Novembre 2021

Pays, paysans, paysages

Hélène Balcer (dessins et texte), Nicolas Talbot (sons)

« C’est comme un voyage, un peu. »

Pays, paysans, paysages est un carnet de voyage visuel et sonore dans le Perche.

Ce territoire nous est proche puisque nous vivons à Caen, mais nous n’y allons que rarement. Il faut l’avouer, comme la plupart des gens, quand l’envie de changer de décor s’impose, nous ne songeons pas au territoire voisin. Aller voir ailleurs signifie bien souvent : partir loin sous le prétexte que l’éloignement favoriserait le dépaysement. Et c’est aussi la surprise de la découverte d’un lieu inconnu qui stimule l’envie de capter nos impressions. Lors de nos voyages, Nicolas et moi avons pris l’habitude de dessiner sur place et d’enregistrer des sons. Nous avons ainsi réalisé plusieurs carnets notamment en Chine, en Italie et au Chili.

Nous n’avions pas attendu la pandémie du Covid pour questionner la notion d’évasion. Nous avions envie de prendre le contrepied de ce qu’on attend d’un voyage et son récit: explorer un territoire proche de nous géographiquement, rural et aussi peu « exotique » que possible. Le Perche nous attirait aussi pour la beauté de sa campagne, la richesse de ses territoires naturels qui semblent préservés ainsi que le nombre d’initiatives culturelles et environnementales enthousiasmantes.

Le Perche est aussi très touristique et nous risquions de nous retrouver dans la peau de vacanciers en mal de verdure. Aussi, l’un des enjeux du projet consistait à proposer une vision alternative du pays, d’éviter la carte postale bucolique sans pour autant se priver du charme des paysages.  

Dans tout voyage, pour espérer découvrir un territoire dans sa réalité, mieux vaut aller à la rencontre de ceux qui y résident et qui font vivre le pays. Gilberte Moreau et Jean Bouthry nous ont aidés à rentrer en contact avec des Percherons engagés, œuvrant chacun à sa façon à la diversité et la richesse de la vie culturelle, économique et environnementale du pays percheron. Nous sommes allés faire leur connaissance puis dessiner et enregistrer les sons qui les entourent.

Notre approche est celle d’artistes-voyageurs, de carnettistes. Je dessine ce que j’observe au gré des balades et des rencontres : des paysages, des portraits, des détails et des situations. Nicolas enregistre des paysages sonores, des machines, des oiseaux, des sons minuscules, des ondes électro magnétiques. Ensuite, nous associons images et sons pour restituer une expérience composite qui joue sur la complémentarité des deux médias. La retranscription est forcément incomplète et fragmentée, ce n’est pas un reportage, il faut le voir comme une balade.

Au tout début, nous n’avions pas d’angle ou de problématique particulière à part celle de découvrir un territoire au travers de ses habitants avec un esprit d’ouverture. Au fil des entretiens, au gré des visites, la thématique de la relation à la terre et au territoire s’est imposée.

Le pays du Perche

À cheval entre la région Normandie et la région Centre-Val de Loire, le Perche n’est ni un territoire autonome ni tout à fait un comté, c’est un “pays”. Ce mot ne signifie pas seulement “nation” mais une entité territoriale à part du système administratif qui repose sur une identité culturelle forte en lien direct avec sa géographie et son histoire. Le pays percheron est une terre essentiellement rurale et certains y voient l’image de la campagne rêvée avec ses vallons verdoyants. Vous êtes féru de cartographie et vous ne supportez pas l’imprécision que suppose l’appellation “pays” ? Allez donc sur le site du Parc naturel régional du Perche.  

Autour du Boistier

Le Boistier est à Préaux-du-Perche, c’est la maison de Gilberte Moreau et Jean Bouthry. Ils nous ont hébergés pour que nous puissions commencer notre projet. 

Les ambassadeurs

À la sortie du village, le lieu-dit est annoncé sur la gauche. Nous empruntons la petite route jusqu’à ce qu’elle se finisse et se poursuive sur un chemin de terre. Alors, nous découvrons ce qu’il y a derrière ce nom charmant: une imposante maison avec des dépendances et des hangars. C’est une ferme, un petit domaine, un manoir. La ferme appartient à la famille de Jean depuis des générations. Il y est né et y a élevé des vaches en bio pendant des décennies, avec son associé. Gilberte n’était pas agricultrice mais pharmacienne, elle tenait une officine à La Chapelle-Montligeon.

Chez eux, ce n’est pas le manoir le plus grand et le plus prestigieux du Perche mais c’est tout de même un beau manoir. On les voit de loin, on les découvre au détour d’une colline, les fameux manoirs du Perche. Une tour, deux tours et un gros corps de bâtiment, parfois on remarque des ornementations sculptées un peu plus précieuses. Entre le château et la grosse ferme, un peu des deux.

Le Boistier a une tour qui abrite un bel escalier en pierre de taille. Sur les façades on peut aussi voir des fenêtres à meneaux et à l’intérieur, dans la grande salle à manger où se dresse une imposante cheminée (et une belle table de victuailles), des poutres d’une section impressionnante relient un mur porteur à l’autre sur au moins cinq mètres. Le couple s’amuse de notre surprise. 

– Wow, c’est ancien. Ça date de la Renaissance au moins, non ? 

– Oui, c’est ça, de la Renaissance. Le Boistier a été construit au XVème siècle, vers 1450. C’est un manoir qui a toute une histoire, Pierre de Fontenay y serait né. C’était un seigneur du XVIème siècle qui a fait fortune du temps des guerres de religions et qui aurait acheté d’autres châteaux par la suite. On le sait parce que des historiens comme Éric Yvard font des recherches dans les archives. Pour connaître les histoires des manoirs et des familles qui y ont vécu. 

– Alors toi, Jean, tu descendrais de… Pierre de Fontenay ?

– Non, pas du tout ! (rires) Le Boistier est dans ma famille depuis la Révolution, depuis 1792, pour être exact. Ça correspond à un moment où les biens seigneuriaux étaient confisqués et vendus. Mes ancêtres l’ont acheté à ce moment-là et ils en ont fait une ferme. 

– Après, un manoir ici, c’est toujours associé à une ferme, un domaine. 

– C’est un ensemble. 

Gilberte et Jean nous racontent que, jeune couple, quand ils se sont installés au Boistier, la maison avait été divisée en deux pour héberger les deux familles de fermiers. La leur et celle de l’associé de Jean. Auparavant, l’organisation de la maison avait déjà été remaniée. Ils ont décloisonné les espaces et ils ont commencé à rénover le manoir. Avec patience et amour, dans le respect des matériaux et des savoir-faire constructifs traditionnels. 

– On a fait des découvertes! Par exemple, on a trouvé une ancienne porte, là, dans la cuisine. Mon père ne savait même pas qu’elle existait. On l’a rouverte. 

– Et puis aussi d’autres fenêtres murées quand on a retiré les enduits. 

-On sait qu’il avait une autre tour, à l’angle de la salle à manger. D’ailleurs on peut encore voir la porte qui a été murée. Il y avait aussi probablement une chapelle. Mais elle a disparu. L’historien n’en a pas retrouvé la trace. Nous non plus.

– On aurait pu creuser, faire des investigations mais bon… ras-le-bol des travaux ! 

– Le Boistier s’est beaucoup transformé au fil du temps, en fonction des besoins matériels et des évolutions de la société. Que ce soit le manoir ou la ferme, d’ailleurs. Tiens, par exemple, le grand-père de Jean fut le premier à avoir un tracteur dans l’Orne. 

– Quand on a fait les différents travaux, nous n’avons pas cherché à restaurer le manoir dans son état originel. 

– Non, nous cherchons toujours à l’adapter à nos besoins du moment. C’est pas un musée, ici. 

– Et l’adapter à l’actualité ! C’est pour ça que nous avons installé des panneaux solaires sur le toit, ça n’a pas du tout plu à certains… disons, très attachés à l’authenticité. 

– Vous n’êtes pas des conservateurs du patrimoine. 

– Non, nous on veut que ce soit vivant. 

– Quand Jean a pris sa retraite, la partie de la maison où vivait son associé a été libérée. Nos filles étaient parties. Nous n’avions pas besoin de tout cet espace alors on s’est dit qu’on allait en faire un gîte. 

– Oui, pour permettre à des vacanciers de loger dans un manoir qui est un bout d’histoire du Perche mais aussi de découvrir un territoire et ses valeurs. 

– J’aime bien discuter avec les hôtes, leur faire découvrir le pays, toute la richesse de la nature du Perche, les producteurs locaux et tous les acteurs qui sont dans une dynamique de protection de l’environnement. On est vraiment heureux quand les gens apprécient la qualité de vie et la région.

– En fait, c’est aussi une manière de transmettre des valeurs auxquelles on croit. 

– On est un peu comme des ambassadeurs ! (rires) Non, non, j’exagère… 

En tout cas, le lieu est labellisé éco-gîte et il est référencé par le Parc naturel régional du Perche justement pour cela: la qualité de sa restauration et les valeurs qu’il représente. Le couple ajoute:

– Et puis, nous sommes parmi les premiers à avoir transformé la ferme en agriculture conventionnelle en bio dans le Perche. Moi je mets ça sur le même plan: la transformation de la ferme puis la transformation du manoir en gîte. Cela fait partie de la même démarche. 

– Y a quand même un projet politique derrière, mine de rien. Au sens noble du terme !

Tous deux ont un long passé militant. Ils ont toujours combattu pour développer une agriculture respectueuse de l’environnement, par l’activité du Boistier mais aussi au sein de la Confédération Paysanne et avec Terre de Liens. Encore maintenant, d’ailleurs. Par le biais de leurs activités bénévoles dans de nombreuses associations, ils militent pour le développement de la culture en milieu rural.  Une culture portée par des acteurs locaux, pas une culture hors sol.

Avant de venir, quand nous lui avons exposé notre projet, Gilberte nous a confié une liste longue comme le bras : des amis, des connaissances proches ou lointaines, des associations, des sites de référence. 

Plus tard dans le voyage, quelqu’un nous dira: “Ah oui, le Boistier, c’est le “hub”. 

J’ai voulu le citer dans le carnet, le mettre en titre de partie, même. 

– Un “hub” ? Enfin… non, je ne dirais pas ça. 

– Oui, bon, c’est un mot anglais pas très beau. On l’emploie plutôt pour une gare ou un aéroport d’ailleurs, quand il y a des échanges et des correspondances dans les moyens de transport.  

– Oui, mais c’est quand même pas un carrefour, ici ! 

– Non d’accord, mais celui qui nous a dit ça a voulu saluer vos engagements et votre influence, je pense. Vous avez initié plein de choses, ici. Dans la bio, dans la culture. 

– Oh la la … 

– Ben si, je crois que vous êtes trop modestes. 

– Oui, bon, peut-être avec la fête de la bio en 2008. 

– C’est vrai, ça a été une étape importante, pour nous en tout cas. L’événement a permis de rendre publique notre conversion de l’agriculture conventionnelle en bio, de montrer que c’est possible et que c’est une réussite. 

– Ce fut aussi une prise de conscience pour nos voisins. Ça nous a apporté une certaine reconnaissance… 

– On a fait la preuve que nous étions dans une démarche juste et actuelle. 

– Oui, qu’on était dans la bonne direction et dans la bonne voie. Je ne sais pas si on a montré l’exemple, mais on a fait notre part. 

– Comme le colibri. Nous, on s’inscrit dans cette démarche-là.

Ils ont juste eu le temps de nous présenter les lieux et quelques amis, puis ils nous confient les clés du manoir et partent en vacances.


Le lait du Boistier

Derrière le manoir, on trouve la ferme aux vaches que Jean et son associé ont cédé à Gilles. Celui-ci continue à élever des vaches laitières en bio. Son fils Adrien travaille avec lui.

Les vaches sont revenues dans l’étable, elles se pressent pour la traite du soir, on ne voit que des culs noirs numérotés. Adrien houspille les curieuses qui se sont arrêtées pour nous regarder. Tout le monde patauge joyeusement dans la boue de fumier labourée par les sabots. Fallait prendre des bottes…

– Et toi, Adrien, tu es employé ici ? 

– Oui, mais pas pour longtemps. Mon père va bientôt partir à la retraite, je vais reprendre l’exploitation.

– C’est un vrai choix de ta part ou … on sait que dans le milieu agricole, les fermes sont reprises par les enfants mais ce n’est pas forcément une vocation…

– Si, moi j’aime les vaches et j’aime ce métier. C’est vrai que j’ai envisagé un temps travailler dans la musique, mais finalement, c’est l’élevage que j’ai choisi. J’ai fait une formation agricole par choix pour bosser là-dedans. 

On suit tout le monde dans la stabulation. Pendant que le lait pulse dans les tuyaux, Adrien nous parle de l’alimentation des bêtes:

– … je réfléchis à insérer un peu de culture de plein champ, type lentilles pour la rotation des cultures. 

-Parce que la rotation, c’est pas juste entre les prairies ? 

-Non, ça peut être autre chose, 

-De toute façon, vous avez besoin de prairies pour les vaches … 

– En bio, oui, t’as pas le choix. Et c’est tant mieux ! Attention, tu vois qu’il y en a une qui lève la queue, tu t’écartes parce qu’avec ton micro… 

-C’est parce qu’elle va pisser ? 

-Pisser ou autre chose ! 

-Tu vois ici, y a un pis qui est sec. Depuis le vêlage, y a jamais eu de lait dans celui-là. 

-Elles ont toutes vêlé les vaches, là ?

-Ben oui, celles en salle de traite, oui. Si elles n’avaient pas vêlé, elles n’auraient pas de lait ! 

-Euh oui… c’est vous qui faites le vêlage ? 

-Non, elles le font toutes seules. C’est très rare qu’on intervienne. Peut-être une fois par an… En général, on vient le matin, le veau est né. 

– C’est souvent la nuit?

– Tiens, je ne me suis jamais fait la réflexion mais… oui. 

– Celles dans les cases, là, elles sont proches de vêler ? 

– Celle qui est toute seule tu vois, c’est qu’elle est proche de vêler, les autres devraient suivre bientôt. Dis… c’est quoi comme style de musique que tu fais ? 

-Ben moi comme musique, je fais plutôt du jazz à la base. Mais là, j’enregistre des sons, après je peux les mixer, les mélanger et je fais la musique électroacoustique. 

-De la musique expérimentale ? 

-Oui, quelque chose comme ça. Mais là, les sons que je vais prendre, je vais pas les transformer, je vais juste les nettoyer. 

– Je demande parce que je suis passionné par la musique. 

La traite est finie, on partage quelques bières avec Adrien et on poursuit la conversation. 

– Je suis beaucoup dans l’univers du rock métal, du blues, mais après je vais piocher partout. 

– Et tu joues d’un instrument ? Tu fais partie d’un groupe ? 

– Je fais un peu de guitare, mais j’ai jamais trop joué en groupe. Je suis vraiment quelqu’un qui préfère écouter. C’est un peu paradoxal peut-être… Moi, en temps normal, je peux faire 100 ou 200 événements dans l’année.

– Quand même. 

– Ah oui, j’y passe ma vie, moi. 

– En ce moment ça doit te manquer ! 

-Je voulais aller au Hellfest, mais bon, il a été annulé à cause du covid. 

– Ah mince. Et même en temps normal, en vivant à la campagne, tu arrives à aller voir tous les concerts que tu veux ? 

-Un peu moins qu’avant, je vivais à Rennes, je travaillais dans l’événementiel. Il y a une grosse scène rock, punk. Mais aussi électro, c’est très présent. Musicalement, ça bouge bien.

-Et t’as repris des études agricoles ?

-Non. J’ai d’abord fait des études agricoles et après j’ai fait autre chose à Rennes. Je suis parti un an en Finlande, aussi. La campagne me manquait, je suis revenu à l’agriculture, là, récemment. 

-La Finlande, c’était pour des vacances ? 

-Non c’était un service volontaire européen. J’étais à la frontière finlandaise près de la Laponie. 

– Dans… l’agriculture ? 

– Non, rien à voir! Je me suis occupé de jeunes en difficulté. J’ai fait ça pendant presque un an, après j’ai voyagé en Norvège. 

– ah, on a jamais été par là… 

– C’est magnifique… la Norvège surtout. 

– Mais ça te manque pas les concerts, les voyages ? J’imagine qu’en tant qu’éleveur c’est pas facile de bouger. 

– Non, mais de toute façon, il se passe plein de choses ici aussi. C’est aussi pour cette raison que je suis revenu. Il y a plein de cultivateurs et d’éleveurs bio, il y a des associations, des festivals…  

– Autour de Caen, chez nous, il y pas mal de maraîchers et d’agriculteurs bio mais pas autant… c’est notre impression en tout cas. 

– Non, c’est vrai qu’ici il y a un réseau… et une vraie dynamique. 

Adrien nous parle de son envie d’organiser des concerts, ici à la ferme. Ça c’est déjà fait avec le festival “Du bruit dans les longères”. Il faut voir avec l’évolution de la situation sanitaire…  

La matière et le mot

Nos hôtes nous présentent leur ami Christian qui est sculpteur à Préaux. Avant de venir, nous avions découvert certaines de ses œuvres dans leur salon, des objets figuratifs énigmatiques avec des inscriptions absurdes et drôles sur le socle. Nous avions aussi feuilleté un livret qui présentait une œuvre installée dans l’église du prieuré de Sainte Gauburge, à quelques kilomètres de Préaux, en 2008. Elle était composée de plusieurs sculptures, l’ensemble était imposant: une moissonneuse batteuse noire (une vraie), des personnages en tôle et des épis de maïs montés sur des piques. « Faucheurs fauchés » était une œuvre engagée sur les dérives de l’agriculture intensive. Gilbert et Jean avaient participé au montage de cette installation artistique qui avait eu son petit effet dans le coin… 

En haut du chemin, la grande verrière sous les arbres, c’est son atelier. Il a l’air un peu raide sur le dessin car il a le dos bloqué.

– Moi j’aime bien la matière. Je bosse beaucoup avec des matières plastiques et du marbre.

– Ah oui, du… plastique ?

– Oui, du PVC. Ça permet vachement de choses, ça a plein d’avantages. D’abord, ça amène de la couleur, ça permet de tenir dehors et puis c’est léger. Moi ça m’arrange parce que je ne peux plus tellement porter les matériaux lourds, j’ai porté tellement de trucs… et voilà le résultat. J’aime bien le rapport entre les matériaux anciens et les matières plastiques. J’aime bien le marbre aussi, bon c’est du marbre de récup. Mais plus ça va, moins j’achète de marbre qui vient de loin. Je recycle des pierres locales. C’est pareil, moi j’insiste jamais là-dessus, mais je me rends compte que depuis des années… j’essaye de faire local. Moins de déplacement, moins d’énergie dépensée…

Gilberte s’exclame :  Même pour les expos, tu essayes de faire local. Tu utilises des gens d’ici.

-Utiliser, je dirais pas ça ! (rires)

-Non mais c’est pas le mot ! Ah ah ! Bon ben tu as embarqué dans ton aventure des gens qui t’ont aidé et qui ont pu avoir accès à ton art.

-Oui c’est vrai, mais c’était pas un truc calculé, c’était fait sincèrement et naturellement. Tu peux amener la réflexion là-dessus d’ailleurs… Maintenant, on a perdu le sens du transport parce qu’on a des camions mais ça fait réfléchir sur le fait de déplacer des œuvres lourdes, de faire des expos ailleurs… Est-ce que les gens viennent là, dans ton atelier ou est-ce que tu déplaces les œuvres ? On parle de produits locaux, d’aller acheter sur les lieux de production, du lait, des œufs mais tu vois, tu peux aussi appliquer le principe à l’art.

Il poursuit sa réflexion. 

-Si tu veux faire une économie de moyens, ça vient naturellement. C’est du bon sens. Si on prend le marbre de Carrare, les plus beaux marbres qui ont servi à la statuaire ancienne, y en a plus, c’est introuvable. Ça veut dire qu’il y a des matériaux qui n’existent plus, c’est épuisé ! C’est épuisé pour faire des salles de bain de luxe… Ça fait longtemps que je constate ce problème : la raréfaction des matériaux.

Il y a des matériaux de qualité qu’on ne trouve plus pour la sculpture, le bois aussi, c’est compliqué… alors autant travailler avec des matières plastiques à base de pétrole. 

-La raréfaction des matériaux, la question se pose beaucoup en architecture aussi et dans la construction.

-Oui, davantage dans la construction, avec l’épuisement des ressources, le sable pour le béton, etc… mais pour l’art, pas beaucoup je trouve. Pourtant les artistes, ce sont pas des gens irrationnels, ils essayent d’économiser les gestes, la matière…

-Bon mais sinon, si tu as pas la rage dans ce métier, faut faire autre chose. Moi je suis persuadé que tu peux faire ce boulot que si t’es en réaction. Faut avoir une fissure intérieure, un truc qui t’insupporte. Moi, ce qui me fascine, c’est les gens qui ont un certain âge, ben ils ont parfois plus la niaque que quand ils étaient jeunes. Ça c’est bon signe. Et puis si tu es d’accord avec tout, qu’est-ce que tu veux faire en art ?

Cultiver les relations

« Ce serait bien d’avoir un jardin »

Marie-Odile nous interpelle:

-Vous enregistrez quoi-donc ? L’herbe qu’on retourne ?

-J’enregistre la terre, la pelle.

-Ah oui… tenez : on entend les racines qui craquent.  

-C’est dommage, on va entendre la musique qui vient des maisons.

La musique vient de chez les voisins qui résident dans les logements sociaux à côté du terrain. Ils profitent de leur terrasse sous le soleil printanier avec leur sono.

Le jardin a une forme de spirale qui suit la forme du ruisseau non loin, les « nervures » courbes structurent l’ensemble. C’est une feuille de plantain, nous précise Marie-Odile. Parce que c’est une plante qui soulage des piqûres d’orties. Pour la voir, il faudrait être en surplomb ou avoir un drone. Pour l’instant, on ne voit pas grand-chose, on sort de l’hiver, il faut attendre que ça pousse. On perçoit quelques plantes et arbustes, des buttes et des parterres. Les gens de l’association s’activent un peu partout – il ne faut surtout pas dire qu’ils labourent ! – ils préparent la terre pour les plantations. La terre a été bâchée pendant l’hiver, il faut simplement « gratouiller ». Marie-Odile qui nous accueille est une agricultrice bio à la retraite. Elle donne beaucoup de son temps dans les associations et dans celle-ci, Groupe Permaculture, elle transmet son savoir-faire de jardinage aux autres bénévoles qui ne sont pas tous jardiniers.

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À l’origine du jardin, une demande de la banque alimentaire du Secours Pop. Ils regrettaient que les légumes qui leur étaient donnés soient en fin de vie et donc, trop abîmés pour être consommés. Le jardin est né de ce double objectif : fournir des denrées fraîches, locales et de saison à la banque alimentaire et permettre aux gens qui n’ont pas de jardin d’apprendre la culture potagère. Jardiner ensemble, apprendre des uns et des autres, expérimenter des techniques de cultures. Le terrain est prêté par la commune de Nocé en bordure de rivière donc en zone inondable. L’espace est parfois submergé mais l’eau ne reste jamais longtemps, on arrive tout de même à faire pousser des choses. On a monté des buttes, on a planté des haies pour barrer la route au vent, on a tiré parti des avantages et inconvénients du milieu.

Les légumes et les fruits sont destinés aux villageois qui en ont besoin mais les familles ne viennent pas vraiment voir ce qui se passe. Peut-être plus tard, va savoir. Pour attirer du monde dans le jardin, l’association projette des animations comme des ateliers cuisine.

Les bénévoles peuvent aussi se servir dans les fruits et légumes. Surtout en août car la banque alimentaire est fermée ce mois-là, les bénévoles amènent directement les légumes du Secours Populaire et se partagent le reste.

-Et alors, vous n’avez pas peur qu’on vous pique des légumes ?

-Non, bah, c’est pas l’esprit… Mais ceci dit, on avait fait pousser des citrouilles en vue d’halloween. On en a eu qu’une seule, elle était belle, on la réservait pour les gosses de l’école. Et puis, elle a été volée. L’an prochain, on mettra un écriteau pour signaler qu’elle est réservée.

L’atelier sauvage

« On se retrouve tous autour de ça. »

Elle rit doucement, Bernadette.  

Bernadette anime des ateliers et des démonstrations de vannerie percheronne traditionnelle pour l’association Préaux Patrimoine, depuis plus de 10 ans. Avec le covid, les sessions vannerie ont été annulées, alors les passionnés se retrouvent quelques fois dans son salon, à la ferme du Poirier. C’est l’atelier “sauvage”. 

Nous entrons dans cette pièce hors du temps, les vanniers sont assis en cercle près de la cheminée, chacun a commencé son ouvrage et la pièce est envahie de fibres. Les artisans ont déjà noué leur base de panier, les grandes tiges dépassent de toutes parts et chatouillent le plafond pendant que les mains s’affairent. Nous nous asseyons un peu en retrait pour observer, on se croirait transportés au XVIIème siècle dans un tableau de Le Nain.


Bernadette nous fait un petit point étymologie:

-Le mot « vannerie », vient de « van » V.A.N., vous savez c’est une espèce de panier plat comme ça avec des bords à l’arrière et une grande anse. Quand il y avait grand vent, on secouait comme ça et la balle s’en allait et c’était pour semer le blé (je n’ai rien compris).  

Régis poursuit:

-Oui le mot « vannier » ça rassemble tout le monde mais avant il y avait les panetiers, les corbillonniers… la corporation date du XIVème siècle. Le patron des vanniers, c’est Saint Antoine.

On nous explique que le panier percheron a une structure et une forme très typique. Il faut placer les arceaux comme ceci puis tout de suite fixer cette structure avec un tressage en forme de losange. La tige de saule, non on ne peut pas la manier telle quelle, il faut la travailler, la diviser. C’est Régis qui nous montre, il a professionnalisé sa passion. Il nous fait la démonstration, nous observons ses gestes.

-Pour diviser la fibre, je me suis fabriqué un outil. Les autres, je les ai achetés mais pour ce travail, il me manquait un outil qui n’existait pas.

Régis racle les fibres, il les assouplit pour le tressage. Les autres convives continuent à tresser, les paniers prennent forme.

-Non ça fait pas mal aux mains, à la fin de la journée. 

-Ah non ! C’est thérapeutique !

-Il y a un mouvement mécanique qui fait qu’on travaille en puissance et pas en force. Il y a aussi le fait d’avoir de l’entraînement. Des novices peuvent avoir des douleurs parce qu’ils tirent trop.

Bernadette déclare qu’elle travaille moins bien que Régis parce que ses fibres sont moins bien serrées et nouées. Elle a fini son petit panier, elle nous le tend, il est pour nous. Le saule est encore vert mais il va sécher et brunir avec le temps.

-Qu’est-ce que vous faites de tous ces paniers ?

-Des fois, on les vend sur des marchés mais la plupart du temps, on les donne. On fait des animations à l’écomusée pour les enfants. On prépare l’armature et les gosses tressent. On propose différents types de contenants. Pas que des paniers, on leur fait faire des petites mangeoires pour animaux, aussi.

-Ce qui est important c’est que le savoir-faire continue.

Avant de se livrer à la passion de la vannerie, Bernadette travaillait sur la ferme, à son compte. Elle élevait des vaches, principalement. Peu de femmes de sa génération ont osé gérer seules une exploitation, elle fut même la première femme de France à lancer un GAEC dans les années 70, avec Roselyne, sa collaboratrice. Ce ne fut pas très facile, non. Bernadette évoque le sujet avec pudeur – elle ne se considère pas comme une pionnière, on le sent bien – mais on devine le machisme ambiant, l’incrédulité du patriarcat, les obstacles et les railleries. Elle y est arrivée. Elle venait d’une famille d’agriculteurs, alors le métier, elle connaissait.

-Je voulais être une agricultrice, pas simplement une ménagère. J’ai eu la chance que mon père m’ait mise sur un tracteur très tôt.

-Vous n’allez pas déjà partir, restez pour le goûter !

Bernadette nous met les tartes maison et la teurgoule crémeuse sous le nez, le café fume dans les tasses, difficile de résister.

La « chapelle », tu parles, comme une cathédrale avec ses deux flèches dressées face au soleil, le tout planté comme ça au milieu des champs et de la forêt. Tout le monde y était allé de son petit commentaire sur ce village étrange.  

Il était une fois, un petit curé, l’abbé Buguet. Il avait perdu son frère dans un accident tragique : le clocher de Mortagne s’était écroulé sur lui pendant la messe. Ses filles – les nièces du petit curé – en étaient mortes de chagrin. Alors le curé éploré a fait bâtir à la Chapelle-Montligeon une énorme basilique dédiée aux âmes du purgatoire.

C’est quelqu’un qui m’a dit: 

-Heureusement, il y avait une gare et surtout une route pour acheminer tous les matériaux. On l’a appelée la « route au curé ». Bon au niveau architectural, c’est pas terrible. C’est très XIXème…

-Tu veux dire que c’est quoi ? Comme la Basilique de Lisieux ou bien le Sacré-Cœur ? C’est un peu la « choucroute » pompeuse de style éclectique ?

-Oui, voilà. Il était question de construire un dôme mais après vérification des fondations, la portée était insuffisante. Ils ont renoncé. Et il faut dire que c’est du sable, le sol là-bas. Alors…

Un défaut de construction avait déjà décimé sa famille, il n’était pas question de tenter la colère divine avec un clocher ou un dôme de trop.

Parallèlement à l’édification du monument, le petit curé avait développé un petit complexe industriel. Il avait commencé par une ganterie, une fabrique de brosses et puis une grande imprimerie. Le petit curé s’y connaissait en affaires. Aujourd’hui, l’imprimerie n’existe plus, les bâtiments ont été reconvertis en ateliers pour les artisans, les entrepreneurs.

On nous dit qu’il y a toujours une communauté religieuse, là-bas. Il paraît qu’ils sont plutôt traditionalistes. Il paraît. 

Gilberte nous avait passé un livre titré «Le pain du futur», un bel objet sous forme de posters pliés réunis par une jaquette sérigraphiée orange. Il parlait de fabrication du pain et montrait un panorama des fournils paysans du coin. Le livre venait de sortir, il était illustré de croquis de Skippy et il avait été fabriqué par l’association «Le grain, le moud-on?» avec notamment un groupe d’imprimeuses récemment installées dans la région (collectif X.Y.Z.). Elles font des affiches, des livres et… du pain, aussi. Pour les trouver, il faut aller du côté de Bretoncelles. On nous parle d’une grande minoterie désaffectée à la sortie d’un village.

On se gare au pied d’un bâtiment immense de cinq étages, Charlotte vient à notre rencontre et nous fait la visite. Pour l’instant, elles n’ont rénové qu’un “petit” bâtiment mais les travaux sont déjà conséquents. Au rez-de-chaussée attendent les presses empaquetées sous des bâches. Il faut finir les travaux à l’étage avant de pouvoir installer l’atelier. Il n’y a pas encore d’escalier, mais déjà un plancher. Sous la trémie, une échelle, Charlotte m’invite à monter voir. Je décline. Nicolas grimpe faire un tour.

-Tu veux pas monter ?

-Malheureusement, je n’ai pas mis les chaussures adéquates. Et j’ai peur de monter à l’échelle…

Charlotte nous emmène voir une partie de l’équipe à la pause-café. 

-C’est vous qui faites le chantier seules ?

-Oui, jusqu’ici on a été que des femmes, sauf en ce moment, on accueille Skippy (qui a illustré le livre “Le pain du futur”). Pour les compétences particulières, on fait appel à des professionnelles. On cherche des femmes artisanes mais il n’y en a pas beaucoup en France. On a trouvé une femme couvreuse zingueuse et aussi une maçonne.

-C’est vrai que les hommes ont toujours tendance à tout expliquer aux femmes…

-Et il y a beaucoup d’hommes qui travaillent en force, donc ça permet de penser le chantier différemment aussi.

-Vous avez des petits bobos de chantier quand même, non ?

-Oui ! on a pleeeein de petits bobos et surtout, on a quand même mal au dos.

-On récupère beaucoup de choses. Mine de rien, il y a beaucoup de gâchis sur les chantiers, dans les démolitions, dans les menuiseries… on trouve des choses. Mais après ça prend du temps, il faut rendre les matériaux réutilisables.

-Moi j’aime bien cette idée de réutiliser des matériaux. C’est aussi une liberté qu’on se donne d’avoir le temps de les adapter et de les transformer.

-Pour la partie imprimerie, c’est presque terminé mais pour le bâtiment de cinq étages, vous allez faire comment ? En fait je suis partagé entre me dire que vous êtes courageuses et je suis admiratif ou alors… vous êtes complètement inconscientes.

-Si vous aviez vu au début, quand on a acheté le lieu !…  Là, ça vous semble dingue mais nous, on est rassuré, parce que les choses ont pas mal bougé et on se sent plus enthousiastes.

-Qu’est-ce qui est prévu dans ce grand bâtiment et les autres dépendances ?

-Y a pas de programmation figée pour l’instant. Il y aura l’imprimerie… on est beaucoup, donc à beaucoup, on a vite fait d’avoir beaucoup d’idées. On pense à des salles de répétition et de spectacle… on a un circassien qui veut faire une salle d’entraînement.

-Vous avez des aides, des financements ?

-Non, c’est pas l’idée, on veut rester libres …

-Est-ce que vous documentez la construction ? Vous faites des photos, des dessins?

-On a quelques photos, mais sinon on est trop dedans, on ne prend pas le temps de faire le reportage du chantier.

-Vous avez du temps pour vos projets artistiques et l’édition ?

-Ben on essaye de continuer à avoir une pratique parce que sinon ça va être difficile de s’y remettre une fois le chantier fini. On a fait le livre sur le pain et après, malheureusement on a eu plein de commandes annulées avec le covid. Et des ateliers pour enfants.

-Fais-voir ton dessin Skippy ?

Skippy me tend son bloc à spirale, je lui montre mon dessin. Pendant que nous discutions, l’un et l’autre croquaient la conversation. En miroir.

Bandeau sur la tête, rangée de crayons comme une cartouchière, Skippy est un baroudeur du carnet, toujours prêt à dégainer et tirer le portrait. Il circule dans son camping-car et met son savoir-faire graphique au service de différentes causes. Il nous montre des cartes postales de dessins qu’il a fait à Notre-Dame-des-Landes ou en Grèce. 

-C’est chouette tes croquis sur le vif, comme ça.

-Ouais, mais tu vois, je prends pas assez de temps, je vais vite. J’aimerais prendre plus de temps pour les couleurs.

-Non, moi je trouve ça vivant, spontané… c’est très chouette comme ça.

Le dernier épisode de ce carnet de voyage sera publié mercredi 1er décembre. D’ici là, n’hésitez pas à le partager autour de vous, et à soutenir notre travail en faisant un don. Bonne semaine!