Février 2022

L'instit gadjo fait l'école en camping-car

Marylène Carre (textes et sons), Emmanuel Blivet (photographies)

Les deux frères, Poney et Vittel, sont fiers de montrer leur roulotte toute neuve. Avec celle des parents à côté, la maison qui voyage a désormais deux chambres. La famille vit toute l’année en roulottes, jamais plus de quinze jours au même endroit, « à cause de l’herbe pour les chevaux ». Le Calvados et la Manche sont les derniers départements français à recevoir des voyageurs en hippomobile : une trentaine de roulottes, soit douze familles, dont 42 enfants âgés de 3 à 18 ans. Quelques communes rurales ou en périphérie mettent encore à disposition un terrain et un champ. Poney et Vittel voyagent dans un périmètre d’une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Caen. Ils ont quatre ou cinq aires de stationnement, en zone artisanale ou à côté d’un stade, jamais très loin d’un centre commercial, mais pas tout près de l’école. Les Manouches n’y vont pas.

Shogun en train de réaliser une commande d’un panier avec de l’osier de la Manche, qui servira à la pêche aux coquillages de mer à pied.

« On n’a pas de moyens de déplacement à part les chevaux. L’école, c’est pour les caravanes, pas les roulottes. Et puis on bouge tous les quinze jours », expliquent Shogun et Craben, les parents, sans faire état d’une supposée méfiance à l’égard de l’institution scolaire. Eux-mêmes ne sont jamais allés à l’école, ne savent ni lire, ni écrire. La génération d’avant, celle des grands-parents, l’a pourtant fréquentée. C’était l’époque de la classe unique dans les communes de France. Les gens du voyage posaient leurs roulottes au village.

Shogun et Vittel en compagnie du maire adjoint de St Gabriel Brécy, Hubert Thomas, qui connaît bien la famille et l’accueille tous les ans avec confiance et bienveillance.

La périurbanisation, les regroupements scolaires, la complexité administrative ont rendu l’accès des roulottes à l’école plus difficile, même si le droit à la scolarisation s’applique théoriquement à tous. Toute une génération a déserté les bancs. Olivier Deshuelles, à bord de son camion-école, tente de changer la donne pour la nouvelle génération. Aujourd’hui, le maître a une quarantaine d’élèves, âgés de trois à dix-huit ans, à qui il enseigne les rudiments : lire, écrire, compter. Chaque jour de la semaine, il stationne son école sur roues sur un campement différent.

Shogun donnant à manger un round baller de foin à ses chevaux.

37 antennes scolaires mobiles en France

Professeur à l’école privée Notre-Dame à Carentan (Manche), il est le seul à candidater, en 2009, au poste d’enseignant détaché auprès des gens du voyage. Il a enseigné dix ans en classe ordinaire et l’expérience le tente. Ses collègues s’étonnent ; les parents croient à une sanction disciplinaire. Profitant des crédits du plan « Espoir Banlieues » du président Sarkozy, le poste est créé à l’initiative de l’ASET, association d’aide à la scolarisation des enfants tsiganes, et de l’enseignement privé sous contrat, l’école publique ayant toujours privilégié l’inclusion scolaire (tous les enfants doivent avoir leur place à l’école). En parallèle, l’ASET achète et aménage un camping-car. « L’école du voyage » est née, à l’instar des 37 antennes scolaires mobiles créées en France, toutes rattachées à l’enseignement privé.

Ecoutez Olivier, l’instituteur.
Après l’école,Shogun, avec Poney et Craben, va présenter à Olivier son dernier cheval.
Après l’école, Shogun présente à Olivier son dernier cheval.

Commune de Thaon, près du stade de foot. Quelques poules picorent autour des deux roulottes où s’affairent les parents. Un groupe électrogène ronfle. Un voisin en caravane fabrique des paniers auprès d’un feu de camp. Vittel et Poney, les deux garçons de huit et neuf ans, s’empressent de monter à bord du camping-car. Olivier vient ici une fois par semaine depuis six ans. Les dessins d’enfants, les cartes et les livres rappellent l’école. Olivier garde dans un tiroir les cahiers de tous ses élèves. Il les appelle par leurs surnoms, selon l’habitude des gens du voyage, mais leur apprend à écrire leurs prénoms : Shiny pour Poney, et Jango pour Vittel, que les garçons écrivent en lettres majuscules avec application.

« Une demi-journée d’école par semaine, ce n’est pas beaucoup pour apprendre à lire et à écrire, explique l’instituteur. Au début, je me suis demandé comment faire. Maintenant, je me dis que c’est déjà bien. Avant, il n’y avait rien pour eux. » Justement, les enfants s’emparent d’un grand livre sur les « écoles du monde ». « On veut apprendre à lire, Olivier ! ».

Olivier, Vittel et Poney lors d’une séance d’orthographe.

Vittel se montre très intéressé par les Etats-Unis, « qu’on pourrait rejoindre en roulotte-bateau ». Il rêve de devenir « cow-boy solitaire comme Lucky Luke et d’élever des mustangs ». Vittel veut savoir lire pour « comprendre les panneaux sur le bord de la route et conduire une voiture ». À l’extérieur, les parents confient leurs espoirs. « Ils pourront choisir un métier, passer le permis. Ils décideront de leur avenir. Peut-être qu’ils voudront vivre en maison. »

Ecoutez les parents.
Craben, dans un village voisin de St Gabriel Brécy, démarchant les habitants avec ses paniers en osier.

« Ces gosses sont exceptionnels, spontanés, curieux de tout. Bien sûr, tout prend plus de temps, mais c’est aussi un luxe.

Victoires et désillusions

Les débuts de l’école du voyage ont été chaotiques. Olivier a dû s’adapter aux déménagements impromptus des roulottes et rappeler aux administrations du pays le caractère officiel de son école. Aujourd’hui, il ne regrette pas d’avoir quitté l’école ordinaire. « Je jouis ici d’un respect et d’une liberté pédagogique sans comparaison. Ces gosses sont exceptionnels. Ils ont envie de tout, sont toujours motivés. Certes, tout prend plus de temps, mais c’est aussi un luxe. Les tenir assis deux heures est déjà une réussite. »

Poney dans ses rêves.

Il y a les petites victoires du professeur, comme la sortie de trois jours en fin d’année. « On m’a dit que ça ne marcherait jamais. J’en ai parlé aux parents pendant un an. Je voulais emmener les enfants dans une base de loisirs. Le jour du départ, un seul manquait à l’appel. »

Visite de Vanina Troussier, médiatrice en santé et Mémona Vaucelle, référente santé et famille à l’association Soliha.

L’an dernier, deux de ses anciens élèves ont intégré l’école publique de Sainte-Mère-Eglise, dans la Manche. Il a fallu que les conditions soient réunies pour y parvenir : une mairie et une directrice d’école conciliantes, une mère convaincue du bien-fondé de l’école et confiante, et tout le travail de médiation d’Olivier. « Au bout d’une semaine, les enfants qui n’étaient inscrits que le matin ont souhaité rester à l’école toute la journée, sourit Olivier. Même la sortie à la piscine a été possible. » Il a affiché une photo du jour où il leur a rendu visite avec le camion « pour que les enfants montrent à leurs camardes leur ancienne école ». Depuis, la directrice lui envoie des textos chaque semaine. « L’arrivée d’Engie et Louna fait du bien à tout le monde. Ils apportent de la fraîcheur et des sourires. »

En « classe ».
Olivier, Vittel et Poney lors d’une séance d’orthographe.

Il y a aussi les désillusions, quand les enfants grandissent et sont déjà considérés, à quinze ans, comme des adultes prêts à se marier ou à aider leurs pères. Olivier se souvient de ses deux adolescentes à qui il avait dégoté un stage d’assistantes maternelles. « Les filles savaient s’y prendre avec les marmots. Elles ont adoré la première journée. Mais quand je suis revenu les chercher le lendemain, les parents m’ont dit qu’elles étaient malades. J’ai reçu un texto de mes élèves le soir-même : « Excuse nous Olivier. Ce n’est pas de notre faute. » Les parents ont-ils eu peur que leurs filles leur échappent? Est ce que ce n’était pas davantage mon projet de gadjé que le leur? Je sais que je ne peux pas faire l’impossible, mais chaque petite graine que tu plantes finit par germer… »

Shogun avec ses chevaux dans un champ mis a leur disposition par un propriétaire du village.

Ce reportage a été publié dans la revue normande Michel, n°3 « Les médiations ». Une exposition photographique et sonore de Grand-Format, intitulée L’école du voyage, est disponible sur demande.

Emmanuel Blivet

Géographe de formation, né à Saint-James, Emmanuel Blivet réalise ou est à l’origine de commandes etcartes blanches pour la presse régionale ou nationale et les entreprises locales. A chaque projet son langage. Il souhaite rester libre et ne pas s’enfermer dans un style. Il participe à des projets collectifs et individuels d’exposition, ainsi qu’à des aventures éditoriales comme la revue Michel. Avec sa contribution au magazine en ligne Grand Format ou à des résidences, il ouvre sa pratique aux différents médias pour raconter le monde en Normandie et ailleurs, avec une approche sociale et environnementale souvent liée aux enjeux de territoires.

emmanuelblivet.com

Marylène Carre

Journaliste et auteure née en 1976. Travaille pour la presse régionale et nationale, explore les nouveaux médias, le documentaire sonore et le film documentaire, anime des ateliers médias et des résidences de journalisme.