Février 2020

D'une terre à l'autre

Mickaël Phelippeau, Marie-Odile Lainé, HubbubHum, Laurent Houssin, Lucie Mach, CDN de Caen Normandie, Marylène Carre.

Exilé-e-s

Ils ont traversé des pays, des continents, des mers, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Leur route s’est arrêtée en Normandie, parfois provisoirement, où ils doivent encore lutter pour une vie digne. Récits de migrants.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Fatima

« Pour l’avenir de mon fils et pour moi. »

Mon mari est décédé il y a deux ans, des suites de fièvres dont on n’a pas trouvé la cause. Après sa mort, son frère a commencé à me harceler pour que je devienne sa femme (c’est la coutume dans mon pays), mais je n’ai pas voulu car il avait une femme et des enfants, je savais que je deviendrais leur bonne et mon fils leur esclave, comme c’est le cas toujours en Afghanistan. Il est devenu violent, m’a battue, a tenté de me violer et m’a menacée de mort si je ne cédais pas. C’est surtout pour mon fils que j’ai tenu bon, je voulais qu’il aille à l’école et devienne quelqu’un, pas un esclave.

Je suis allée me plaindre de ces violences auprès de la police et de l’imam de mon quartier. Les deux m’ont proposé la même chose : me protéger si je devenais leur « femme », c’est-à-dire dormir avec eux,  pendant un mois ou deux, « personne ne le saura », m’a dit l’imam. Alors je suis partie, emmenant avec moi mon fils et ma mère qui n’a que moi et qui était en danger car elle s’était interposée entre mon beau-frère et moi lors d’une de ses agressions ; il l’avait d’ailleurs projetée contre un mur et elle a depuis des migraines à répétition.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Nous avons fait cinq mois de voyage pour arriver ici, par l’Iran et la Turquie. Pour passer la frontière nous avons dû marcher et courir pendant 18 heures sur des mauvais chemins. Ma mère a eu un malaise, elle a fait un AVC et est restée hémiplégique. Un Afghan de notre groupe a proposé de la porter, me demandant en échange seulement d’être son amie pour nous soutenir mutuellement. Mais il a vite voulu avoir des relations avec moi, et quand j’ai découvert que j’étais enceinte, il a quitté notre groupe, en Italie.

Arrivée en France en mai dernier, j’ai été enregistrée à France Terre d’asile, ma mère soignée au CHU où l’assistante sociale m’a permis d’avoir un logement dans un hôtel. Le médecin n’a pas voulu m’avorter car j’avais plus de deux mois de grossesse. Il faut que je reste en France, pour ma mère malade, pour l’avenir de mon fils et pour moi. Si je reviens en Afghanistan, enceinte et sans mari, je serai condamnée à la lapidation : c’est la loi chez moi, jetée dans un trou et tout le monde vient me jeter des pierres jusqu’à la mort.

Je vous supplie de me protéger et de me sauver d’une mort certaine. Merci.

Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie
Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie

Slimane

« Mécréant, tu vas trouver ta tête sur ton dos ! »

Après le Printemps Arabe tunisien, je suis entré dans la gendarmerie. La révolution nous avait donné, à nous les jeunes, la foi dans un avenir plus juste et je voulais participer à sa construction. En mai 2010, je suis nommé à la frontière algérienne. Une nuit, des coups de feu sont tirés, nous ne saurons pas s’il s’agit de trafiquants ou de terroristes. Une rafale de balles m’atteint en pleine poitrine. Je suis hospitalisé avec quatre côtes cassées. À ma sortie, mon chef me demande de déclarer que je me suis blessé en nettoyant mon arme, ordre de l’administration qui ne veut pas faire état publiquement des troubles à la frontière. Il veut que je signe un papier, sous promesse d’un poste administratif tranquille. Je refuse d’abord, mais sous la menace de perdre mon emploi, je finis par le signer. Je suis envoyé en 2011 à la frontière Libyenne. Je décide de me syndicaliser car je ne suis pas rentré dans la gendarmerie pour couvrir l’injustice et la corruption.  J’expose mon histoire et constitue un dossier pour être dédommagé pour accident de travail, n’ayant jamais reçu aucune indemnité.

Pendant six mois, je suis chargé de surveiller la frontière : le poste est exposé car il y a la guerre en Libye. Mais je suis surtout choqué de voir chaque jour 25 voitures pleines d’armes passer la frontière sans être arrêtées. Je découvre vite que c’est notre général qui envoie des armes en provenance du Qatar. Ecoeuré, et souffrant toujours de mes côtes, je demande mon changement, qui est accepté.  J’ai un poste calme pendant deux ans. Je consacre beaucoup de temps à mes responsabilités syndicales. Nous organisons des manifestations pour demander des changements de loi, en particulier pour que les familles de militaires soient dédommagées en cas d’accident ou de mort au travail. Je suis le porte-parole du syndicat, et je m’exprime à la radio, la télé et dans la presse. J’organise des réunions avec des associations de défense les droits de l’Homme et nous travaillons ensemble à dénoncer la corruption et le Salafisme.

 En 2015, je commence à recevoir des menaces de mort de groupes salafistes : « Taghout (mécréant) ! tu vas trouver ta tête sur ton dos ! » À Souss, il y a beaucoup de morts, dont des Européens,  à cause des salafistes. À Khasserine, un de mes amis proches est tué lors d’un attentat qui fait sept morts. J’en fais un rapport, en tant qu’adjudant-chef de ma section. Mais il est clair que des membres de l’armée sont de mèche avec les Salafistes, car les juges ne prononcent que des condamnations à des peines symboliques.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Je sens de plus en plus la surveillance et l’hostilité peser sur moi. Un jour, au marché ma femme est menacée, et je dois l’évacuer chez mes parents. Je déménage quatre fois et je porte désormais une arme en permanence. Mon compte Facebook est piraté deux fois. Je reçois des appels anonymes. Ma femme et moi déposons à la police un dossier rempli de témoignages validés par la mairie. Par hasard, en livrant un jour le courrier à mon chef, je vois un ordre du général de mettre ma maison sous surveillance pour ma protection. Mon chef n’a rien fait, se contentant de me fournir un révolver. Par le syndicat, j’ouvre un dossier de corruption à l’encontre de mon chef, car dans le même temps j’ai découvert une de ses fraudes : la direction générale du pétrole des sociétés françaises et anglaises implantées dans la région a demandé à la police locale de placer une équipe de protection autour des sièges des compagnies. Celle-ci n’est pas payée. Je fais une enquête et découvre que les compagnies ont versé deux milliards. Disparus ! Aucune trace sur les comptes. Mon chef travaille avec un puissant homme d’affaires salafiste qu’on nous a demandé de surveiller depuis la révolution. En menant mon enquête, je découvre que le chef de secteur a changé de voiture quatre fois et s’est fait construire une maison très luxueuse. Mon dossier est livré avec toutes les preuves à l’appui. À ma stupéfaction, le général qui le reçoit n’intente aucune action. Il a probablement été payé en sous-main.

J’ai de plus en plus de problèmes. Lors d’une réunion syndicale, je reçois des menaces : « Tu veux arrêter les Salafistes, révolutionner les relations entre la police et le peuple ? Prends garde à toi ! »

En effet, j’ai organisé des réunions avec des jeunes pour nouer un dialogue dans les quartiers, et ça ne plait pas, mon chef me menace à plusieurs reprises. Et puis, un de mes voisins qui voulait migrer en Italie se fait tuer en mer, avec d’autres migrants, par nos propres militaires. Tout cela fait monter ma colère et mon dégoût. Les familles des migrants tués organisent une manifestation, brûlent des bâtiments de la mairie et de la garde nationale. J’ai fait un rapport à mon chef pour annoncer cette manifestation, mais il n’envoie aucune unité d’intervention pour empêcher la violence et la répression : qui tire les ficelles ? Les Salafistes, j’en suis persuadé. Le chef de poste a une crise cardiaque après avoir reçu des gaz lacrymogènes, et il reste une semaine dans le coma. Je dénonce aux médias la responsabilité de l’armée, particulièrement de mon chef de secteur, et la collusion entre les Salafistes et l’armée.

J’apprends un jour par des collègues que mon directeur général a porté plainte contre moi. Je n’ai reçu aucune des convocations réglementaires pour m’en informer et me permettre d’organiser ma défense. En mars 2018 je suis rayé des cadres, sans avoir eu accès à mon dossier ni à une quelconque défense. Et je crains pour ma vie car j’ai reçu, devant mes collègues même, des menaces de mort de mon chef de secteur.  
Que faire ? Je crains aussi pour ma famille. Je décide alors de quitter mon pays.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Je viens d’apprendre que la France m’accordait un permis de séjour de 10 ans. Moi qui me suis battu depuis dix ans pour la justice, je suis heureux ! Mais il y a une grande ombre au tableau : ma femme ne veut pas quitter son pays, ni entraîner nos deux enfants dans ce choix. Elle me demande la séparation. Que puis-je faire ?
Mon père m’a appris à refuser ce que je jugeais anormal, mais là, je suis démuni… Heureusement, il m’a aussi transmis cette énergie qui m’a servi dans mes combats. Je vais encore en avoir besoin…

Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie

Omar

« Nous avons combattu la mer pendant cinq jours. »

Je suis Omar Mowafaq Al Chehabi, un réfugié palestinien né en Syrie en 1999 au camp de réfugiés palestiniens Al Yarmouk, là où mon grand-père s’est installé après avoir quitté la Palestine suite à l’occupation israélienne en 1948. J’ai étudié jusqu’à la classe de 4e dans les écoles du camp. Je vivais avec ma famille une vie stable ; avec mon père, professeur de SVT, ma mère et mes quatre frères et sœurs. 

Au début de la révolution syrienne en 2011, la vie dans le camp a commencé à s’empirer, les écoles et les autres services fermaient de temps à autre pour protéger la vie des gens. Étant des civils, nous avons été confrontés à de nombreuses menaces ; insécurité, explosions, surtout à proximité de notre maison où se situait l’hôpital Al Bassel qui recevait les victimes du conflit des régions voisines. Notre camp étant l’une des entrées importantes de Damas, est devenu une des cibles de l’opposition. Puis Daesh a occupé la partie où se situait notre maison, détruite en partie à cause de l’assaut. Des centaines de civils ont donc été tués, y compris plusieurs de nos proches et nos voisins.  L’événement qui m’a marqué et qui me marquera à vie, c’est l’obus qui est tombé dans la rue Al Jaouna de mon quartier, c’était terrifiant, cela a causé la mort de 25 personnes dont mes cousins : Anas Talouzi, 16 ans et Ibrahim Talouzi 12 ans. Des dizaines ont été blessés, dont mon cousin Issa Talouzi 14 ans. J’ai vu avec ma famille ce terrifiant bain de sang.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

 Les jours passent, les événements s’empirent. Un jour, précisément le 16 décembre 2012, un avion de chasse a bombardé la mosquée Al Hussaini de notre quartier qui constituait un refuge à des centaines de personnes. Le bombardement a tué des dizaines de personnes, et en a blessé une centaine. Mon grand-père et mon frère Abdallah s’en sont miraculeusement sortis. Plusieurs maisons y compris la nôtre ont été très endommagées à cause de l’explosion : fenêtres cassées, murs détruits… Ce jour-là, notre camp était la scène de deux autres bombardements à la suite desquelles des centaines de civils, nous aussi, ont pris la décision de partir laissant derrière nous toute une vie, mais aussi nos maisons et nos affaires personnelles.  

 Ma famille et moi nous sommes dirigés vers le Liban. Après avoir parcouru une longue distance à pied, nous voilà aux frontières du Liban, mais nous avons attendu de longues heures à cause du grand nombre de gens qui fuyaient la guerre et ne cessaient d’augmenter au fil des heures. En arrivant au Liban, nous avons rencontré plusieurs problèmes, nous avons perdu la stabilité de la vie quotidienne qu’on avait avant. On comptait sur ce qu’on pouvait avoir par l’intermédiaire des ONU. Nous avons eu des contraintes au niveau du travail, du logement et des services sociaux. Pourtant, j’ai poursuivi mes études et j’ai eu mon brevet malgré la différence des méthodes scolaires qui étaient en anglais.

Inquiet pour notre avenir, mon  père a décidé qu’on aille, Abdallah, 23 ans, et moi 17 ans, en Egypte le 18 septembre 2014, pour ensuite essayer de traverser la Méditerranée sur les bateaux de la « mort » afin de rejoindre l’Europe et préserver notre vie et notre avenir.  Notre bateau est tombé en panne au large de la mer. Nous avons combattu la mort pendant cinq jours jusqu’à ce que la marine égyptienne nous retrouve et nous sauve la vie.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Mais les autorités égyptiennes nous ont mis en prison et menacés de nous renvoyer en Syrie,  car, étant Palestiniens, il nous est interdit de rester sur le territoire égyptien. Des organismes humanitaires sont intervenus. Nous sommes dons restés, mais en prison, pendant un an. Ensuite, le gouvernement français nous a acceptés comme réfugiés et nous sommes arrivées en France le  28 octobre 2015. Peu après, mon père a fait une demande auprès de l’ambassade française au Liban pour nous rejoindre. Et effectivement, il est arrivé en France avec les autres membres de ma famille le 12 juillet 2016. Nous nous sommes donc réunis après avoir été séparés pendant longtemps.

Contrairement aux autres réfugiés qui peuvent un jour revenir dans leur pays, l’avenir des réfugiés palestiniens syriens reste inconnu à cause de la destruction des camps de réfugiés palestiniens en Syrie. Ainsi, nous vivons en exil comme nos parents, nous ne pouvons ni rentrer en Palestine, à cause de la situation politique, ni en Syrie.

Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie

Les témoignages de Fatima et Slimane ainsi que les vidéos réalisées par la Comédie de Caen – CDN de Normandie sont issus du livre de Marie-Odile Laîné, « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » publié par LSSA-éditions. Les illustrations de HubbubHum sont issues du même ouvrage. Omar a raconté sa propre histoire dans le journal du lycée Jean-Guéhenno de Flers en 2016.

Bienveillant-e-s

Partout en Normandie, ils soulagent chaque jour les difficultés des migrants. Leur engagement est individuel ou collectif, souvent spontané, toujours courageux. Il a chamboulé le cours de leur existence. Rencontre avec des « bienveillant-e-s ».

Impossible de les compter. Ils sont des centaines de bénévoles dans la région à venir en aide aux migrants, qu’ils donnent des vêtements, de la nourriture ou des cours, offrent un café, une douche, un lit, soignent, ouvrent des squats ou accompagnent à la Préfecture. Leur engagement est individuel ou collectif. Aux côtés des ONG et associations caritatives traditionnelles se sont créés des groupes informels de citoyens, qui prônent le do it yourself contre l’insuffisance des pouvoirs publics. À Ouistreham, le Camo (Collectif d’aide aux migrants de Ouistreham) rassemble 350 bénévoles et 600 soutiens sur les réseaux sociaux. À Caen, le collectif Solidarité Réfugiés Caen compte 800 sympathisants et on estime à 200 le nombre d’hébergeurs volontaires sur le seul département du Calvados.

Il n’existe pas un profil type du bénévole. Ils sont jeunes ou moins jeunes, ont un job qui roule ou pas le moindre sou. Leurs motivations sont multiples et nombre d’entre eux n’ont jamais été militants. Tenus de « faire quelque chose » par nécessité plus que par choix face à la détresse des exilés, ils s’engagent dans « une aventure humaine » qui requiert de l’endurance et s’avère parfois difficile à tenir dans la durée. Pour autant, leur engagement ne faiblit pas.

Les bi-portraits de Mickaël Phelippeau : le CAMO

Artiste associé à plusieurs structures (au Centre Chorégraphique de Caen de 2016 à 2019), Mickaël Phelippeau chorégraphie et interprète depuis 2003 des pièces nommées « bi-portraits », prétextes à la rencontre. Appareil photo en main, il a coutume de faire échanger à ses sujets leurs vêtements avec les siens, invariablement colorés de la même couleur jaune. 

À Caen et Ouistreham, il a développé le même concept à la rencontre des « copains » du Camo, des hôtes du Rase et des enfants de l’école nomade du squat du Marais.

« Lors de notre première rencontre en octobre 2018, Miguel Martinez, membre fondateur du Camo, a eu cette idée magnifique de projeter un double « portrait de groupe » : sur un cliché, les bénévoles servent les copains autour des tables de distribution de repas. Sur son pendant, les copains servent les bénévoles, toujours avec ce code couleur jaune. Il n’est pas question de « se mettre dans la peau de » mais au contraire de pointer une solidarité, une hospitalité, une entraide, avec légèreté et humour. C’est aussi une manière de saluer ce travail collectif face à une précarité et des conditions de vie insoutenables. »

Nelly

« Je ne suis pas admirable, je suis courageuse »

Photo Laurent Houssin

Nelly Le Roy était jeune retraitée. Elle aurait pu garder son temps libre pour ses six petits-enfants et s’adonner à sa passion du bricolage. Au lieu de ça, elle court toute la journée à faire les courses, récupérer des vêtements, préparer des gamelles, organiser les distributions, laver le linge, offrir la douche et le gîte aux « copains », ces jeunes migrants échoués à Ouistreham en espérant passer un jour en Angleterre. « Tu te réveilles un matin en te disant : c’est qui ces garçons ? Je suis allée voir la mairie, la gendarmerie et les associations. Rien n’était mis en œuvre pour leur venir en aide. Un jour, ma fille m’appelle : je connais des gens qui font quelque chose. Et c’est comme ça que j’ai rejoint les premiers bénévoles du Camo en mai 2017 ; nous étions quatre. »

Photo Laurent Houssin

En face, ils sont soixante, puis cent, deux-cents. Mais les bénévoles sont plus nombreux encore, à tel point qu’il faut organiser l’élan de générosité. Nelly crée une association pour collecter les dons. Son engagement s’accroît, dévorant toujours un peu plus l’emploi du temps, la maison, la famille. « Je ne cherche pas à satisfaire mon ego ou combler un vide. C’est un sacerdoce de se battre tous les jours et de voir ces gamins qui ont perdu la joie de vivre. Mais je n’ai pas le choix. Ils existent et ils sont là, sous mes fenêtres. » Elle a cédé sur tout, ramenant des jeunes à la maison quand son mari avait placé là la limite (avant de fléchir à son tour), achetant des tapis de prière alors qu’elle est athée. « J’ai changé. Je suis devenue plus tolérante. » Sans l’élan de tous les bénévoles, elle aurait sans doute arrêter, par épuisement et sentiment d’impuissance. « Mais il ne peut pas y avoir de faille dans l’engagement. C’est une question de respect, pour eux, pour moi. »

Les bi-portraits de Mickaël Phelippeau : le RASE

« Le RASE, Réseau d’Accueil Solidaire des Exilé.e.s, rassemble des personnes qui accueillent, souhaitent accueillir ou aider à le faire. Bénédicte Vacquerel, qui travaille à la Cimade, nous a introduit à des personnes vivant ensemble, accueillantes et accueillies.

Nous avons pris des « portraits de famille », avec toujours une touche de jaune. Puis sur un cliché parallèle, les personnes posent au même endroit mais entre temps, un échange de vêtements entre personnes hôtesses et personnes hébergées a eu lieu. »

Emilie et David

« Il n’est ni notre coloc’ ni notre gamin, mais on le trimballe partout avec nous.»

Photo Laurent Houssin

Il commence par donner des cours d’alphabétisation dans un centre d’accueil, puis croise un copain qui héberge un migrant. Il en parle à sa femme. En couple depuis deux ans, Emilie et David Dubourg viennent d‘acheter une maison à Caen. Ils sont deux, il y a une chambre d’amis. Elle n’hésite pas une seconde. David et Emilie rencontrent le Rase, réseau d’accueil solidaire des exilé-es, qui tente d’organiser l’hébergement à domicile des personnes à la rue. « Nous ne voulions pas un mineur, pour ne pas nous sentir responsables », explique David. Arrive A., demandeur d’asile du Darfour, 27 ans et non francophone. « On sort google traduction et ça matche direct, comme la rencontre avec un ami, en accéléré. »

Le premier matin, ils partent travailler et lui laissent la clé : « À ce soir ». Pendant trois mois, chaque soir, ils retrouvent A. à la maison. Lui découvre le fromage et la teurgoule, eux le café à la cannelle. Ils sont heureux d’offrir une maison accueillante. A. est gentil, serviable, plait à tout le monde. Quand on leur demande qui il est, ils répondent : « A., il habite avec nous », faute de trouver une autre réponse. « Il n’est ni notre colocataire, ni notre gamin, même si on le trimballe partout avec nous. »

Un soir, pour se retrouver, le couple se donne rendez-vous au restaurant. Un deuxième, puis un troisième soir. « On s’est dit, ce n’est pas normal de ne plus avoir envie de rentrer chez nous. Le problème n’est pas A. ; c’est qu’il n’y a pas de fin à l’histoire. Même s’il n’est pas régularisé, il ne rentrera pas au Darfour. Nous subissons avec lui cet état de latence, sans pouvoir se projeter dans quoi que ce soit. » Les époux ont besoin de retrouver une intimité. Mais pas question de remettre A. à la rue. « Ouvrir sa porte, c’est très simple. Mais comment on reprend le confort qu’on offre ? » Ils ont trouvé un copain pour l’héberger et continuent de le voir. « Il est notre ami. Mais nous sommes arrivés en bout de course. »

Les bi-portraits de Mickaël Phelippeau : l’école nomade

« Au squat du Marais, non loin de la gare de Caen, il y avait une école dite « nomade ». Solange Bouffay, qui y intervenait entre autres pour le « Ciné nomade » nous a ouvert grand les portes, et nous y avons rencontré plein d’enfants. Certaines se sont prêtés au

jeu des bi-portraits, troquant leurs vêtements avec ceux d’une copine ou d’un copain, choisissant le cadre des photos. Nous avons fait une double « photo de classe ». le squat a été évacué en octobre 2019. Ces clichés sont aussi une manière de ne pas oublier. »

Valérie

« J’ai l’impression d’être du bon côté de l’Histoire »

Photo Laurent Houssin

Septembre 2015. Valérie Templéraud vient d’avoir son premier enfant quand elle découvre la photo du petit Aylan mort sur une plage. « Je voyais ce petit cul en l’air comme quand mon enfant dort. C’était d’une violence inouïe. » Avec trois amies, elles décident d’agir, créent le collectif Solidarité Réfugiés Caen et ouvrent une page facebook qui compte aujourd’hui 800 abonnés. Un jour, elle reçoit un message d’un jeune migrant en internat dans un lycée qui explique « avoir du mal à travailler quand il se retrouve dehors le vendredi soir ».

Elle vit seule avec son fils de trois ans et le RSA. Désormais, chaque week-end, ils seront trois à l’appartement, jusqu’au jour où elle reçoit un appel du lycée qui lui parle d’un deuxième garçon. « Je ne peux pas prendre toute la misère du monde » répond-elle. « Pourquoi tu ne peux pas ? » lui rétorque le premier. Valérie songe aux 70 m2 et à sa précarité financière. « Ça cogite toute la nuit et tu finis par admettre que tu peux. » Le lendemain, elle aménage une mezzanine. Son appartement devient l’auberge espagnole de la solidarité, accueillant une demi-douzaine de mômes qui l’appellent « la Daronne ».

« J’ai reçu des insultes et des menaces sur mon fils. J’en ai pleuré de rage. » C’est la colère qui la tient et le soutien du collectif. « J’ai l’impression d’être du bon côté de l’Histoire. » Chez elle, la Daronne impose des règles, scolarise les garçons, veille sur eux. « Mais s’ils sont embarqués par la police, je ne peux pas les protéger, je ne suis personne pour eux. » Elle a décidé d’adopter un des garçons. « Un acte juridique fort à l’égard de la République Française qui n’assume plus ses valeurs. »

Marche solidaire avec les exilé-e-s à Ouistreham : à quoi ressemblerait une France accueillante ?

Photos Lucie Mach. Prise de son Marylène Carre.

Décembre 2018 à la nuit tombée. Près de 400 personnes défilent à Ouistreham, pour alerter sur les conditions de (sur)vie des centaines de migrants qui se retrouvent, au terme d’un long parcours, bloqués à la porte de l’Angleterre. 
Marche aux flambeaux et couvertures de survie, envol de lanternes avec des messages d’exilés, tentative d’ouverture d’un squat, face-à-face tendu avec les forces de l’ordre et soupe chaude dans le sous-bois qui sert de refuge aux Soudanais. 

En + de Grand-Format : L’exposition des bi-portraits de Mickaël Phelippeau est en tournée dans la région, du 16 janvier au 27 mars 2020 au théâtre Le Passage à Fécamp, du 30 mars au 25 mai 2020 au théâtre Le Préau à Vire et à la bibliothèque d’Hermanville-sur-mer en novembre 2020.
Sur Radio Bazanaom (92.3 FM à Caen et radiobazaraom.com) Yo propose une émission hebdomadaire sur l’exil, à la rencontre de ceux qui migrent et ceux qui les accueillent : Entrez c’est ouvert, le jeudi à 12h et le samedi à 19h.
Associations et artistes normands ont aussi lancé un appel en faveur de l’inclusion et de l’hospitalité : le manifeste normand « De l’hospitalité ».

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