Novembre 2021

Pays, paysans, paysages

Hélène Balcer (dessins et texte), Nicolas Talbot (sons)

« C’est comme un voyage, un peu. »

Pays, paysans, paysages est un carnet de voyage visuel et sonore dans le Perche.

Ce territoire nous est proche puisque nous vivons à Caen, mais nous n’y allons que rarement. Il faut l’avouer, comme la plupart des gens, quand l’envie de changer de décor s’impose, nous ne songeons pas au territoire voisin. Aller voir ailleurs signifie bien souvent : partir loin sous le prétexte que l’éloignement favoriserait le dépaysement. Et c’est aussi la surprise de la découverte d’un lieu inconnu qui stimule l’envie de capter nos impressions. Lors de nos voyages, Nicolas et moi avons pris l’habitude de dessiner sur place et d’enregistrer des sons. Nous avons ainsi réalisé plusieurs carnets notamment en Chine, en Italie et au Chili.

Nous n’avions pas attendu la pandémie du Covid pour questionner la notion d’évasion. Nous avions envie de prendre le contrepied de ce qu’on attend d’un voyage et son récit: explorer un territoire proche de nous géographiquement, rural et aussi peu « exotique » que possible. Le Perche nous attirait aussi pour la beauté de sa campagne, la richesse de ses territoires naturels qui semblent préservés ainsi que le nombre d’initiatives culturelles et environnementales enthousiasmantes.

Le Perche est aussi très touristique et nous risquions de nous retrouver dans la peau de vacanciers en mal de verdure. Aussi, l’un des enjeux du projet consistait à proposer une vision alternative du pays, d’éviter la carte postale bucolique sans pour autant se priver du charme des paysages.  

Dans tout voyage, pour espérer découvrir un territoire dans sa réalité, mieux vaut aller à la rencontre de ceux qui y résident et qui font vivre le pays. Gilberte Moreau et Jean Bouthry nous ont aidés à rentrer en contact avec des Percherons engagés, œuvrant chacun à sa façon à la diversité et la richesse de la vie culturelle, économique et environnementale du pays percheron. Nous sommes allés faire leur connaissance puis dessiner et enregistrer les sons qui les entourent.

Notre approche est celle d’artistes-voyageurs, de carnettistes. Je dessine ce que j’observe au gré des balades et des rencontres : des paysages, des portraits, des détails et des situations. Nicolas enregistre des paysages sonores, des machines, des oiseaux, des sons minuscules, des ondes électro magnétiques. Ensuite, nous associons images et sons pour restituer une expérience composite qui joue sur la complémentarité des deux médias. La retranscription est forcément incomplète et fragmentée, ce n’est pas un reportage, il faut le voir comme une balade.

Au tout début, nous n’avions pas d’angle ou de problématique particulière à part celle de découvrir un territoire au travers de ses habitants avec un esprit d’ouverture. Au fil des entretiens, au gré des visites, la thématique de la relation à la terre et au territoire s’est imposée.

Le pays du Perche

À cheval entre la région Normandie et la région Centre-Val de Loire, le Perche n’est ni un territoire autonome ni tout à fait un comté, c’est un “pays”. Ce mot ne signifie pas seulement “nation” mais une entité territoriale à part du système administratif qui repose sur une identité culturelle forte en lien direct avec sa géographie et son histoire. Le pays percheron est une terre essentiellement rurale et certains y voient l’image de la campagne rêvée avec ses vallons verdoyants. Vous êtes féru de cartographie et vous ne supportez pas l’imprécision que suppose l’appellation “pays” ? Allez donc sur le site du Parc naturel régional du Perche.  

Autour du Boistier

Le Boistier est à Préaux-du-Perche, c’est la maison de Gilberte Moreau et Jean Bouthry. Ils nous ont hébergés pour que nous puissions commencer notre projet. 

Les ambassadeurs

À la sortie du village, le lieu-dit est annoncé sur la gauche. Nous empruntons la petite route jusqu’à ce qu’elle se finisse et se poursuive sur un chemin de terre. Alors, nous découvrons ce qu’il y a derrière ce nom charmant: une imposante maison avec des dépendances et des hangars. C’est une ferme, un petit domaine, un manoir. La ferme appartient à la famille de Jean depuis des générations. Il y est né et y a élevé des vaches en bio pendant des décennies, avec son associé. Gilberte n’était pas agricultrice mais pharmacienne, elle tenait une officine à La Chapelle-Montligeon.

Chez eux, ce n’est pas le manoir le plus grand et le plus prestigieux du Perche mais c’est tout de même un beau manoir. On les voit de loin, on les découvre au détour d’une colline, les fameux manoirs du Perche. Une tour, deux tours et un gros corps de bâtiment, parfois on remarque des ornementations sculptées un peu plus précieuses. Entre le château et la grosse ferme, un peu des deux.

Le Boistier a une tour qui abrite un bel escalier en pierre de taille. Sur les façades on peut aussi voir des fenêtres à meneaux et à l’intérieur, dans la grande salle à manger où se dresse une imposante cheminée (et une belle table de victuailles), des poutres d’une section impressionnante relient un mur porteur à l’autre sur au moins cinq mètres. Le couple s’amuse de notre surprise. 

– Wow, c’est ancien. Ça date de la Renaissance au moins, non ? 

– Oui, c’est ça, de la Renaissance. Le Boistier a été construit au XVème siècle, vers 1450. C’est un manoir qui a toute une histoire, Pierre de Fontenay y serait né. C’était un seigneur du XVIème siècle qui a fait fortune du temps des guerres de religions et qui aurait acheté d’autres châteaux par la suite. On le sait parce que des historiens comme Éric Yvard font des recherches dans les archives. Pour connaître les histoires des manoirs et des familles qui y ont vécu. 

– Alors toi, Jean, tu descendrais de… Pierre de Fontenay ?

– Non, pas du tout ! (rires) Le Boistier est dans ma famille depuis la Révolution, depuis 1792, pour être exact. Ça correspond à un moment où les biens seigneuriaux étaient confisqués et vendus. Mes ancêtres l’ont acheté à ce moment-là et ils en ont fait une ferme. 

– Après, un manoir ici, c’est toujours associé à une ferme, un domaine. 

– C’est un ensemble. 

Gilberte et Jean nous racontent que, jeune couple, quand ils se sont installés au Boistier, la maison avait été divisée en deux pour héberger les deux familles de fermiers. La leur et celle de l’associé de Jean. Auparavant, l’organisation de la maison avait déjà été remaniée. Ils ont décloisonné les espaces et ils ont commencé à rénover le manoir. Avec patience et amour, dans le respect des matériaux et des savoir-faire constructifs traditionnels. 

– On a fait des découvertes! Par exemple, on a trouvé une ancienne porte, là, dans la cuisine. Mon père ne savait même pas qu’elle existait. On l’a rouverte. 

– Et puis aussi d’autres fenêtres murées quand on a retiré les enduits. 

-On sait qu’il avait une autre tour, à l’angle de la salle à manger. D’ailleurs on peut encore voir la porte qui a été murée. Il y avait aussi probablement une chapelle. Mais elle a disparu. L’historien n’en a pas retrouvé la trace. Nous non plus.

– On aurait pu creuser, faire des investigations mais bon… ras-le-bol des travaux ! 

– Le Boistier s’est beaucoup transformé au fil du temps, en fonction des besoins matériels et des évolutions de la société. Que ce soit le manoir ou la ferme, d’ailleurs. Tiens, par exemple, le grand-père de Jean fut le premier à avoir un tracteur dans l’Orne. 

– Quand on a fait les différents travaux, nous n’avons pas cherché à restaurer le manoir dans son état originel. 

– Non, nous cherchons toujours à l’adapter à nos besoins du moment. C’est pas un musée, ici. 

– Et l’adapter à l’actualité ! C’est pour ça que nous avons installé des panneaux solaires sur le toit, ça n’a pas du tout plu à certains… disons, très attachés à l’authenticité. 

– Vous n’êtes pas des conservateurs du patrimoine. 

– Non, nous on veut que ce soit vivant. 

– Quand Jean a pris sa retraite, la partie de la maison où vivait son associé a été libérée. Nos filles étaient parties. Nous n’avions pas besoin de tout cet espace alors on s’est dit qu’on allait en faire un gîte. 

– Oui, pour permettre à des vacanciers de loger dans un manoir qui est un bout d’histoire du Perche mais aussi de découvrir un territoire et ses valeurs. 

– J’aime bien discuter avec les hôtes, leur faire découvrir le pays, toute la richesse de la nature du Perche, les producteurs locaux et tous les acteurs qui sont dans une dynamique de protection de l’environnement. On est vraiment heureux quand les gens apprécient la qualité de vie et la région.

– En fait, c’est aussi une manière de transmettre des valeurs auxquelles on croit. 

– On est un peu comme des ambassadeurs ! (rires) Non, non, j’exagère… 

En tout cas, le lieu est labellisé éco-gîte et il est référencé par le Parc naturel régional du Perche justement pour cela: la qualité de sa restauration et les valeurs qu’il représente. Le couple ajoute:

– Et puis, nous sommes parmi les premiers à avoir transformé la ferme en agriculture conventionnelle en bio dans le Perche. Moi je mets ça sur le même plan: la transformation de la ferme puis la transformation du manoir en gîte. Cela fait partie de la même démarche. 

– Y a quand même un projet politique derrière, mine de rien. Au sens noble du terme !

Tous deux ont un long passé militant. Ils ont toujours combattu pour développer une agriculture respectueuse de l’environnement, par l’activité du Boistier mais aussi au sein de la Confédération Paysanne et avec Terre de Liens. Encore maintenant, d’ailleurs. Par le biais de leurs activités bénévoles dans de nombreuses associations, ils militent pour le développement de la culture en milieu rural.  Une culture portée par des acteurs locaux, pas une culture hors sol.

Avant de venir, quand nous lui avons exposé notre projet, Gilberte nous a confié une liste longue comme le bras : des amis, des connaissances proches ou lointaines, des associations, des sites de référence. 

Plus tard dans le voyage, quelqu’un nous dira: “Ah oui, le Boistier, c’est le “hub”. 

J’ai voulu le citer dans le carnet, le mettre en titre de partie, même. 

– Un “hub” ? Enfin… non, je ne dirais pas ça. 

– Oui, bon, c’est un mot anglais pas très beau. On l’emploie plutôt pour une gare ou un aéroport d’ailleurs, quand il y a des échanges et des correspondances dans les moyens de transport.  

– Oui, mais c’est quand même pas un carrefour, ici ! 

– Non d’accord, mais celui qui nous a dit ça a voulu saluer vos engagements et votre influence, je pense. Vous avez initié plein de choses, ici. Dans la bio, dans la culture. 

– Oh la la … 

– Ben si, je crois que vous êtes trop modestes. 

– Oui, bon, peut-être avec la fête de la bio en 2008. 

– C’est vrai, ça a été une étape importante, pour nous en tout cas. L’événement a permis de rendre publique notre conversion de l’agriculture conventionnelle en bio, de montrer que c’est possible et que c’est une réussite. 

– Ce fut aussi une prise de conscience pour nos voisins. Ça nous a apporté une certaine reconnaissance… 

– On a fait la preuve que nous étions dans une démarche juste et actuelle. 

– Oui, qu’on était dans la bonne direction et dans la bonne voie. Je ne sais pas si on a montré l’exemple, mais on a fait notre part. 

– Comme le colibri. Nous, on s’inscrit dans cette démarche-là.

Ils ont juste eu le temps de nous présenter les lieux et quelques amis, puis ils nous confient les clés du manoir et partent en vacances.


Le lait du Boistier

Derrière le manoir, on trouve la ferme aux vaches que Jean et son associé ont cédé à Gilles. Celui-ci continue à élever des vaches laitières en bio. Son fils Adrien travaille avec lui.

Les vaches sont revenues dans l’étable, elles se pressent pour la traite du soir, on ne voit que des culs noirs numérotés. Adrien houspille les curieuses qui se sont arrêtées pour nous regarder. Tout le monde patauge joyeusement dans la boue de fumier labourée par les sabots. Fallait prendre des bottes…

– Et toi, Adrien, tu es employé ici ? 

– Oui, mais pas pour longtemps. Mon père va bientôt partir à la retraite, je vais reprendre l’exploitation.

– C’est un vrai choix de ta part ou … on sait que dans le milieu agricole, les fermes sont reprises par les enfants mais ce n’est pas forcément une vocation…

– Si, moi j’aime les vaches et j’aime ce métier. C’est vrai que j’ai envisagé un temps travailler dans la musique, mais finalement, c’est l’élevage que j’ai choisi. J’ai fait une formation agricole par choix pour bosser là-dedans. 

On suit tout le monde dans la stabulation. Pendant que le lait pulse dans les tuyaux, Adrien nous parle de l’alimentation des bêtes:

– … je réfléchis à insérer un peu de culture de plein champ, type lentilles pour la rotation des cultures. 

-Parce que la rotation, c’est pas juste entre les prairies ? 

-Non, ça peut être autre chose, 

-De toute façon, vous avez besoin de prairies pour les vaches … 

– En bio, oui, t’as pas le choix. Et c’est tant mieux ! Attention, tu vois qu’il y en a une qui lève la queue, tu t’écartes parce qu’avec ton micro… 

-C’est parce qu’elle va pisser ? 

-Pisser ou autre chose ! 

-Tu vois ici, y a un pis qui est sec. Depuis le vêlage, y a jamais eu de lait dans celui-là. 

-Elles ont toutes vêlé les vaches, là ?

-Ben oui, celles en salle de traite, oui. Si elles n’avaient pas vêlé, elles n’auraient pas de lait ! 

-Euh oui… c’est vous qui faites le vêlage ? 

-Non, elles le font toutes seules. C’est très rare qu’on intervienne. Peut-être une fois par an… En général, on vient le matin, le veau est né. 

– C’est souvent la nuit?

– Tiens, je ne me suis jamais fait la réflexion mais… oui. 

– Celles dans les cases, là, elles sont proches de vêler ? 

– Celle qui est toute seule tu vois, c’est qu’elle est proche de vêler, les autres devraient suivre bientôt. Dis… c’est quoi comme style de musique que tu fais ? 

-Ben moi comme musique, je fais plutôt du jazz à la base. Mais là, j’enregistre des sons, après je peux les mixer, les mélanger et je fais la musique électroacoustique. 

-De la musique expérimentale ? 

-Oui, quelque chose comme ça. Mais là, les sons que je vais prendre, je vais pas les transformer, je vais juste les nettoyer. 

– Je demande parce que je suis passionné par la musique. 

La traite est finie, on partage quelques bières avec Adrien et on poursuit la conversation. 

– Je suis beaucoup dans l’univers du rock métal, du blues, mais après je vais piocher partout. 

– Et tu joues d’un instrument ? Tu fais partie d’un groupe ? 

– Je fais un peu de guitare, mais j’ai jamais trop joué en groupe. Je suis vraiment quelqu’un qui préfère écouter. C’est un peu paradoxal peut-être… Moi, en temps normal, je peux faire 100 ou 200 événements dans l’année.

– Quand même. 

– Ah oui, j’y passe ma vie, moi. 

– En ce moment ça doit te manquer ! 

-Je voulais aller au Hellfest, mais bon, il a été annulé à cause du covid. 

– Ah mince. Et même en temps normal, en vivant à la campagne, tu arrives à aller voir tous les concerts que tu veux ? 

-Un peu moins qu’avant, je vivais à Rennes, je travaillais dans l’événementiel. Il y a une grosse scène rock, punk. Mais aussi électro, c’est très présent. Musicalement, ça bouge bien.

-Et t’as repris des études agricoles ?

-Non. J’ai d’abord fait des études agricoles et après j’ai fait autre chose à Rennes. Je suis parti un an en Finlande, aussi. La campagne me manquait, je suis revenu à l’agriculture, là, récemment. 

-La Finlande, c’était pour des vacances ? 

-Non c’était un service volontaire européen. J’étais à la frontière finlandaise près de la Laponie. 

– Dans… l’agriculture ? 

– Non, rien à voir! Je me suis occupé de jeunes en difficulté. J’ai fait ça pendant presque un an, après j’ai voyagé en Norvège. 

– ah, on a jamais été par là… 

– C’est magnifique… la Norvège surtout. 

– Mais ça te manque pas les concerts, les voyages ? J’imagine qu’en tant qu’éleveur c’est pas facile de bouger. 

– Non, mais de toute façon, il se passe plein de choses ici aussi. C’est aussi pour cette raison que je suis revenu. Il y a plein de cultivateurs et d’éleveurs bio, il y a des associations, des festivals…  

– Autour de Caen, chez nous, il y pas mal de maraîchers et d’agriculteurs bio mais pas autant… c’est notre impression en tout cas. 

– Non, c’est vrai qu’ici il y a un réseau… et une vraie dynamique. 

Adrien nous parle de son envie d’organiser des concerts, ici à la ferme. Ça c’est déjà fait avec le festival “Du bruit dans les longères”. Il faut voir avec l’évolution de la situation sanitaire…  

La matière et le mot

Nos hôtes nous présentent leur ami Christian qui est sculpteur à Préaux. Avant de venir, nous avions découvert certaines de ses œuvres dans leur salon, des objets figuratifs énigmatiques avec des inscriptions absurdes et drôles sur le socle. Nous avions aussi feuilleté un livret qui présentait une œuvre installée dans l’église du prieuré de Sainte Gauburge, à quelques kilomètres de Préaux, en 2008. Elle était composée de plusieurs sculptures, l’ensemble était imposant: une moissonneuse batteuse noire (une vraie), des personnages en tôle et des épis de maïs montés sur des piques. « Faucheurs fauchés » était une œuvre engagée sur les dérives de l’agriculture intensive. Gilbert et Jean avaient participé au montage de cette installation artistique qui avait eu son petit effet dans le coin… 

En haut du chemin, la grande verrière sous les arbres, c’est son atelier. Il a l’air un peu raide sur le dessin car il a le dos bloqué.

– Moi j’aime bien la matière. Je bosse beaucoup avec des matières plastiques et du marbre.

– Ah oui, du… plastique ?

– Oui, du PVC. Ça permet vachement de choses, ça a plein d’avantages. D’abord, ça amène de la couleur, ça permet de tenir dehors et puis c’est léger. Moi ça m’arrange parce que je ne peux plus tellement porter les matériaux lourds, j’ai porté tellement de trucs… et voilà le résultat. J’aime bien le rapport entre les matériaux anciens et les matières plastiques. J’aime bien le marbre aussi, bon c’est du marbre de récup. Mais plus ça va, moins j’achète de marbre qui vient de loin. Je recycle des pierres locales. C’est pareil, moi j’insiste jamais là-dessus, mais je me rends compte que depuis des années… j’essaye de faire local. Moins de déplacement, moins d’énergie dépensée…

Gilberte s’exclame :  Même pour les expos, tu essayes de faire local. Tu utilises des gens d’ici.

-Utiliser, je dirais pas ça ! (rires)

-Non mais c’est pas le mot ! Ah ah ! Bon ben tu as embarqué dans ton aventure des gens qui t’ont aidé et qui ont pu avoir accès à ton art.

-Oui c’est vrai, mais c’était pas un truc calculé, c’était fait sincèrement et naturellement. Tu peux amener la réflexion là-dessus d’ailleurs… Maintenant, on a perdu le sens du transport parce qu’on a des camions mais ça fait réfléchir sur le fait de déplacer des œuvres lourdes, de faire des expos ailleurs… Est-ce que les gens viennent là, dans ton atelier ou est-ce que tu déplaces les œuvres ? On parle de produits locaux, d’aller acheter sur les lieux de production, du lait, des œufs mais tu vois, tu peux aussi appliquer le principe à l’art.

Il poursuit sa réflexion. 

-Si tu veux faire une économie de moyens, ça vient naturellement. C’est du bon sens. Si on prend le marbre de Carrare, les plus beaux marbres qui ont servi à la statuaire ancienne, y en a plus, c’est introuvable. Ça veut dire qu’il y a des matériaux qui n’existent plus, c’est épuisé ! C’est épuisé pour faire des salles de bain de luxe… Ça fait longtemps que je constate ce problème : la raréfaction des matériaux.

Il y a des matériaux de qualité qu’on ne trouve plus pour la sculpture, le bois aussi, c’est compliqué… alors autant travailler avec des matières plastiques à base de pétrole. 

-La raréfaction des matériaux, la question se pose beaucoup en architecture aussi et dans la construction.

-Oui, davantage dans la construction, avec l’épuisement des ressources, le sable pour le béton, etc… mais pour l’art, pas beaucoup je trouve. Pourtant les artistes, ce sont pas des gens irrationnels, ils essayent d’économiser les gestes, la matière…

-Bon mais sinon, si tu as pas la rage dans ce métier, faut faire autre chose. Moi je suis persuadé que tu peux faire ce boulot que si t’es en réaction. Faut avoir une fissure intérieure, un truc qui t’insupporte. Moi, ce qui me fascine, c’est les gens qui ont un certain âge, ben ils ont parfois plus la niaque que quand ils étaient jeunes. Ça c’est bon signe. Et puis si tu es d’accord avec tout, qu’est-ce que tu veux faire en art ?

Cultiver les relations

« Ce serait bien d’avoir un jardin »

Marie-Odile nous interpelle:

-Vous enregistrez quoi-donc ? L’herbe qu’on retourne ?

-J’enregistre la terre, la pelle.

-Ah oui… tenez : on entend les racines qui craquent.  

-C’est dommage, on va entendre la musique qui vient des maisons.

La musique vient de chez les voisins qui résident dans les logements sociaux à côté du terrain. Ils profitent de leur terrasse sous le soleil printanier avec leur sono.

Le jardin a une forme de spirale qui suit la forme du ruisseau non loin, les « nervures » courbes structurent l’ensemble. C’est une feuille de plantain, nous précise Marie-Odile. Parce que c’est une plante qui soulage des piqûres d’orties. Pour la voir, il faudrait être en surplomb ou avoir un drone. Pour l’instant, on ne voit pas grand-chose, on sort de l’hiver, il faut attendre que ça pousse. On perçoit quelques plantes et arbustes, des buttes et des parterres. Les gens de l’association s’activent un peu partout – il ne faut surtout pas dire qu’ils labourent ! – ils préparent la terre pour les plantations. La terre a été bâchée pendant l’hiver, il faut simplement « gratouiller ». Marie-Odile qui nous accueille est une agricultrice bio à la retraite. Elle donne beaucoup de son temps dans les associations et dans celle-ci, Groupe Permaculture, elle transmet son savoir-faire de jardinage aux autres bénévoles qui ne sont pas tous jardiniers.

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À l’origine du jardin, une demande de la banque alimentaire du Secours Pop. Ils regrettaient que les légumes qui leur étaient donnés soient en fin de vie et donc, trop abîmés pour être consommés. Le jardin est né de ce double objectif : fournir des denrées fraîches, locales et de saison à la banque alimentaire et permettre aux gens qui n’ont pas de jardin d’apprendre la culture potagère. Jardiner ensemble, apprendre des uns et des autres, expérimenter des techniques de cultures. Le terrain est prêté par la commune de Nocé en bordure de rivière donc en zone inondable. L’espace est parfois submergé mais l’eau ne reste jamais longtemps, on arrive tout de même à faire pousser des choses. On a monté des buttes, on a planté des haies pour barrer la route au vent, on a tiré parti des avantages et inconvénients du milieu.

Les légumes et les fruits sont destinés aux villageois qui en ont besoin mais les familles ne viennent pas vraiment voir ce qui se passe. Peut-être plus tard, va savoir. Pour attirer du monde dans le jardin, l’association projette des animations comme des ateliers cuisine.

Les bénévoles peuvent aussi se servir dans les fruits et légumes. Surtout en août car la banque alimentaire est fermée ce mois-là, les bénévoles amènent directement les légumes du Secours Populaire et se partagent le reste.

-Et alors, vous n’avez pas peur qu’on vous pique des légumes ?

-Non, bah, c’est pas l’esprit… Mais ceci dit, on avait fait pousser des citrouilles en vue d’halloween. On en a eu qu’une seule, elle était belle, on la réservait pour les gosses de l’école. Et puis, elle a été volée. L’an prochain, on mettra un écriteau pour signaler qu’elle est réservée.

L’atelier sauvage

« On se retrouve tous autour de ça. »

Elle rit doucement, Bernadette.  

Bernadette anime des ateliers et des démonstrations de vannerie percheronne traditionnelle pour l’association Préaux Patrimoine, depuis plus de 10 ans. Avec le covid, les sessions vannerie ont été annulées, alors les passionnés se retrouvent quelques fois dans son salon, à la ferme du Poirier. C’est l’atelier “sauvage”. 

Nous entrons dans cette pièce hors du temps, les vanniers sont assis en cercle près de la cheminée, chacun a commencé son ouvrage et la pièce est envahie de fibres. Les artisans ont déjà noué leur base de panier, les grandes tiges dépassent de toutes parts et chatouillent le plafond pendant que les mains s’affairent. Nous nous asseyons un peu en retrait pour observer, on se croirait transportés au XVIIème siècle dans un tableau de Le Nain.


Bernadette nous fait un petit point étymologie:

-Le mot « vannerie », vient de « van » V.A.N., vous savez c’est une espèce de panier plat comme ça avec des bords à l’arrière et une grande anse. Quand il y avait grand vent, on secouait comme ça et la balle s’en allait et c’était pour semer le blé (je n’ai rien compris).  

Régis poursuit:

-Oui le mot « vannier » ça rassemble tout le monde mais avant il y avait les panetiers, les corbillonniers… la corporation date du XIVème siècle. Le patron des vanniers, c’est Saint Antoine.

On nous explique que le panier percheron a une structure et une forme très typique. Il faut placer les arceaux comme ceci puis tout de suite fixer cette structure avec un tressage en forme de losange. La tige de saule, non on ne peut pas la manier telle quelle, il faut la travailler, la diviser. C’est Régis qui nous montre, il a professionnalisé sa passion. Il nous fait la démonstration, nous observons ses gestes.

-Pour diviser la fibre, je me suis fabriqué un outil. Les autres, je les ai achetés mais pour ce travail, il me manquait un outil qui n’existait pas.

Régis racle les fibres, il les assouplit pour le tressage. Les autres convives continuent à tresser, les paniers prennent forme.

-Non ça fait pas mal aux mains, à la fin de la journée. 

-Ah non ! C’est thérapeutique !

-Il y a un mouvement mécanique qui fait qu’on travaille en puissance et pas en force. Il y a aussi le fait d’avoir de l’entraînement. Des novices peuvent avoir des douleurs parce qu’ils tirent trop.

Bernadette déclare qu’elle travaille moins bien que Régis parce que ses fibres sont moins bien serrées et nouées. Elle a fini son petit panier, elle nous le tend, il est pour nous. Le saule est encore vert mais il va sécher et brunir avec le temps.

-Qu’est-ce que vous faites de tous ces paniers ?

-Des fois, on les vend sur des marchés mais la plupart du temps, on les donne. On fait des animations à l’écomusée pour les enfants. On prépare l’armature et les gosses tressent. On propose différents types de contenants. Pas que des paniers, on leur fait faire des petites mangeoires pour animaux, aussi.

-Ce qui est important c’est que le savoir-faire continue.

Avant de se livrer à la passion de la vannerie, Bernadette travaillait sur la ferme, à son compte. Elle élevait des vaches, principalement. Peu de femmes de sa génération ont osé gérer seules une exploitation, elle fut même la première femme de France à lancer un GAEC dans les années 70, avec Roselyne, sa collaboratrice. Ce ne fut pas très facile, non. Bernadette évoque le sujet avec pudeur – elle ne se considère pas comme une pionnière, on le sent bien – mais on devine le machisme ambiant, l’incrédulité du patriarcat, les obstacles et les railleries. Elle y est arrivée. Elle venait d’une famille d’agriculteurs, alors le métier, elle connaissait.

-Je voulais être une agricultrice, pas simplement une ménagère. J’ai eu la chance que mon père m’ait mise sur un tracteur très tôt.

-Vous n’allez pas déjà partir, restez pour le goûter !

Bernadette nous met les tartes maison et la teurgoule crémeuse sous le nez, le café fume dans les tasses, difficile de résister.

La « chapelle », tu parles, comme une cathédrale avec ses deux flèches dressées face au soleil, le tout planté comme ça au milieu des champs et de la forêt. Tout le monde y était allé de son petit commentaire sur ce village étrange.  

Il était une fois, un petit curé, l’abbé Buguet. Il avait perdu son frère dans un accident tragique : le clocher de Mortagne s’était écroulé sur lui pendant la messe. Ses filles – les nièces du petit curé – en étaient mortes de chagrin. Alors le curé éploré a fait bâtir à la Chapelle-Montligeon une énorme basilique dédiée aux âmes du purgatoire.

C’est quelqu’un qui m’a dit: 

-Heureusement, il y avait une gare et surtout une route pour acheminer tous les matériaux. On l’a appelée la « route au curé ». Bon au niveau architectural, c’est pas terrible. C’est très XIXème…

-Tu veux dire que c’est quoi ? Comme la Basilique de Lisieux ou bien le Sacré-Cœur ? C’est un peu la « choucroute » pompeuse de style éclectique ?

-Oui, voilà. Il était question de construire un dôme mais après vérification des fondations, la portée était insuffisante. Ils ont renoncé. Et il faut dire que c’est du sable, le sol là-bas. Alors…

Un défaut de construction avait déjà décimé sa famille, il n’était pas question de tenter la colère divine avec un clocher ou un dôme de trop.

Parallèlement à l’édification du monument, le petit curé avait développé un petit complexe industriel. Il avait commencé par une ganterie, une fabrique de brosses et puis une grande imprimerie. Le petit curé s’y connaissait en affaires. Aujourd’hui, l’imprimerie n’existe plus, les bâtiments ont été reconvertis en ateliers pour les artisans, les entrepreneurs.

On nous dit qu’il y a toujours une communauté religieuse, là-bas. Il paraît qu’ils sont plutôt traditionalistes. Il paraît. 

Gilberte nous avait passé un livre titré «Le pain du futur», un bel objet sous forme de posters pliés réunis par une jaquette sérigraphiée orange. Il parlait de fabrication du pain et montrait un panorama des fournils paysans du coin. Le livre venait de sortir, il était illustré de croquis de Skippy et il avait été fabriqué par l’association «Le grain, le moud-on?» avec notamment un groupe d’imprimeuses récemment installées dans la région (collectif X.Y.Z.). Elles font des affiches, des livres et… du pain, aussi. Pour les trouver, il faut aller du côté de Bretoncelles. On nous parle d’une grande minoterie désaffectée à la sortie d’un village.

On se gare au pied d’un bâtiment immense de cinq étages, Charlotte vient à notre rencontre et nous fait la visite. Pour l’instant, elles n’ont rénové qu’un “petit” bâtiment mais les travaux sont déjà conséquents. Au rez-de-chaussée attendent les presses empaquetées sous des bâches. Il faut finir les travaux à l’étage avant de pouvoir installer l’atelier. Il n’y a pas encore d’escalier, mais déjà un plancher. Sous la trémie, une échelle, Charlotte m’invite à monter voir. Je décline. Nicolas grimpe faire un tour.

-Tu veux pas monter ?

-Malheureusement, je n’ai pas mis les chaussures adéquates. Et j’ai peur de monter à l’échelle…

Charlotte nous emmène voir une partie de l’équipe à la pause-café. 

-C’est vous qui faites le chantier seules ?

-Oui, jusqu’ici on a été que des femmes, sauf en ce moment, on accueille Skippy (qui a illustré le livre “Le pain du futur”). Pour les compétences particulières, on fait appel à des professionnelles. On cherche des femmes artisanes mais il n’y en a pas beaucoup en France. On a trouvé une femme couvreuse zingueuse et aussi une maçonne.

-C’est vrai que les hommes ont toujours tendance à tout expliquer aux femmes…

-Et il y a beaucoup d’hommes qui travaillent en force, donc ça permet de penser le chantier différemment aussi.

-Vous avez des petits bobos de chantier quand même, non ?

-Oui ! on a pleeeein de petits bobos et surtout, on a quand même mal au dos.

-On récupère beaucoup de choses. Mine de rien, il y a beaucoup de gâchis sur les chantiers, dans les démolitions, dans les menuiseries… on trouve des choses. Mais après ça prend du temps, il faut rendre les matériaux réutilisables.

-Moi j’aime bien cette idée de réutiliser des matériaux. C’est aussi une liberté qu’on se donne d’avoir le temps de les adapter et de les transformer.

-Pour la partie imprimerie, c’est presque terminé mais pour le bâtiment de cinq étages, vous allez faire comment ? En fait je suis partagé entre me dire que vous êtes courageuses et je suis admiratif ou alors… vous êtes complètement inconscientes.

-Si vous aviez vu au début, quand on a acheté le lieu !…  Là, ça vous semble dingue mais nous, on est rassuré, parce que les choses ont pas mal bougé et on se sent plus enthousiastes.

-Qu’est-ce qui est prévu dans ce grand bâtiment et les autres dépendances ?

-Y a pas de programmation figée pour l’instant. Il y aura l’imprimerie… on est beaucoup, donc à beaucoup, on a vite fait d’avoir beaucoup d’idées. On pense à des salles de répétition et de spectacle… on a un circassien qui veut faire une salle d’entraînement.

-Vous avez des aides, des financements ?

-Non, c’est pas l’idée, on veut rester libres …

-Est-ce que vous documentez la construction ? Vous faites des photos, des dessins?

-On a quelques photos, mais sinon on est trop dedans, on ne prend pas le temps de faire le reportage du chantier.

-Vous avez du temps pour vos projets artistiques et l’édition ?

-Ben on essaye de continuer à avoir une pratique parce que sinon ça va être difficile de s’y remettre une fois le chantier fini. On a fait le livre sur le pain et après, malheureusement on a eu plein de commandes annulées avec le covid. Et des ateliers pour enfants.

-Fais-voir ton dessin Skippy ?

Skippy me tend son bloc à spirale, je lui montre mon dessin. Pendant que nous discutions, l’un et l’autre croquaient la conversation. En miroir.

Bandeau sur la tête, rangée de crayons comme une cartouchière, Skippy est un baroudeur du carnet, toujours prêt à dégainer et tirer le portrait. Il circule dans son camping-car et met son savoir-faire graphique au service de différentes causes. Il nous montre des cartes postales de dessins qu’il a fait à Notre-Dame-des-Landes ou en Grèce. 

-C’est chouette tes croquis sur le vif, comme ça.

-Ouais, mais tu vois, je prends pas assez de temps, je vais vite. J’aimerais prendre plus de temps pour les couleurs.

-Non, moi je trouve ça vivant, spontané… c’est très chouette comme ça.

Paysans, paysages

Les courses au Chardon

Le Chardon est une épicerie de producteurs bio du Perche à Nogent-le-Rotrou. La vitrine donne sur la place Saint Pol, une place centrale très fréquentée, surtout le jour du marché.

Sarah Gilsoul nous accueille. Elle travaille à mi-temps au magasin et l’autre moitié, elle est maraîchère bio avec son compagnon.

-On a voulu un modèle hyper simple. On a pensé à être une SCOP ou une SIC mais finalement, c’était l’association le modèle le plus avantageux. On voulait devenir un magasin de « base », pas juste un magasin où on achète un truc de temps en temps. 

Elle continue.

-On essaye d’ouvrir le plus possible l’offre, mais le cahier des charges impose un rayon de 90km. Il n’y aura pas de café ni de riz basmati. Par contre, on s’autorise des petites exceptions comme du vin à condition que sa production soit la plus proche. Forcément, du vin du Perche, on en n’a pas, alors on va privilégier les voisins comme les vins de Loire, de Touraine. On peut aussi s’autoriser des produits de base comme l’huile d’olive qui vient du Sud-Est, à condition que ce soit en direct des producteurs et parrainé par un de nos membres pour pouvoir raconter comment le produit est fabriqué.

Sarah gère le magasin et les producteurs font des permanences au pro-rata du chiffre d’affaires. Quelqu’un qui est un «gros vendeur» aura davantage d’astreintes qu’un producteur qui vend moins de choses. Le Chardon a un statut associatif qui permet la vente jusqu’à une certaine limite. Beaucoup de membres sont issus du Collectif Percheron, un GIE d’agriculteurs bio qui livrent la Région Parisienne.

-On ferait bien le tour du magasin, t’as cinq minutes pour nous montrer les produits ?

-Tout est bio, c’est aussi un des principes de base du magasin.

-On a vraiment l’impression qu’il y a beaucoup de producteurs bio quand même dans la région.

-Oui, pas mal. Voilà sur le mur, ici,  vous avez tous les associés en portrait.

-Quels sont les profils des paysans et producteurs ? 

-Un peu de tout, des paysans issus de familles de paysans et des reconvertis, des nouveaux agriculteurs. Ben là-bas, vous avez Thomas, paysan, qui sert les fromages. Là, c’est le pain de Mathieu et Xavier qui sont paysans boulangers.

-Ça veut dire quoi « paysan-boulanger » ?

-Ils font leur pain avec les céréales qu’ils produisent eux-mêmes. Après il moudent, ils moulent … je sais jamais comment on conjugue !

-Nous nous plus, mais on a compris !

-Bref, ils font tout eux-mêmes, du grain au pain.

Sarah continue la visite. Légumes, fruits, viandes, fromages… vrac, artisanat local et outils zéro déchet.  

-Ici on trouve l’épicerie salée, les herbes, les huiles. Toute la conserverie, là. On va faire venir une conserverie de Bretagne pour avoir tous les types de poissons. Ici, on trouve le rayon viande. Sous vide, ça fait pas très envie. Mais on essaye le week-end de faire de la viande à la coupe. Pour limiter le plastique et puis c’est plus appétissant !

-C’est qui votre clientèle ? Les gens de Nogent viennent faire leurs courses ici ?

-La clientèle est locale mais on doit admettre que le week-end et les périodes de vacances, la population de Parisiens fait augmenter les ventes. Pour nous, c’était important de pouvoir proposer des prix accessibles, de ne pas être un magasin pour privilégiés mais forcément, dès que le produit est transformé ça reste un peu cher. Là où cela est plus avantageux pour les bourses modestes, ce sont les produits de base en vrac.

-Oui, les produits bio, c’est toujours un peu plus cher que les autres.

-Tout l’équilibre qu’on essaye de trouver, c’est d’avoir un magasin en dépôt-vente pour que le client ne trouve pas des produits aux prix trop élevés et que les producteurs puissent vivre de leur travail donc cela implique des prix tout de même plus hauts que dans un supermarché standard.

Nous faisons nos emplettes. Au stand crémerie, Thomas nous fait l’article sur les produits dans la vitrine. Et puis, il nous parle de sa ferme, le GAEC de la Ferme à Brunelles, des produits qu’ils amènent à Paris, du groupement des agriculteurs. Le mieux pour nous serait de venir aux portes ouvertes quand ils en feront. 

Le château de Nogent a rouvert ses portes avec une muséographie flambant neuve. C’est Stéphane Bern qui commente la visite dans l’audioguide. 

Dans un coin du château, tapi dans l’ombre…

En descendant dans la ville. 

Une ferme familiale

Nous voilà aux portes ouvertes du GAEC de la Ferme, à Brunelles. On pensait juste faire un petit tour entre des hangars à tracteurs et des enclos à moutons mais nous avons eu droit à la visite guidée option cours accéléré d’agronomie en bio. Chaque arrêt du parcours est l’occasion de se questionner sur le lien entre une activité agricole et une autre. Romain expose tranquillement ses stratégies pour atteindre une forme d’économie circulaire. Pas une parfaite autarcie mais un savant équilibre pour qu’une culture puisse nourrir une autre, faire le moins de dépense d’énergie et d’argent inutile.

-La ferme c’est 300ha, 300 brebis, une centaine de cochons. Tout ce qu’on produit ici, c’est pour l’alimentation. On fait des céréales, du fourrage, de l’huile de colza et de tournesol, on transforme le blé pour la farine et on produit des pâtes de blé dur, on a aussi des pommes à jus et des pommes à couteau, on élève des bêtes et on a de la viande vendue en vente directe…

Nous stoppons devant un champ. 

-Là-bas c’est du blé. Si on regarde bien, on voit des rangées parce qu’on passe la bineuse. L’an dernier, il manquait d’eau, on voyait les rangs jusqu’à la moisson. Le problème de la bineuse, c’est pratique pour désherber mais ça a tendance à abîmer les racines. C’est un savant compromis entre désherber à la bineuse ou ne pas désherber et prendre le risque d’en avoir trop. Faut passer plusieurs fois, c’est très long. On a une bineuse avec une caméra c’est très précis pour voir les rangs, mais ça ne suffit pas. C’est souvent Papa qui reste au sol et qui déplace la bineuse à gauche ou à droite pour bien désherber.

Un peu plus loin. 

-Là, on devrait entendre un gros bourdonnement mais ça fait plusieurs années qu’on n’entend plus grand-chose à côté du champ de féverole. Il y a moins d’abeilles, moins d’insectes. Quand Papa a commencé, c’était très impressionnant le bruit que ça faisait, ça bourdonnait très fort. Beaucoup de fleurs, un parfum très puissant. Et maintenant, c’est le silence.

Romain nous emmène au bord d’une autre parcelle. Différentes cultures s’y sont succédées cette année: le fol avoine, l’orge de printemps, le trèfle puis le «ray-grass» (c’est une herbe, je suppose, moi j’entends “régrat”!) et enfin, le tournesol. Articulations, rotations et échanges chimiques, il y a des mauvaises surprises comme la “levée de dormance”.

C’est joli, ça veut dire une germination non désirée si j’ai bien saisi… voici un aperçu du processus : 

-J’ai fait pâturer sur le ray-grass les moutons, un mois avant de semer les tournesols, on a labouré et après on a passé des dents pour faire des faux semis donc c’est faire lever les mauvaises graines et les casser au fur et à mesure. On a semé le tournesol, on a passé une herse avec des doigts assez fins pour travailler le sol en surface, casser des fils blancs c’est-à-dire que ce sont des graminées qui commencent à germer. Ça a dû faire une levée de dormance où c’est parti de – je sais pas- peut-être du fol avoine et ça va exploser d’un seul coup, le champ est tout vert. Là, on voit où est passé papa avec la bineuse pour bien suivre les rangs. On voit des endroits où ça n’a pas bien scalpé, il y a encore des traces vertes. Mais l’idée c’est qu’elle prenne du retard, on passera d’ici quinze jours et on la recassera. Le tournesol sera plus haut mais il faut passer quand même près. Là, en réglage de la bineuse, c’est trois heures à deux personnes. Ouais, c’est vraiment ch… 

Bref, je comprends que rien ne se fait sans peine même si le désir est toujours très présent de faciliter le désherbage et d’optimiser les corvées.  

-Quand on n’a plus l’aide de la chimie, qu’on veut passer moins de temps à désherber, il faut déjà se poser la question de savoir si la parcelle convient à la culture qu’on veut faire.

-Et vous pensez au radar ou au GPS ?

-Ben sur la bineuse, on a déjà une caméra. Les rangs dessinent les traces des roues, donc je sais exactement comment positionner mon tracteur. Et après la caméra se cale. Alors on pense un peu au GPS pour des champs plus sales, le problème des GPS très précis c’est que ça coûtait très cher. Notamment parce qu’il y a une balise qui permet de toujours respecter le démarrage parce que la Terre tourne et les points de références se décalent. Maintenant il commence à y avoir des logiciels libres de guidage de tracteur, c’est un investissement, un cap à passer. Pour l’instant, on reste comme ça. Avec les logiciels libres.

-Ça vous ferait gagner plus de temps ?

-Non pas tellement, on resterait à la même vitesse. Après, on gagnerait en simplicité. Personnellement, je préfèrerais réinvestir dans une autre bineuse. Et puis surtout, avant le désherbage, il faut se poser la question d’où vient le problème.

-Vous avez des retours d’expérience d’autres pratiques qui facilitent un peu le travail ?

-Bah, c’est assez délicat parce que c’est finalement souvent une question de terre. Nous, on a des champs qu’on a abandonnés, on les a mis en prairie. Des champs en pente, trop humides. C’est perdu d’avance, faut pas faire de céréales ici. Et ça donne de la bonne herbe pour les bêtes. Il y a des champs pour l’herbe, des champs pour les céréales. On a des sols très hétérogènes. Sur une même parcelle parfois, on va avoir un changement de nature de terre. Alors quand on règle la herse-étrille (là aussi, j’entends “erséterie”), on arrive à l’autre bout du champ, c’est plus le même réglage. La culture, c’est très compliqué, en fait dans le Perche. On peut tout faire mais… si on peut tout faire, c’est qu’il y a une raison.

Après être passés voir les moutons, les cochons, nous voilà dans un autre hangar. Romain poursuit.

-Toujours réfléchir à intégrer les choses par rapport aux autres sur l’exploitation. On s’est mis à faire du tournesol à partir du moment où on a acheté la presse à l’huile, parce que c’est une culture à risque à cause des oiseaux, entre autres.

-Est-ce qu’on peut faire de l’agriculture sans élevage ?  

-Moi je pense que non. Les céréaliers purs, ils font pas d’élevage, ils font pousser de la luzerne qu’ils vendent à des éleveurs, et après ils récupèrent le fumier pour fertiliser leurs sols. Donc… ils ne peuvent pas se passer de l’élevage ! Et certains, ils se fournissent loin en fumier.

-Ce qui veut dire… que ne pas manger de viande, les ruminants surtout, ça compromet l’équilibre de l’agriculture. Faut manger de la viande rouge ! Du bœuf et du mouton.

-Oui, pas trop la volaille et le cochon seulement si c’est du cochon « poubelle », s’il recycle les restes.

-Pourquoi pas la volaille ?

-Ils mangent à peu près la même chose que nous. Donc si tu fais un hectare de blé pour nourrir des poulets pour ensuite les manger eux, mieux vaut manger directement cet hectare de blé en pain. C’est beaucoup plus efficace. Par contre, l’avantage du ruminant, c’est qu’il va manger l’herbe que tu ne peux pas manger. Il va la transformer en énergie que nous on peut digérer : la viande. Le cochon et le poulet, ce sont des concurrents directs de l’homme, si on parle de pénurie de nourriture… Ce qu’on fait ce sont des cochons « poubelles », on donne les résidus de céréales. 

-Ça n’affecte pas la qualité de la viande si on lui donne que des restes ?

-Ça change rien, au contraire, plus c’est diversifié mieux c’est. Pour les vaches, c’est pareil, il faut diversifier les herbes. Si on donne trop d’ensilage, le lait va avoir un goût de choux. Le but pour nous, c’est de valoriser tous nos déchets.

On finit la visite avec la transformation du blé en farine (tellement intéressant mais je sature !).

Heureusement qu’une dégustation de bière maison nous attend avec grignotage des produits de la ferme : du pâté, du saucisson, de la farine, des pâtes, de l’huile. C’est la compagne de Romain qui fabrique la bière. Les autres membres de la famille nous rejoignent pour l’apéro: Françoise et Bernard Cirou, les parents et Thomas, le frère. Une affaire de famille. 

Valoriser les pommes

À la Reinette, on fait surtout du jus de pomme mais aussi du cidre, du vinaigre et du pétillant. Tout ça en bio, évidemment et à Préaux. Nous rencontrons Nicolas qui nous fait l’article tout en remplissant des cuves de précieux nectar. Arrive Éric qui farfouille dans les registres, nous demande ce qu’on fait et repart bricoler un tracteur.

-Non mais on voudrait pas t’empêcher de bosser, tu vas te faire enguirlander par ton patron.

-Qui, Éric ? c’est pas mon patron, c’est mon associé ! Et puis, là j’ai pas grand-chose à faire, je surveille le remplissage des cuves, je peux prendre le temps de discuter avec vous.

-C’est votre jus de pomme ?

-Non, là on s’occupe de jus pour une personne extérieure. C’est de la Granny Smith, nous on fait pas ça, on a des variétés locales. En plus, bon la Granny Smith à part la couleur… bref.

Derrière l’unité de production, il y a les vergers. Des hectares de pommiers qu’il faut surveiller, bichonner, greffer, traiter… non ! Pas traiter, justement.

Nicolas va chercher un grand sac plastique qu’il insère dans une cuve d’un mètre cube, il replace le tuyau et le remplissage reprend.

Il nous explique le fonctionnement à la Reinette et ce que j’ai retenu, c’est que tout le monde s’investit dans une structure plutôt horizontale. C’est pas tous les jours facile, mais ça permet une organisation plutôt flexible du travail. Dans le bon sens du terme. En tout cas, entre l’entretien des pommiers, la presse, la mise en cuve puis l’embouteillement, il y a toujours de quoi faire. Pour enrichir l’offre commerciale, ils développent de nouveaux produits, cherchent de nouveaux marchés. Il faut s’adapter, faire évoluer sans cesse. Nicolas nous dit qu’ils ne s’ennuient pas. Ça marche plutôt bien dans l’ensemble même si une année ne fait pas l’autre. Tout est une question de gestion de l’investissement dans le labeur car on n’a vite fait de s’épuiser. Là, il a trouvé un bon équilibre avec sa vie de famille.

Au départ, nous allions visiter une petite usine à jus. La Reinette, c’est d’une part une EARL (les Vergers de la Reinette) qui produit des boissons à partir de jus de pomme et propose des services de pressage et de conditionnement pour d’autres professionnels. Nous comprenons que ce n’est pas uniquement un lieu de production. A côté ou en parallèle, il y a la Reinette Verte, l’association. Elle permet aux particuliers qui ont des pommiers ou des poiriers de venir utiliser les équipements et valoriser leurs fruits. C’est pas banal ça, qu’une entreprise offre l’usage de ses machines pour que les gens fabriquent leur jus maison. 

On le sait, parfois les gens qui ont des pommiers ne savent pas toujours quoi faire de tous leurs fruits qui finissent souvent par pourrir au pied de l’arbre, faute de temps, de matériel spécifique. C’est dommage. Nicolas nous explique que ça fait aussi partie de leur engagement pour préserver et valoriser une ressource alimentaire et un patrimoine local: les arbres fruitiers, les variétés de pommes et poires anciennes et diversifiées. Par ce biais, il y a aussi la sensibilisation à l’alimentation bio et à la question des déchets. Et bien, sûr ça crée du lien. 

Un couple rentre pour commander du cidre dans le coin boutique. On en profite pour déguster les nouveautés.

-Là, c’est le pétillant fleur de sureau, c’est nouveau, vous voulez goûter ?

On ne dit jamais non.

-C’est bon ! Mais on sent pas trop la pomme…

-Normal, il n’y en a pas ! Mais le sureau vient de chez nous. On essaye de développer de nouveaux produits, histoire de proposer de « nouvelles » choses à nos distributeurs. Sans être dans une logique ultra-commerciale, c’est un peu le jeu… il faut se renouveler. Mais c’est stimulant, ça nous permet aussi de nous remettre en question. Là, vous avez le vinaigre de cidre au gingembre.

-On l’achète ! On le goûtera plus tard, parce que là…

Nicolas ouvre d’autres bouteilles.

-On teste des associations de goût. Des fois ça marche, des fois un peu moins. Sur ce vinaigre, ça marche très bien, vous m’en direz des nouvelles. Tiens, ça c’est pomme-cassis, et aussi, goûtez le jus « philtre d’amour ».

-Avec du gingembre, je suppose ?

-Oui, et d’autres épices. Si vous aimez le gingembre, il y a aussi le jus de pomme au gingembre.

-Super bon. On prend aussi.

Et voilà, on repart avec une caisse de bouteilles. 

Paysans-boulangers

Mathieu et Xavier sont paysans et boulangers : ils font du pain et ils produisent eux-mêmes leurs céréales. Nous les retrouvons dans leur fournil au rez-de-chaussée d’une vieille maison à Clémencé près de Saint-Cyr-la-Rosière, ça ne paye pas de mine mais ça sent bon le feu de bois. Les braises crépitent, nous entamons la discussion, Nicolas cale un enregistreur dans un coin.

-C’était une boulangerie, cet endroit ?

-Non, pas du tout. Ici dans le Perche, il reste plein de vieux fours, c’était les fours des maisons, pour la consommation courante. C’est même un petit four celui-là. Celui-ci, il a presque 200 ans, l’année prochaine. Il a une très bonne inertie, c’est de la pierre calcaire. On met le bois à chauffer, on enlève tout et on enfourne. C’est la chaleur de la pierre qui cuit le pain. On a une bonne saisie de croûte – moi j’aime bien une bonne saisie de croûte- et après l’intérieur la pâte cuit bien.

– Après on complète avec un four à gaz, un four Soupape. Mais quand on aura déménagé dans notre nouveau bâtiment, on aura un autre four, parce qu’ici c’est un peu juste en capacité.

-La pâte a poussé toute la nuit. Le levain digère le gluten. Il faut le pétrir.

-Vous pétrissez comment, il est où le pétrin ?

-Il est là ! (Mathieu montre son biceps)

-Ah oui, ça doit être dur… le boulot, le biceps aussi, d’ailleurs !

-Et oui. De toute façon, on ne peut pas installer de pétrin ici. On a un projet de bâtiment professionnel, on fait les travaux, là-bas on va installer un pétrin mécanique.

-Vous allez augmenter la production ?

-Non pas vraiment, en même temps Mathieu aime beaucoup le pognon.

-Mais il aime aussi avoir le temps de faire son jardin.

-Je me bats pour décrocher des contrats à l’étranger !

-Sans rire, on fait 200, 220 kg de pain par semaine. On pétrit deux fois par semaine. C’est pas énorme. On livre les particuliers, on fait des paniers d’amap, on fait le marché de Bellême et on en met au Chardon. C’est l’épicerie locale bio, vous y êtes allés ?

-Oui, on y est allé. Et pour moudre le grain, vous allez où ?

-Notre moulin est à Saint-Cyr la Rosière, pas loin d’ici.

Xavier a lancé son activité seul puis Mathieu l’a rejoint. Il est né dans le coin mais ses parents n’étaient pas agriculteurs. Mathieu était programmateur dans sa vie d’avant, à Paris. Il avait d’abord acheté une maison dans le Perche pour venir souffler, se reposer. Et puis, il a décidé de rompre avec sa vie parisienne et de faire un métier manuel.

-Est-ce qu’il y a beaucoup de Parisiens dans le coin ?

-Ici, il y a beaucoup de résidences secondaires. Beaucoup de maisons ont été achetées, les agences immobilières ont été submergées. Je suppose que c’était le cas partout en France, tout ce qui est campagne à deux heures de Paris. Enfin la belle campagne : un peu bocagère qui a un peu de cachet.

-Avec des manoirs !

-Ouais voilà, une campagne qui a un peu d’architecture. 

-Je sais qu’à chaque fois qu’on parle de ce phénomène, les reportages qu’on entend, c’est le Perche.

-Premier confinement, j’ai l’impression qu’il y a eu un gros rush de Parisiens et puis après, pour le deuxième confinement ça s’est tassé. Peut-être qu’entre temps, les gens ont acheté une baraque. Si tu vas mater les annonces ici et même à 2km à la ronde, tu trouves rien.

-Est-ce que les urbains qui achètent les maisons viennent vivre ici ou ce sont plutôt des résidences secondaires ?

-Je sais pas… je saurais pas dire. Après, pour vivre ici, faut pouvoir avoir un boulot. Y en a qui se sont peut-être dit, vu l’avenir qui se profile, on vient à la campagne

-En même temps, toi Mathieu, tu es venu de Paris pour échapper à la capitale.

-Ouais, quand on a acheté la maison, c’était l’idée.

-Il faut déjà accéder à l’immobilier et puis après faut pouvoir bosser ici. Y a pas trop de boulot quand même. Faut être paysan, quoi…

-S’installer comme paysan, c’est pas simple aujourd’hui.

-Oui ! Même pour nous, ça été compliqué. Le travail, y en a mais tout le circuit administratif. Si tu t’installes « from scratch », c’est un sacré parcours… 

-C’est quoi « from scratch » ?

– De zéro ça veut dire. Déjà il faut une surface minimum d’installation, jusqu’à récemment, en dessous d’une surface minimum, tu pouvais pas être affilié à la MSA, tu pouvais pas être paysan. La SMI, ça s’appelle.

-Même si c’est une surface de culture qui alimente juste la boulangerie, comme vous vos champs de céréales ?

-Et ben, depuis peu, le temps de transformation rentre en jeu. On peut maintenant faire valoir nos heures de transformation de la production comme une équivalence de superficie de culture, des hectares de terre, ça c’est pour avoir le statut de paysan. Y a tellement de choses à payer et à gérer… pour des tas de jeunes qui se lancent, c’est plan comptable à x années, c’est des rendez-vous à la banque…plus le parcours DJA (c’est la Dotation Jeune Agriculteur). Faut remplir des conditions, remplir des dossiers pléthoriques…c’est vraiment difficile.

-Vous n’avez pas de structures d’aide pour tout ça ?

-Pour être allé deux fois à la chambre de l’Agriculture, j’ai trouvé que l’accueil était particulier. Tu sens quand même un soutien de l’administration. Mais bon. Le système est fait pour aider les gros. Il y a des milliards d’aides qui vont aux plus grosses exploitations.

-L’agriculture en France marche sur la tête. On exporte énormément, on tue les petits agriculteurs.

-Au moins, nous, on dépend pas d’un marché comme les producteurs de lait ou de céréales. Ils ne décident pas du prix de vente de leur lait ou de leurs graines.

-Après, ils revalorisent certains types de blé comme le blé meunier. La tonne de blé c’est -je sais pas- 200€ alors que le blé meunier c’est peut-être 500€.

-Nous, on ne vend pas de blé. Si on a un excédent de blé lors d’une récolte, on le garde pour l’année d’après.

-Surtout que cette année, on a fait un plus petit champ. Si on fait 30 quintaux, c’est bien.

-Je sais pas où on va mettre tout ça.

-Oh, il est pessimiste, mais si, on va y arriver !  

-Ça doit vous prendre du temps, le travail au champ…

-Non, on passe pas beaucoup de temps au champ.

-10% de notre temps, je dirais.

-En bio, une fois que tu as semé, après c’est fini. (rires)

-L’industrie… quand on entend les prix ! C’est du vol, ça fait peur… qu’est-ce qui est derrière ? C’est des gens qui cultivent, c’est notre nourriture… Quand tu vois des campagnes de pub discount comme Aldi, ça fait mal. Que du greenwashing. On a souvent des discussions sur les prix qu’on pratique au magasin (le Chardon, à Nogent).

-Vous le faites à combien votre pain ?

-En direct, 4,60€ et au magasin 4,84€ la miche.

-C’est vraiment pas cher.

-Ben ouais, on veut que ça reste accessible, déjà que certains pensent qu’on est une boutique de bobos…

-Ouais et pendant ce temps, les grandes surfaces margent à mort sur le bio.

-Après, même si la réflexion progresse, les gens font plus attention à ce qu’ils mangent, si tu fais tes courses en grande surface, qu’est-ce que tu connais du produit que tu achètes ? Tu peux raconter ce que tu veux, plus tu es loin de la source, plus ton regard est faussé. C’est compliqué de sortir de ce schéma industriel et la consommation de masse.

-Je pense pas que c’est parce que tu mets le bio moins cher que tu vas changer le regard sur le modèle de production. Les gens cherchent la sécurité alimentaire avant tout.

-Et vous, vous arrivez à vous payer ?

-Ben on gagne pas beaucoup, non. Faut pas être un gros consommateur. 

-Ah ah ! De toute façon, comme on n’arrête pas de bosser, on n’a pas de loisirs ! Cela limite les dépenses superflues, on va dire.

Le rush de l’enfournement est passé, le pain cuit. 

– Vous n’avez pas peur de vous lasser de ce boulot ? C’est dur, c’est peut-être répétitif…

-Ça fait quinze ans que je fais ça, je vois pas ce que je pourrais faire d’autre. On n’a pas le temps de s’ennuyer. Y’a pas une journée qui se ressemble. On a beaucoup de tâches diversifiées.

-Il y a une saisonnalité en plus, moi j’aime bien ce côté cyclique, ces rendez-vous dans l’année, je trouve ça chouette.

-Avec le pain, y a toujours des surprises. Tu sais jamais comment va être ta pâte. C’est le pain qui commande.

-Et puis aussi, tu dois faire en fonction de la météo pour le champ. Tu sais que demain il pleut et que tu viens de labourer, c’est sûr, tu dois finir.  

-Une fois, je me souviens, on s’est rempli une benne de grains après la fournée du mercredi. Ah!, la galère, on a fini à 2h du matin !

-Vous faîtes des pauses dans l’année, quand même ?

-Cinq semaines de vacances, normal quoi.

-C’est bien de s’arrêter un peu… 

-Tu parles, des « vacances » … on a fait du chantier pour le nouveau fournil !

Mathieu et Xavier ont fini la fournée, il reste de la pâte pour faire une pizza qu’ils nous invitent à partager. On repart aussi avec une miche de pain, délicieuse.

***

Nous avons rencontré toutes ces personnes entre février et mai 2021. Nous sommes en novembre. Depuis… le covid est toujours là, mais on suppose (on espère!) que les projets des uns et des autres ont évolué. Le jardin de Nocé a dû donner une belle citrouille pour le halloween des enfants. L’atelier d’imprimerie a dû s’installer, les imprimeuses ont certainement repris leur activité. Les veaux ont grandi. La bière de le compagne de Romain s’est installée à la ferme. L’atelier vannerie a certainement repris officiellement. Le nouveau fournil a dû s’achever, le pain cuit dans un grand four. 

Nous ne sommes pas retournés voir. Peut-être pour un autre carnet de voyage. 

Un grand merci à

– Gilberte Moreau et Jean Bouthry ainsi que leurs amis à Préaux-du-Perche,

– Christian Guillemin, sculpteur à Préaux,  

– Marie Odile Ouy, responsable du Jardin partagé de Nocé et les bénévoles,

– Bernadette Boulay du Poirier à Préaux-du-Perche et ses amis vanniers,

– Éric Dury et Nicolas Bacle de La Reinette Verte à Préaux,

– Sarah Gilsoul et Thomas Cirou au Chardon à Nogent-le-Rotrou,

– Xavier Boullier et Mathieu Boulomnier du Fournil de Clémencé à Saint-Cyr la Rosière,

– la famille Cirou du GAEC de la Ferme à Brunelles,

– Charlotte, Marine du collectif X.Y.Z. et Skippy,

et enfin

– Simon Gouin et Marylène Carre de la revue Grand Format

Sauf une ou deux illustrations, tous les dessins ont été faits sur place et sur le vif.

Toutes ces rencontres et captations ont été réalisées entre février et mai 2021. 

Hélène Balcer

Née en 1981, j’ai fait des études de design à Paris puis je suis venue m’installer à Caen où je partage mon activité entre l’enseignement et la création graphique. Je mets mon savoir-faire au service de structures associatives normandes mais aussi des institutions culturelles. J’illustre des pochettes de disque, des romans, des textes poétiques, des reportages, des affiches en sérigraphie. Je dessine des carnets de voyage et je fais de la BD (Le Ksar, éditions Warum 2018).

Nicolas Talbot

Contrebassiste de jazz, mon travail s’est progressivement orienté vers des formes improvisées en explorant le son en général, notamment par la pratique de l’enregistrement audionumérique et du field recording. Je participe à des créations théâtrales, de danse ou des lectures et je réalise des installations sonores. J’ai fondé la maison de disque de jazz le Petit Label qui édite à présent des albums de field recording (dans la collection « sons »). Lors de ses voyages, je m’attache à enregistrer les matières sonores qui font l’identité d’un lieu et d’une culture et je les associe aux dessins d’Hélène Balcer.