Mars 2022

Tatouages

Shane Haddad (texte), Ambre Citerne (dessins)

La première fois que vous avez vu Mouche

La première fois que vous avez vu Mouche, c’était au centre d’art de la ville de H. Vous y travailliez. Il est arrivé un vendredi avec des personnes que vous ne connaissiez pas. Il souriait et il avait un énorme sac à bandoulière. Il a installé, avec ces personnes que vous ne connaissiez pas, des œuvres d’art. Des œuvres qu’ils avaient faites à l’aide d’un artiste. C’est comme ça que vous avez rencontré Mouche. Dans un centre d’art accompagné de personnes placées sous main de justice. Avec un sourire et une force et une joie qui ne ressemblaient pas à votre journée de travail.

Vous n’avez pas beaucoup discuté. Vous avez simplement noté sa présence en couleurs, entre les murs blancs et froids du centre. Il avait des lunettes de soleil, vous aviez votre badge.

Maintenant, à l’heure où vous écrivez ce texte, vous connaissez mieux Mouche. Vous demandez à Mouche s’il a des tatouages. Vous savez qu’il en porte. Vous demandez comme si vous n’étiez pas au courant. Il dit que ces tatouages sont là où on ne les voit pas. Il sourit avec pudeur. Il ne rougit pas mais il aurait pu. Vous sentez l’effraction de votre question. En effet, les tatouages sur son corps, sans doute, disent tout.

***

J’en ai partout des tatouages. Sauf sur les parties visibles. J’en fais souvent. À chaque fois ça correspond à un moment, à une histoire. Je les fais toujours avec le même tatoueur, à A. Je suis très pudique physiquement, tu vois? Je ne me déshabille pas en public. En plus je le vois depuis longtemps, depuis mes vingt ans. J’ai confiance en lui, en son travail. Mais oui, à chaque fois, ça fait partie de… mon vécu. C’est quand même une narration, le tatouage. Une narration codée en plus. C’est encore mieux.

Je lui demande des motifs tout pétés qu’il me fait à chaque fois… Là, j’ai un bousier. Tu sais le scarabée qui roule les bouses. Il prend la bouse, il fait des boules et il les ramène chez lui. Dedans, il pond, il mange, il fait sa maison. Et d’abord j’adore cet animal, tu sais ? quand les gens ils ont des animaux-totem, moi, c’est un bousier. Parce que t’imagines que sans bousier en fait, il n’y aurait plus de vie sur terre, parce que personne ne veut s’occuper des bouses. J’imagine qu’un jour Mère Nature a dit :bon, qui s’occupe de la bouse ?  Personne n’a voulu. Et lui il a dit : moi j’aime bien, je le fais. Et j’aime bien ce côté : on fait notre travail, on fait notre part des choses. Donc, mon tatoueur, il m’a demandé si je voulais le scarabée, le pharaon. Je lui ai dit : ah non non non, je veux le bousier, vraiment avec sa bouse quoi.

Il y a deux SPIP – service pénitentiaire d’insertion et de probation. Le milieu fermé et le milieu ouvert. Le milieu fermé c’est en prison. Ce sont des conseillers qui accompagnent les personnes placées sous main de justice pendant le temps de la détention. Et le SPIP milieu ouvert, ce sont ceux qui accompagnent les personnes condamnées dites « libres ». Donc ce sont des peines restrictives de liberté mais pas privatives. C’est-à-dire que les personnes sont en peine d’intérêt général ou en bracelet électronique. Elles habitent chez elles et elles viennent voir les conseillers régulièrement. C’est un accompagnement social global. Moi je suis un conseiller en milieu ouvert.

Tous les conseillers ont des ateliers différents. On est souvent sur une porte d’entrée de justice : sur les violences conjugales, la citoyenneté ou les délits routiers. Il y a deux types d’action. Les groupes de parole : une thématique par séance. Ce n’est que sur une infraction et toutes les personnes présentes ont commis cette infraction. Après, il y a les actions collectives : par exemple, pendant une semaine, les personnes placées sous main de justice vont rencontrer différentes instances. Conseils municipaux, police, procureurs. Et à la fin de la semaine, une activité culturelle : aller au musée, à la bibliothèque et repartir avec une carte. Le constat c’est que, souvent chez les jeunes d’ailleurs, les personnes se sentent exclues de la société. L’idée c’est de leur rappeler que la société est pour elles aussi.

Après, moi mon atelier, il est pour toutes les infractions à partir du moment où la personne est disponible et partante. Donc j’organise des actions culturelles en partenariat avec les institutions de la ville. Avec le centre d’art, ils rencontrent un artiste, ils font un atelier d’une semaine avec. Le mercredi, ils visitent le centre, et le vendredi il y a la restitution.

« C’est un autre moyen de communiquer. C’est un public qui n’est pas habitué à fréquenter des lieux d’art et de culture. Parce qu’on ne leur a pas envoyé les bons messages, ou eux ne se sont pas autorisés. »

C’est passionnant. C’est un autre moyen de communiquer. C’est un public qui n’est pas habitué à fréquenter des lieux d’art et de culture. Parce qu’on ne leur a pas envoyé les bons messages, ou eux ne se sont pas autorisés, enfin il y a plein plein de raisons. Ce qui fait que quand on les y emmène, c’est vrai que c’est un peu scolaire. C’est impressionnant d’y aller pour la première fois. Ça fonctionne bien.

Et ensuite, il y a la partie entretien. Ils doivent venir une ou deux fois tous les mois. On accompagne le temps de justice, c’est-à-dire qu’on définit des projets. Notre cadre de mission c’est le droit, le contrat social, qu’est-ce qu’on fait ensemble ?

Et sinon on peut faire des rendez-vous à l’extérieur. Parce que c’est vrai qu’il y en a qui sont extrêmement violents et agités, et les enfermer dans un bureau, tu sens que… Souvent ils se lèvent, ils commencent à marcher. Les personnes comme ça, un peu agitées, je préfère les voir en extérieur. Vous avez besoin d’aller à un rendez-vous ? À la banque de France ? Alors on va aller à la banque de France ensemble. Et on fait l’entretien sur la route. Je suis assez preneur de ça. Là par exemple mon prochain projet : j’ai un gars qui est extrêmement stressé et j’ai commencé à lui parler de yoga. Et il dit : non non, on ne va pas faire de yoga. Vous me dites que vous êtes extrêmement stressé, que vous avez des problèmes de respiration, le yoga ça pourrait vous apporter de l’apaisement, maîtrise du souffle, tout ça. Non non je n’en ferai pas. Mais vous en avez déjà fait ? Oui, j’en ai déjà fait en prison. Et c’était bien ? Euh c’était pas mal. Voilà. Donc là j’avance à petit pas, et mon but, c’est de faire un entretien yoga.

On parle un peu de tout, mais ce n’est pas forcément facile de parler de tout. Et ce n’est pas forcément naturel de déballer sa vie devant quelqu’un que tu ne connais pas. C’est archi violent, des fois les gens ils sont en face, et ils disent : je ne parlerai pas. Je respecte le fait que vous ne vouliez pas parler. Donc on va parler d’autre chose. Et la culture permet ça justement. Et souvent ils disent : à quoi ça sert la culture ? Ça sert à s’exprimer. Et ce sont ces pas de côté qui permettent de parler du plus important, de la place de chacun et de son rapport à l’autre.

Normalement on devrait avoir une cinquantaine de dossiers par conseiller. C’est déjà beaucoup. On est à cent. Si tu veux faire un travail intéressant, approfondi avec les personnes, là t’es obligé de choisir. Et mettre des priorités sur l’humain ce n’est pas toujours possible. Mettre des priorités sur l’humain et mettre des priorités sur l’écoute, parce qu’on en revient toujours à ça, à l’écoute quoi. C’est quand même des choix assez difficiles.

Mais tu vois ce que je fais avec les personnes condamnées, c’est ce que je faisais avec les personnes toxicos il y a quelques années dans la ville de A. C’est de trouver un terrain de vivre-ensemble. Parce que la société veut être propre et jolie et dégager les sans-dents. Et ce n’est pas possible en fait, on doit vivre ensemble. On ne peut pas avoir une ville propre, toutes les villes ne ressemblent pas à Honfleur, on n’habite pas tous à Disneyland. En fait, les toxicos, les sdfs, les travellers, ils font partis de la ville quoi.

Si on fait ce métier c’est parce qu’on croit à la qualité du service public. Je trouve ça riche, et je trouve ça important d’apporter la même qualité de service à tout le monde, qu’il soit fortuné ou pas.

Je suis très attaché à cette notion de rattacher la marge. Et pas que dans l’intérêt de la marge, dans l’intérêt du centre. Pour moi c’est une interaction.

Et puis j’aime ça aussi. Parler avec des gens que je ne connais pas, dont je ne pourrais pas découvrir l’existence autrement qu’en leur posant des questions. L’infraction, elle est bien évidemment dans le contexte socio-professionnel. Et bien évidemment il faut la travailler, et il faut y réfléchir pour qu’elle ne se reproduise pas. Moi je suis plus sûr : comment ce contexte socio-professionnel définit les gens et quelles opportunités il laisse aux gens ? Est-ce que c’est ce contexte qui te définit ou pas ? Tout m’intéresse. C’est rare qu’ils se sentent écoutés. Ce n’est pas que je leur donne une valeur, ils en ont toujours eu une. Mais ils ne pensaient ne plus en avoir.

C’est rare qu’ils se sentent écoutés. Ce n’est pas que je leur donne une valeur, ils en ont toujours eu une. Mais ils ne pensaient ne plus en avoir.

Si tu n’as pas de distance avec tout ça, c’est vraiment extrêmement violent. Ce qui est hyper important c’est de connaître ses limites et de savoir les exprimer. Il y a aussi le fait qu’on ne travaille pas avec les victimes. On a qu’un seul véritable contact avec les victimes, c’est quand les personnes vont sortir de prison. La juge nous demande de les rencontrer pour savoir ce qu’elles en pensent. Ça, c’est un peu chaud. Parce que là, du coup, on se prend en plein visage ce qu’on ne voulait pas voir au quotidien. Après il y a des victimes qui nous appellent, et on ne raccroche pas. On ne raccroche pas.


Mais je crois que le plus difficile ce n’est pas d’avoir du recul par rapport aux situations. Le plus difficile, c’est d’avoir trop de recul et d’être blasé en fait. Voilà il faut toujours avoir conscience du milieu dans lequel tu travailles, avec qui, ce que tu fais et tout quoi. Moi j’estime qu’au boulot, ça va, j’ai assez de recul. En revanche, des fois, j’en ai trop dans ma vie privée. Quand j’ai passé ma journée avec trois violeurs, quatre meurtriers et cinq trafiquants ; et quand j’ai une copine qui me dit je crois que mon mec me trompe, je n’ai pas le droit de dire que je m’en fous. Parce que déjà je ne m’en fous pas, et puis parce qu’il n’y a pas d’échelle de souffrance. Et il faut que j’arrive à rester sensible à des choses qui sont moins énormes que ce que je vois la journée. À partir du moment où c’est signifié, c’est signifiant. Et c’est vrai, je pense que l’enjeu c’est de rester un être sensible. Non, je n’arrive pas vraiment à être sensible pour moi-même. On dit toujours que les cordonniers sont les plus mal chaussés. Je ne suis pas là pour moi, je n’ai pas le temps. »

***

Advienne que pourra, on fait ce qu’on peut et on mange des frites

Après votre première rencontre avec Mouche vous ne l’avez pas revu pendant un certain temps. Vous avez pensé à lui pourtant. Et vous avez continué à fréquenter les mêmes lieux que lui. Le centre d’art évidemment, puisque vous y avez travaillé tous les jours après son intervention. Les bars, celui sur la place à côté de chez vous, celui en face de la librairie pas loin du bassin, et surtout celui de la place où il y avait la prison avant. Mais il n’était pas là.

Vous avez fini par croiser Mouche quelques mois plus tard. Un après-midi. Vous marchiez. Vous rentriez chez vous. En longeant le Palais de Justice. L’air était froid. Mouche vous a fait face. Comme si la rencontre avait été prévue par une force autre et inconnue. Vous aviez la tête ailleurs et vous avez vu ce sourire. Ce même sourire. Ce même sourire malgré les voitures qui nous frôlaient, le tram qui passait, les gens que vous bloquiez à discuter sur le trottoir étroit.

Maintenant que la discussion se fait plus longue et plus intime avec Mouche, il se permet de continuer sa narration sur les tatouages.

***

Là, j’ai un goéland grand comme ça sur la poitrine. Quand je suis arrivé à H. j’ai fait un goéland ouais, énorme, sur une ancre marine, avec des lauriers autour.

Quand je suis sorti de l’ENAP (école d’administration pénitentiaire d’Agen), en arrivant à H., j’ai choisi le milieu ouvert. Mais il y avait un manque d’effectif en milieu fermé. Ça devait être en septembre 2015. J’ai fait quatre mois à la maison d’arrêt.

Et c’est extrêmement violent. C’est extrêmement violent. C’est archi violent. Tout est violent. Quand tu entres il y a une odeur particulière, tu sais cette odeur quand tu laves du sale avec du sale. Mélange d’odeurs de bouffe un peu indéfini. (euh pas d’accord avec le pluriel) Le bruit, les portes. Tout résonne, et tu ne peux pas traverser une porte tant que la porte derrière toi n’est pas fermée. Donc c’est un rythme qui est contraint. Tout est contraint. Tu vois que tout est dangereux, que tout est compliqué. Que tout est un rapport hiérarchique de violence.

Tout le monde le sait depuis les années cinquante, la prison ne résout rien, au contraire elle aggrave, la prison est criminogène. C’est prouvé et re-prouvé. La prison c’est la dernière solution… Sauf bien évidemment pour les cas extrêmement graves et horribles comme les attentats ou les meurtres. Mais pour toutes les autres infractions on évite et on passe par d’autres biais plus éducatifs .

Là pendant le confinement j’ai beaucoup accompagné aussi. Oui parce qu’il y a eu beaucoup de crises suicidaires. On a affaire à la partie la plus fragile de la population et ils sont à huit dans un F3. Et confiné, ce n’est pas possible en fait. Tu pètes un plomb. Et puis toutes les fragilités qui ressortent et beaucoup de cas psychologiques. Et je voyais qu’une partie de la population, souvent les jeunes de quartiers d’ailleurs, chez qui la pratique psy n’est pas évidente, était en train de plonger. Donc j’ai vraiment fait de l’entretien au plus près pour prendre la température. Et il y a des moments, j’ai dit : je sais que vous ne voulez pas consulter, mais là, moi je vais vous y obliger en fait. Comme il y a une certaine confiance, quand je leur ai proposé de les accompagner ils ont accepté. J’appelais avant les psys pour préparer le terrain, et moi j’allais jusqu’à la salle d’attente, tu vois ? Et ils n’ont pas plongé, ils sont encore en vie. C’est le plus important.

« Pendant le confinement, on a eu beaucoup de contacts de femmes battues. »

Et pendant le confinement, on a eu beaucoup de contacts de femmes battues. Beaucoup beaucoup beaucoup. Elles appelaient parce qu’elles ne savaient pas comment faire autrement, ou elles étaient balancées à droite à gauche par les services. Du coup, en dernier recours elles nous appelaient. Ce n’est pas à nous de le faire, mais à un moment donné on le fait. Parce que si on ne le fait pas, personne ne va le faire. C’est inadmissible.

À ce moment-là, moi ce que je faisais c’est que j’orientais vers les pharmacies. Je pense que c’est ça qu’il faut développer. Et puis mettre en avant les associations comme le CIDFF (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles), la AVRE 76 une association d’aide aux victimes, l’AFFD (Association Femmes et Familles en difficultés).

Souvent il y a des femmes qui ne portent pas forcément plainte, qui me disent : non, c’est bon, ce ne sont pas des violences, il ne me frappe pas. Ouais mais enfin, vous m’avez dit qu’il vous traitait de salope, et qu’il vous avait enlevé votre carte bleue. Les violences verbales, les violences économiques, ça aussi ce sont des violences. Et c’est vrai qu’elles ont un peu de mal, parfois, à appréhender la violence dans sa globalité. Il y avait cette femme à qui je disais tout ça. Et cette femme m’a dit de manière extrêmement consciente et intelligente : oui c’est simple et évident pour vous, peut-être que vous avez eu cette éducation-là, et que vous avez ces valeurs-là, moi, ce n’est pas mon éducation. Alors je comprends ce que vous me dites et je pourrais l’intégrer sauf que pour moi c’est très difficile de considérer cet ensemble. Donc je vais juste m’arrêter aux violences physiques et c’est déjà pas mal.
C’est assez glaçant parce qu’on est convaincu de ce qu’on dit, mais on n’est pas à la place des gens.

Et là, j’ai une fleur de cerisier.

Et là, c’est un homard avec du raisin. C’étaient des natures mortes protestantes flamandes. C’étaient des codes religieux qui étaient très connus à l’époque. Le plus connu c’est le crâne. Tu vois le homard associé au raisin ce sont les choix que tu fais pour évoluer. Le raisin va évoluer lentement pour devenir du vin alors que le homard pète sa carapace à un moment donné. Il est vulnérable mais il va grandir d’un coup. Ça parle des choix de vie où il n’y a pas de notion de morale, où ça c’est bien et ça ce n’est pas bien. C’est juste voilà, ce sont des possibilités.

Il y a des histoires dans mon métier, je les mettrais dans un scénario, dans un film. Les gens diraient mais c’est ridicule, ce n’est pas possible, ça ne peut pas exister. Tellement qu’il y a des gens qui concentrent des problèmes et des complications. Et t’as beau être présent et proposer des solutions, tu ne répareras jamais tout ça en fait. Et des fois c’est vrai qu’on a un peu l’impression de mettre des petits bouts de pansements sur une plaie qui est beaucoup trop grande. Mais au moins on essaye. Au moins on est là et au moins on offre un espace de parole. On encaisse.

« T’as beau être présent et proposer des solutions, tu ne répareras jamais tout ça en fait »

Après on voit des changements de fonctionnement. Alors pas tous, et pas tous au même niveau, mais ne serait-ce qu’ils voient que c’est possible. À chaque tentative il y a quelque chose quoi, une petite pierre. Et moi je suis vraiment sur cette idée là, que chaque tentative permet de mettre une petite pierre et peut-être qu’un jour il y aura assez de petites pierres pour que la personne accepte le changement . Parce qu’on ne change pas les gens, c’est les gens qui changent quand ils le souhaitent.

Après moi ce qui m’intéresse effectivement, c’est la marge. Ça a toujours été la marge. Soyons honnêtes, le centre, c’est un peu chiant. Tout le monde est blanc, tout le monde a un travail, tout le monde prend le café. C’est chiant. Et ce n’est pas que j’essaye de trouver des gens qui me ressemblent. Même si je me sens à l’aise avec des toxicos et des prisonniers, je ne suis pas un toxico et je ne suis pas un prisonnier. Peut-être qu’un psy dirait que j’essaye de comprendre l’humain de l’intérieur.
Je suis peut-être un entomologiste raté. Non, je rigole.

Mais c’est aussi parce que je trouve que les gens… sont beaux.
Et c’est bête à dire, c’est un peu naïf, un peu… Mais je trouve qu’ils sont beaux et qu’on ne le dit pas assez, et qu’on ne le voit pas assez. Et du coup, j’aime bien aller vers les gens à qui on ne le dit jamais.


Advienne que pourra, on fait ce qu’on peut et on mange des frites. »

Occupez-vous de vos colères

La troisième fois que vous avez vu Mouche, vous vous êtes parlés franchement. Vous vous êtes parlé avec sincérité. Et c’était dans un bar.
Il faisait nuit déjà et vous avez le souvenir de sa fraîcheur. Vous étiez à une table où il y avait du monde, une table sur la place qui venait d’être rénovée. La place de l’ancienne prison. La place du nouveau complexe sportif. Vous ne voyiez pas les étoiles. Vous voyiez les lampadaires aux lumières blanches. Elles tombaient tout en spirales autour du poteau. Vous avez longtemps pensé qu’il s’agissait de caméras.
Sur la table il y avait des verres de bière, de vin, de pastis. Derrière vous la bâche en plastique de la terrasse couverte se gonflait contre votre dossier.

Il n’y avait que des amies à votre table.

Mouche est venu s’asseoir à côté de vous. Sur une chaise en plastique.

Mouche a discuté avec vous.

Puis vous avez discuté avec lui.

Il y avait du monde dans le bar. C’était une soirée joyeuse pour tous ces gens.

La discussion a duré plus d’une heure.

Vous avez repensé à cette soirée plus tard dans la semaine.

Puis on vous a proposé d’écrire un texte sur votre ville.
Vous vous êtes dit que cette ville ressemblait à Mouche, ou peut-être que Mouche ressemblait à cette ville.



***

Là, j’ai un dieu de la colère. C’est un crâne renversé qui fume. En fait, tu peux le mettre chez toi et puis il va s’occuper de tes colères.

Alors quand tu entres, tu es face à un couloir qui donne à droite sur la cuisine et la salle de bain, à gauche sur le salon et la chambre. Il n’y a pas d’espace de travail, je n’amène pas le travail chez moi.

Dans le salon j’ai deux canapés et deux tables basses, dans un ensemble de neuf mètres carrés. C’est rempli d’objets. Et sur les murs, c’est entièrement recouvert de tableaux. Ça peut être autant des tableaux brodés que j’ai achetés en brocante que des tableaux ou des peintures ou des photos de potes. Et la chambre c’est là où j’ai ma garde-robe qui est la masterpiece de l’appartement. J’ai tout mis sur cintres pour que ça soit plus simple, donc j’ai douze mètres de portants avec toutes mes fringues dans une chambre de douze mètres carrés, mais voilà? j’ai aligné les portants, c’est magnifique.

Dans la cuisine, les murs sont en tapisseries géométriques rose blanc et or avec des tableaux partout. Et puis des ustensiles de cuisine plus kitsch les uns que les autres. Mais je les utilise tous.
La salle de bain je l’ai tapissée jungle-perroquets avec des miroirs partout et des tableaux. J’ai cloué des magazines des années cinquante, des ex voto, des thermomètres avec la vue du Mont Saint Michel. Je mets des fleurs partout. Mais comme je n’ai pas la main verte et que je fume beaucoup trop, ce ne sont que des fleurs artificielles. T’ouvres les placards pour les assiettes, t’as des fleurs dans le vaisselier, dans la salle de bains.

De quatre heures à sept heures du matin? c’est comme ma première journée. Je ne petit-déjeune pas. Je fume beaucoup. Et je regarde les infos sur internet, je regarde mes mails, je fais du shopping. Je fais de l’administratif. De l’organisation. Du rangement.

Moi non? ça ne me suffit pas, mais c’est juste que je n’arrive pas à dormir. Pour m’aider à dormir soit je m’imagine à une époque différente, soit je prends une série et je me la raconte du début à la fin. Buffy contre les Vampires souvent.

Je me couche, ça dépend, vers minuit, une heure. Après je ne peux pas me lever à midi ou quatorze heures. J’ai l’impression que ma journée est gâchée. Que j’ai gâché du temps. Ça me chiffonne.
Après je suis habitué, mes parents ont multiplié les activités quand j’étais petit. Danse classique, échecs, tennis, violon alto, solfège, percussions. Dix ans de danse classique au conservatoire.


On a tous le sentiment qu’à cause de certaines caractéristiques on ne se sent pas dans l’ensemble, dans le global, qu’on est plutôt à côté. Moi c’est vrai que je cumule. Après je ne m’en plains pas, hein ? Mais tu vois, je suis homo, je suis entre deux cultures, arabe et européenne, je suis végétarien, et puis à l’école quand j’étais petit, j’avais certaines facilités qui faisaient que mes professeurs m’aimaient beaucoup mais les élèves pas trop. À l’école j’ai toujours été le garçon un peu bizarre. Je sais que ça peut être bien vécu et que ça peut être intéressant d’être à côté.

Aujourd’hui il y a toujours ce petit flottement. Mais bon, ça ne me dérange pas.

Il y a des comportements habituels de tout un chacun que moi, je n’ai pas forcément intégrés. Par exemple manger à heure fixe, des conneries quoi, manger ensemble, ou inviter des gens chez soi, ou être en couple. En fait ce sont des normes sociales, je n’aime pas l’expression « norme sociale » mais tu vois, que je n’ai pas du tout intégrées.
Après je me demande, quelle est la part de conditionnement, du couple ou du non-couple d’ailleurs ? Je ne sais pas. En fait je n’ai pas de réponse à ça. Mais est-ce qu’on est conditionné au couple, ou est-ce que c’est moi, qui me suis conditionné au non-couple par opposition à je ne sais pas quoi ? En tout cas, je ne suis pas opposé au couple. Je trouve que c’est un chouette projet. Sauf que moi ce n’est pas un projet que j’intègre à mon fonctionnement.

À une époque je sentais vraiment un gouffre, une distance avec les gens. Maintenant je fais en sorte que ce soit quelque chose de rigolo ou d’acceptable.

Tout ce qui est école primaire, ça a été compliqué parce que je ne voulais pas partager les vestiaires avec les garçons. Globalement, je savais que j’étais attiré par les garçons. Donc j’ai essayé d’aller dans les vestiaires des filles. En plus, j’avais les cheveux longs donc je me cachais. Mais bon, les profs me chopaient.

Je me rappelle d’un mot dans mon carnet de notes, c’était : « curieux, dans tous les sens du terme ».

J’ai trouvé ça violent. Le prof, je pense qu’il pensait faire un bon jeu de mots mais c’était très insultant. Aussi j’avais essayé les cours de dessins à l’école d’art pour enfants et ça avait commencé par un dessin Il fallait reproduire un squelette de ragondin et après il fallait le mettre en scène dans un décor. Et c’est vrai que les petites filles l’ont mis dans un décor de princesse et de château et les garçons l’ont mis dans un décor de guerre. Et moi ça ne me plaisait pas trop et je réfléchissais, et je n’arrivais pas à trouver quelque chose qui me plaise. Et j’ai entendu un des profs dire : c’est bizarre il n’arrive pas à se positionner entre les filles et les garçons. Lui il avait genré mon non-choix et c’était violent aussi. 

Au collège c’était pénible parce que tout le monde est méchant avec tout le monde. Et puis je suis sorti et j’ai commencé à picoler ou à fumer des clopes très tôt. Onze, douze ans. Je tentais un peu tout. Pas forcément les bonnes voies. Mes parents avaient confiance, en plus si je faisais des conneries, ça restait des conneries très cadrées quoi. Jamais je ne me suis mis en danger, je n’ai pas fugué et je ne me suis pas installé avec un chien à trois pattes en Lituanie.

Au lycée, de l’homosexualité, on s’en fout. À la fac, tout le monde s’en tape. À l’école pénitentiaire, ce n’était pas frontal mais oui, on m’a sous-entendu que ce n’était peut-être pas anodin si j’allais travailler dans un univers d’hommes. Ce n’est pas parce que je parle à un homme que j’ai envie de coucher avec, en fait. Il y a des clichés quand même. Mais je désarme par l’humour.

À l’armée, ça m’a servi, aux trois jours. Quand même. Pour ne pas faire l’armée. Pendant trois jours tu vas dans une caserne, tu fais des milliards de tests et après ils t’affectent. Et moi j’ai été exempté. Officiellement parce que je suis asocial. Officieusement je pense que le fait que j’ai évoqué mon homosexualité a contribué à mon départ précipité. Ça m’a bien servi. Ce qui est absolument honteux hein, parce que normalement en France les homosexuels peuvent faire leur service militaire. Mais voilà, après, t’as le discours officiel et le discours officieux quoi.

Globalement on s’arme, comme pour tout en fait, hein ? Je n’ai jamais été agressé. Ça n’a jamais été ingérable. C’est là où je suis plutôt… chanceux.

J’évite ces situations où l’homosexualité est un problème. Quand elles arrivent, je les désamorce tout de suite, et si je vois que je ne peux pas les désamorcer, je les évite. Après, on n’est jamais à l’abri d’une insulte. Mais tu vois, j’en n’ai un peu rien à carrer des insultes en règle générale.
Il y a un truc rigolo, l’autre jour j’attendais le bus avec mes écouteurs. Et j’ai vu que derrière moi il y avait une personne que j’ai en suivi et qui attendait le bus aussi. Je lui ai fait un signe de tête, bonjour, c’est tout. Je vois une voiture qui passe avec deux mecs qui crient un truc. Je m’en fous, je n’entends pas j’ai mes écouteurs. Et le monsieur, il vient me voir. J’enlève mes écouteurs, il me dit : euh… vous croyez que c’est moi ou vous qu’ils ont traité de sale homosexuel ? Je dis : je ne sais pas, mais globalement on s’en fout, non ? Il me dit : oui, oui, on s’en fout, merci bonne journée. »

***

Le dernier épisode de cette série sera publié dans deux semaines.

Monsieur Benbazoud

On vous a proposé d’écrire un texte sur votre ville.
Vous avez contacté Mouche. Vous lui avez dit que vous vouliez écrire sur lui.
Le jour où il est venu chez vous, vous avez passé une heure à tout installer. Vous aviez peur. Poser les bonnes questions, ne pas brusquer, respecter la pudeur, approfondir tout de même.
Vous avez installé la table contre la grande vitre de votre appartement. Vous avez veillé à poser le micro sur un tabouret haut pour éviter les interférences. Vous avez fait des tests. Vous avez écouté votre voix. Vous avez posé votre cahier sur la table avec un crayon. Puis vous avez attendu. Le soleil est tombé. Les lampadaires se sont allumés. Vous avez vu les feux rouges des voitures à l’arrêt, les fumées des pots d’échappement, les enfants sortir de l’école. Toutes les plantes de votre appartement ont eu l’air de tenir au silence. Les goélands ne sont plus passés au-dessus de votre fenêtre. La bassin est devenu noir.
Mouche était en retard. Il a fini par arriver. Très enrhumé, très malade. Il a fait l’effort. Vous l’avez remarqué.

***

J’ai des têtes de mort sur les deux pieds. C’est le côté vanité. J’aime bien le côté vanité sur les pieds.

Alors, ne me prends pas pour un psychopathe mais j’ai remarqué que les gens étaient plus gentils avec ceux qu’ils trouvaient agréables à regarder. C’est un constat effroyable.

Mais moi aussi, plus jeune, je voulais être aimé… On me regardait comme si j’étais un extra-terrestre, truc classique, et on ne me parlait pas forcément ou je n’étais pas invité, des choses comme ça, j’étais assez isolé. Du coup j’observais ce qui plaisait. Donc j’ai commencé à modifier ma voix ou ma manière de marcher ou ma manière de sourire. Voilà j’ai commencé à modifier les petits détails qui font que les gens sont plus bienveillants.

Je l’avais dit d’ailleurs, en cours de primaire, je l’avais dit à une ou un institutrice qui m’avait demandé ce que je voulais être plus tard. Je lui ai dit : beau, comme ça j’aurai la paix.

C’est affreux, c’est un constat effroyable, je m’oppose à tout ça bien évidemment.

Moi je n’ai jamais voulu être exceptionnel, au contraire, juste qu’on ne me fasse pas chier, qu’on m’apprécie. Ça a fonctionné. Je ne dis pas que c’est glorieux mais je sais plaire. Quand j’ai envie de plaire à quelqu’un je sais comment faire. En revanche quand je veux déplaire à quelqu’un je sais aussi faire. C’est bête. Ce n’est pas très naturel comme interaction. Je ne suis pas un monstre. Je ne suis pas un sociopathe. J’essaye de faire avec ce que j’ai.

Ça ne m’a pas forcément fait du bien. Et ça en dit long sur la société. Mais en tout cas j’avais la paix.

Mouche exprime ici qu’il a adopté des attitudes et des codes de « mâle alpha » ; des codes de virilité en somme, comme la voix grave, la pondération, la distance, des normes masculines, pour passer plus inaperçu.

Je me suis maldoïsé, tu vois ? Quelque chose de neutre qui plaît à la majorité. Voilà, je n’en suis pas fier. Maintenant je déconstruis tout ça, j’essaye d’aller vers plus de naturel. Ça reste,quoi. J’ai peur de trouver le naturel.

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Vous lui demandez, parce qu’il n’en parle pas, vous lui demandez : et celui que tu as là dans le cou écrit en arabe ?
Il répond : celui-là ? Il rigole. Un rire doux et chargé.

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C’est Jalel. Ouais. C’est mon premier tatouage. Cette histoire, elle fait partie de mon corps.

La maison de mon enfance, maison ouvrière, quartier populaire, plusieurs étages, chacun sa chambre.

Il y avait beaucoup d’enfants déjà, parce que ma mère gardait des enfants à domicile, elle le fait toujours d’ailleurs. Plein d’animaux aussi. C’est simple, accueillant. Tu vois c’est un endroit où les gens se sentent à l’aise quoi.

C’est une famille qui est généreuse, aimante, présente mais pudique et discrète. On sait qu’on est là les uns pour les autres. Après on ne l’exprime pas forcément. Mais on le sait. Ce n’est pas facile pour mes parents et je trouve qu’ils s’en sont très bien sortis.

Beaucoup d’activités, beaucoup d’ouverture. J’ai le souvenir que mes parents m’amenaient à des concerts de lutte extrême-gauche quand j’étais petit. Ce n’était pas forcément pour moi. Mes parents pensaient à tort ou à raison qu’il fallait tout montrer aux enfants. J’allais partout en fait, avec ma soeur. Et tu vois, c’était riche, c’était généreux. J’ai vu Brigitte Fontaine sur scène. J’ai des souvenirs de concerts, de cinémas aussi où j’allais voir des films que je ne comprenais pas.

Des milliards de livres toujours à la maison. Et qui sentent toujours la cuisine. Des sorties. Des vacances l’été. C’était souvent en août. On choisissait un pays et on partait. En 4L. 4L-camping. On allait dans un pays et on faisait plusieurs villes. Comme ça on a fait plusieurs fois le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Grèce. On a fait la Yougoslavie avant que ça devienne un éclatement de pays.

Il y avait de l’humour dans ma famille. Alors pas forcément de l’humour pour enfant, ce qui a créé un décalage à plusieurs reprises. Et quand j’étais petit, je me rappelle qu’il y avait une dame, comme j’avais les cheveux longs, elle avait dit à ma mère qu’elle ne savait pas si j’étais un garçon ou une fille, et j’avais répété une phrase que j’avais bien aimé de la BD Freak brothers :t’as qu’à me sucer la bite et tu le sauras si je suis un garçon ou une fille. En tant qu’enfant, ça ne passe pas bien.

La mère de mon père était donc une propriétaire terrienne. Dans un village de campagne. Et avec sa sœur, elles aimaient bien passer des soirées au bar de leur cousine avec des militaires du camp d’à côté.

C’est comme ça que ma grand-mère a eu un enfant avec un marocain de passage. Voilà. Il est resté un petit peu avec ma grand-mère je crois. Jusqu’aux six ans de mon père. Et il est reparti à la guerre et il est mort à la guerre, en Indochine.

Ma grand-mère n’a jamais travaillé. Elle a continué à dépenser la richesse familiale. Et quand mon père a eu quatorze ans il a voulu faire des études, mais il n’y avait plus d’argent donc il est allé à l’usine. Il a arrêté l’école. Donc usine de moteur électrique. Ouvrier à la chaine. Mettre des tiges de fer dans un moteur, enfin un truc horrible, rébarbatif, du taylorisme quoi. Après lui, l’avantage, c’est qu’il s’était spécialisé sur plusieurs postes, donc il était remplaçant. Ça évite de passer dix ans sur le même poste. L’usure elle est terrible quoi. Ce n’est pas épanouissant intellectuellement, c’est dur physiquement, c’est dur psychologiquement. Et lui, il l’a fait pendant plus de quarante ans.

Il a toujours cherché autre chose. Déjà il y avait les activités syndicales. Et en plus, il a toujours eu l’objectif de faire des études. Ce qui fait qu’à quarante ans, il a passé une équivalence BAC pour après faire une licence de droit. Et puis il a commencé les prudhommes.

Donc, usine à quatorze ans, et puis le week-end au bar du village où ma mère travaillait. Elle a commencé à quinze ans pour se faire de l’argent de poche. Ma mère qui était donc orpheline. Sa mère était morte en couche. Son père était plus porté sur les maisons closes et l’alcool que sur l’éducation des enfants. Et donc les prostituées ont pris en charge ma mère et son frère, et quand l’assistance publique s’en est mêlée, elle a trouvé que ce n’était pas très sain et elle a préféré les mettre dans un orphelinat. Ma mère et son frère ont été séparés à l’orphelinat, et après ils se sont retrouvés.

Donc elle faisait du service dans le bar où mon père allait. Et ils se sont rencontrés là. Lui il avait dix-huit ans. Elle a eu ma soeur à dix-sept ans. Et moi à vingt, vingt-et-un. Voilà.

Du côté de mon père les origines c’est Maroc, Casablanca. Et du côté de ma mère c’est Algérie, son père venait de Tizi Ouzou. Et leurs mères étaient françaises. Et si tu veux c’est quelque chose qu’ils n’ont pas vécu en fait, ils sont enfants d’immigrés mais sans vivre l’immigration au quotidien. Mais à l’époque des attentats de Saint-Michel, tu vois ? mon père se faisait fouiller quand on allait dans les grandes surfaces. Il ne pouvait pas faire abstraction de son histoire, même s’il préférait ne pas en parler. Physiquement, il y avait déjà ce racisme qu’il subissait.


Mes parents n’ont jamais fait trop de recherches. Pour eux, c’est une histoire qui n’est pas la leur, une histoire qu’ils ne connaissent pas. Je pense qu’il s’est noué plein de choses. Des ruptures familiales à plusieurs niveaux qui font qu’ils n’ont pas forcément envie de renouer avec le passé. Et du coup, nous on s’est inscrit dans cette histoire non-dite parce qu’elle m’est quand même renvoyée. Et tu vois cette histoire non-dite a fait partie de mes recherches à une époque. Déjà j’ai essayé de récupérer mon vrai nom de famille. Parce que le père de mon père a eu son prénom à la place de son nom quand il est arrivé en France. Erreur d’état civil. Jalel c’est le prénom de mon grand-père. Mon vrai nom de famille c’est Benbazoud. Et j’ai une photo de lui. Une belle photo sépia, en tenue militaire. Et physiquement je lui ressemble vraiment. En version costaud et musclé et que je mangeais du couscous tous les jours avec du pain et des patates. C’est peut-être pour ça aussi la projection, l’envie de savoir.


Ces recherches, je ne sais pas, pour identifier… Je ne sais pas. Pour raccrocher une histoire. Ou peut-être, je ne sais pas, pour combler les non-dits. Ce n’est pas que je suis en manque de racines. Mais j’aimerais savoir ce qui s’est passé avant. D’où ça découle.

Et quand tu me parles de culpabilité ou de non-dits, je ne vois pas des zones d’ombre, je vois des trous en fait. C’est vraiment des trous. Pas une zone d’ombre qu’on pourrait éclairer et révéler. Non, physiquement des trous. C’est pour ça que j’ai pensé à combler. Est-ce qu’à un moment donné on accepte les non-dits ?

J’ai déjà pensé à partir au Maroc et en Algérie. J’aimerais beaucoup. Mais je ne l’ai jamais fait. Un blocage. Que je n’ai pas encore résolu.

Après, globalement, j’espère que j’avance toujours vers un peu plus d’apaisement.

Mon apaisement, c’est d’accepter ces trous. C’est Isabelle Adjani dans Mortelle Randonnée, je suis archi-fan de ce film, qui a une connexion à distance avec Michel Serrault. Et il est inspecteur et il la traque parce qu’elle c’est une meurtrière. Et en fait ils arrivent à communiquer à distance, ouais ils sont connectés quoi. Et un moment elle est dans sa voiture, elle lui parle et elle dit : vous m’observez encore ? Et il dit : oui comment vous le savez ? Et elle lui répond : il y a des trous dans mon mur. Il y a des trous dans mon mur et je sais quand on me regarde. Et voilà cette phrase m’avait perturbé à une époque.

J’adore ce film. »

Shane Haddad

Shane Haddad est écrivaine. Après des études de lettres et de théâtre, son premier roman, Toni tout court, est publié aux éditions P.O.L. Elle a aujourd’hui vingt-cinq ans, vit en Normandie et travaille à plusieurs projets d’écriture.