Kissikol est une épicerie coopérative et participative à Rouen, où chaque membre contribue à la vie du magasin et à la construction d’une communauté solidaire.
Anne, les manches retroussées, est penchée sur une caisse de yaourts de brebis frais, aux côtés de trois autres femmes. « Celui-là, il est encore bon ? », lance-t-elle en souriant, un produit à la main. Autour d’elles, des cartons s’empilent, des étiquettes de prix sont ajustées, et l’odeur des légumes de saison se mêle à celle du café fraîchement moulu.
« Moi, je fais mes trois heures de bénévolat (obligatoires, par mois, ndlr) le mercredi matin, explique-t-elle en disposant les pots sur l’étagère. Mais je m’implique aussi dans d’autres tâches, comme la gestion des commandes. » Ici, les rôles tournent : un jour, on accueille les clients ; un autre, on réapprovisionne les rayons ou on anime un atelier cuisine. « Les créneaux varient, mais l’idée, c’est que chacun trouve sa place. »
À Kissikol, les clients ne sont pas simplement des consommateurs, mais des coopérateurs, des bénévoles, des décideurs. Une aventure collective née en 2019, portée par une poignée de citoyens déterminés à repenser leur rapport à l’alimentation, à l’économie et à la communauté.

Devenir “consom’acteur”
Tout a commencé avec une idée simple : créer un lieu où l’on achète, mais aussi où l’on participe. Cyrille Martine, l’un des membres fondateurs, se souvient : « Je voulais monter une boutique collaborative pour utiliser un local inoccupé de mon quartier de l’époque. » Isabelle Lemetais et Magali Kirchgesser envisageaient le même concept de l’autre côté de la Seine. « Après notre rencontre, je me suis complètement investi dans leur projet rive droite pour ne pas se perdre dans la multitude », se souvient Cyrille. Et le projet a pris forme.
Pas de salariés, pas de hiérarchie, mais une gouvernance horizontale. Chaque adhérent s’engage à donner de son temps pour faire fonctionner le magasin : approvisionnement, mise en rayon, accueil, comptabilité, ou même lavage des torchons. « On a dû créer des protocoles pour tout, explique Cyrille. Comment changer le papier de la caisse ? Où trouver les clés ? Tout est accessible dans le hall. »
David arrive les mains chargées. Dès que le magasin a ouvert, il a proposé aux membres actifs s’ils accepteraient qu’il livre directement les œufs de la ferme d’un ami au magasin: « Je les prends directement dans le village dont je suis originaire. Comme je travaille à Rouen, ce n’est pas un détour, c’est ma route pour venir ici. Et ça fait plaisir ! ».
En plus d’être une épicerie, Kissikol est un espace de rencontres, d’ateliers et de partage. Entre les cours de cuisine pour éviter le gaspillage, les ateliers couture, les séances de pilates sur chaise ou les jeux de société, « ici, on se connaît, on discute, on s’entraide », explique Christine.
Le magasin fonctionne avec une marge fixe de 20 % sur tous les produits, bien inférieure à celle des supermarchés classiques. « On n’a pas de frais de personnel ni de loyer exorbitant, donc on peut proposer des prix compétitifs, même sur le bio », précise Christine Aguera, présidente de l’association.
Pourtant, l’association aimerait élargir son public, notamment aux personnes à petits revenus. «Aujourd’hui, les adhérents sont plutôt des profs, des travailleurs sociaux, des retraités, admet Cyrille, on veut ouvrir plus nos portes aux jeunes étudiants par exemple. »

Un avenir en SAS coopérative
Passer de cinq membres fondateurs à près de 300 adhérents n’a pas été sans embûches. « Intégrer les nouveaux, les former, leur faire comprendre qu’il n’y a pas de chef… c’est un vrai défi, confie Christine. Certains arrivent en attendant des ordres, mais ici, c’est l’initiative qui prime. »
L’association a dû inventer sa propre gouvernance participative, avec des commissions thématiques (approvisionnement, communication, vie associative) et des réunions régulières. « On a testé plusieurs modèles, mais on est encore en apprentissage », reconnaît Christine, la présidente.
L’incubateur Katapult de l’ADRESS (Agence pour le Développement Régional des Entreprises sociales et solidaires) a joué un rôle clé dans la structuration et l’accompagnement de Kissikol aux moments charnières de son développement. L’incubateur a permis à Kissikol de rencontrer des partenaires institutionnels (mairie, métropole de Rouen) et d’autres acteurs de l’ESS.
Actuellement, Kissikol prépare sa transformation en SAS coopérative: une société par actions simplifiée où les associés sont aussi des utilisateurs, salariés ou parties prenantes du projet. Et dans laquelle la gouvernance intègre des principes coopératifs (1 personne = 1 voix, partage équitable des bénéfices, etc.).
« On veut embaucher un salarié pour gérer le stock et les créneaux, mais sans perdre notre âme participative, souligne Christine. L’idée, c’est de garder une association en parallèle pour continuer à porter des projets sociaux et culturels. »
Kissikol s’inscrit dans un mouvement plus large de magasins coopératifs, comme la Coop1 à Caen, La Mouette au Havre , la Louve à Paris ou d’autres initiatives en France et à l’étranger. « On s’inspire les uns des autres, conclut Cyrille. L’idée, c’est de montrer qu’une autre façon de consommer est possible. »
Carolina Roatta
(Photo de Une : Cyrille Martine et Christine Aguera, trésorier et présidente de Kissikol)