choisie, réservé uniquement aux femmes et organisée par le CIVAM, la parole circule plus librement, comme l’explique Anaïs Milet, arboricultrice et adhérente du groupe : « Dans ces réunions, notre travail n’est pas sans cesse comparé à celui des hommes, on me coupe moins la parole et je n’ai pas besoin d’élever la voix.»

« Nous avions déjà l’idée de créer un groupe d’échange réservé aux femmes agricultrices, mais il fallait que cela vienne d’elles-mêmes », affirme Chloé Godard. Le CIVAM, sensible aux questions de genre dans l’agriculture, propose en 2022 une première réunion : « Nous nous sommes rendus compte qu’il y avait un besoin assez fort et tout de suite elles ont aimé. Des problématiques se sont naturellement dégagées comme le congé maternité, l’organisation du travail et le sexisme. »

La réunion avec le CIVAM combine échanges collectifs et exercices en groupes.

Féminisation et agriculture

En cinquante ans, la place des femmes dans l’agriculture a doucement progressé : en 1970, elles représentaient seulement 8 % des chefs d’exploitation, coexploitantes ou associées. En 2020, elles sont plus d’une sur quatre, soit 26 %, selon l’infographie Agreste Graphagri 2023. Si leur présence s’affirme, les réalités du terrain restent difficiles.

Longtemps cantonnées à un rôle d’appui auprès de leur mari, les agricultrices ont souffert d’un manque de reconnaissance et n’ont obtenu que récemment une légitimation juridique et sociale de leur activité. En 1985, la création de l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) marque une avancée décisive, en permettant aux conjoints de s’associer et d’individualiser leurs tâches et responsabilités.

Anaïs Milet dans son exploitation aux Vergers du Ronceray à Bardouville.

« Globalement les agricultrices sont invisibilisées et leur travail discrédité » 

Originaire du Nord de la France et sans lien familial avec le monde agricole, Anaïs Milet suit une prépa bio avant d’intégrer AgroParisTech. Un stage en exploitation puis un emploi dans des vergers du sud de la France révèlent sa passion pour l’arboriculture. De retour en Picardie, elle travaille dans la betterave sucrière. 

C’est avec Benoît, qui rêve depuis toujours de polyculture normande, qu’elle s’installe. Sans capital ni soutien familial, le couple trouve une opportunité via une petite annonce. Benoît initie le projet, Anaïs le rejoint, séduite par le modèle de l’exploitation : des vergers, de la vente directe, de l’indépendance et une place pour deux. Aujourd’hui, ils partagent à parts égales le capital et le travail et gèrent une structure qui mobilise aussi de nombreux saisonniers à la récolte.

Anaïs et Benoît Ferrand-Milet au milieu de leurs vergers.

Anaïs réfléchissait depuis un moment à l’idée de rejoindre un groupe de parole en non-mixité choisie. Elle avait bien repéré une initiative, mais destinée aux « femmes d’agriculteurs », une étiquette dans laquelle elle ne se reconnaissait pas. C’est via un appel à manifestation d’intérêt par mail qu’elle décide de franchir le pas. « Les groupes de parole m’aident à réaliser que je ne suis pas seule dans cette situation. En partageant les expériences de chacune, on prend conscience de notre légitimité et de reconnaître le sexisme ordinaire auquel nous faisons face au quotidien. Le sentiment de ne pas se sentir capable est quelque chose contre lequel nous devons lutter, beaucoup plus qu’un homme », explique Anaïs.

Pour elle, le problème vient « d’en haut ». « Je pense que ce qui me révolte le plus, c’est la représentation des femmes agricultrices et le traitement administratif et institutionnel. Globalement les agricultrices sont invisibilisées et leur travail discrédité », poursuit-elle. Elle cite notamment des courriers envoyés au nom de l’agriculteur plutôt que de l’agricultrice.

« J’ai pris conscience dès le début qu’il me fallait faire ma place »

Astrid Le Rolland se prépare à récolter les salades à la Ferme de la Hulotte.

À Manneville-la-Goupil, Astrid et Pierre Le Rolland cultivent une quarantaine de légumes et élèvent bovins et poules à La Ferme de la Hulotte. Au-delà des défis liés au climat, Astrid revient sur son expérience de femme agricultrice, issue d’un milieu extérieur au monde agricole.

Après des études en ingénierie agricole et un parcours scientifique, puis des expériences comme animatrice en parc ornithologique et chargée de mission au Département de l’Eure, Astrid a rejoint son conjoint Pierre dans son projet de maraîchage dans le Pays de Caux. Si travailler avec le vivant et la terre a du sens pour elle, s’imposer dans ce milieu lui a demandé beaucoup de résilience, autant physiquement que mentalement.

Plusieurs fois par jour, Astrid et son compagnon Pierre font le point sur l’avancement des tâches.

Affirmer sa légitimité

Au départ, Astrid s’engage avec le groupe de parole du CIVAM pour aborder les difficultés rencontrées dans l’accomplissement de certaines tâches physiques. Depuis 2020, la fibromyalgie impacte fortement son quotidien. Cette maladie invalidante provoque douleurs musculaires, articulaires, une fatigabilité à la tâche plus importante que la normale et dont les symptômes se sont aggravés dû aux conditions climatiques compliquées.

Mais les échanges au sein du groupe ont ouvert la voie à d’autres sujets, souvent absents du débat public, notamment sur la manière dont les femmes sont perçues dans un monde agricole encore très masculin, « J’ai pris conscience dès le début qu’il me fallait faire ma place, et encore plus en tant que non issue du milieu agricole. », raconte Astrid. Dès son installation, elle se heurte à des remarques : « Un proche m’a fait comprendre que je devais rester à ma place en tant qu’installée hors cadre familial, et donc non sachante de la condition agricole telle qu’une personne issue du milieu la connaît. »

Les situations du quotidien confirment ce biais. Lorsqu’un homme de la profession agricole arrive sur la ferme, la même question revient : « Où est le chef ? » Un réflexe révélateur d’une représentation persistante du chef d’exploitation comme figure nécessairement masculine.

Pour leur AMAP, le couple va charger le camion avec les légumes de saison.

Pour Astrid, ces expériences soulignent la nécessité pour les agricultrices, d’affirmer leur place et leur légitimité dans un environnement où elles doivent encore souvent prouver ce qui devrait aller de soi : « Je fais en sorte de tenir une place bien définie en tant que décisionnaire dans l’exercice de mon métier, et en tant que femme, responsable d’entreprise, et mère de deux jeunes enfants, que j’ai élevés en parallèle de mon installation agricole », conclut-elle.

Dans le tumulte de leur travail quotidien, ces agricultrices retrouvent grâce au groupe un espace d’écoute pour « se sentir moins seules dans ce que nous vivons », en témoigne Laetitia, maraîchère. Des échanges qui ouvrent des pistes pour alléger leur quotidien et gagner du temps, mais un véritable lâcher-prise est-il possible tant que la charge mentale reste exclusivement sur leurs épaules ?

Marine Thomann

Photojournaliste installée en Normandie, je m’attache à raconter le réel à travers des sujets de société, des trajectoires de vie atypiques et des initiatives inspirantes. Mon travail s’inscrit dans une approche humaniste avec une attention particulière portée aux territoires ruraux et aux voix peu entendues.

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