Avril 2026

Une justice pour réparer

Marylène Carre et Annick Kamgang (illustrations)

Publié le 15 mars 2026

À côté de la justice de l’Etat, qui arbitre et sanctionne pour faire respecter les règles de la vie en société, il existe une autre justice. La justice restaurative permet à des auteurs et des victimes de dialoguer ensemble pour se reconstruire et reprendre le chemin de leur vie. Une justice des gens, qui s’expérimente à Caen, dans le Calvados.

Des nuits sans sommeil

 « Je ne m’attendais pas à ce qu’ils me remercient et me demandent pardon. Mon agresseur, même aujourd’hui, ne m’a jamais demandé pardon. Symboliquement, c’est le pardon que je n’ai jamais eu et ça fait du bien. »
Au printemps 2024, Karine participait à la première rencontre détenu.e.s-victimes organisée à Caen dans le cadre de la justice restaurative. Elle a réuni quatre hommes condamnés pour viol et quatre femmes victimes de violences sexuelles, chaque mardi après-midi pendant cinq semaines. Aucun des protagonistes n’étaient concernés par la même affaire. Les rencontres ont eu lieu au centre pénitentiaire de Caen où les quatre auteurs étaient incarcérés. Pour accéder à la salle, il fallait passer les différents sas de sécurité et traverser la grande cour de promenade. L’heure de la séance avait été fixée de sorte que les victimes ne croisent pas les détenus de la prison.

Un an plus tard, attablée à la terrasse d’un café, Karine n’a rien oublié. Elle a les yeux couleur océan, un regard qui semble toujours voguer ailleurs, une voix d’une infinie douceur. Mais on sent la colère affleurer, l’émotion à vif, la douleur étouffée. « C’était une salle de classe au sol carrelé, qui devait servir à des séances de médiation animale parce qu’il y avait des posters d’animaux sur les murs. Des fenêtres grillagées donnaient sur la cour et sur le chemin de ronde. Il y avait une petite table basse avec des boites de mouchoirs et un bâton de parole ». Les chaises forment un cercle autour de la table. Celles des victimes font face à celles des auteurs, séparés de part et d’autre par les médiatrices. « On connaissait nos places, on les avait choisies. Je ne voulais pas être dos à la porte, ni face à eux. Je craignais de croiser leur regard. Pour moi, tous les violeurs étaient des monstres. »

Le café dans la tasse a refroidi. Karine ne s’arrête plus de parler, s’excuse de déborder, s’interrompt pour s’essuyer le coin de l’œil, reprend le fil décousu de son récit, s’excuse encore. La douleur a pris racine dans le bas de son dos. Une fibromyalgie l’empêche de dormir depuis des mois. « Ça s’était arrêté, et puis, c’est revenu. » Cette fois, elle me regarde dans les yeux. « L’enfer a commencé le 11 mai 2013. Pendant quatre ans, j’ai vécu la même chose que Gisèle Pélicot, sans la soumission chimique, mais sous emprise psychologique. »

Karine avait 35 ans, lorsqu’avec son compagnon, un soir, ils parlent de leurs fantasmes respectifs. Il aimerait la voir coucher avec la terre entière. Cette nuit-là, et toutes celles qui ont suivi, Karine a mal dormi. « À partir de ce moment-là c’est devenu une idée fixe pour lui. » Longtemps, Karine a tenu tête. Ils se marient ; elle est enceinte d’un second enfant. Et c’est à ce moment de vulnérabilité, alors qu’il la réveille toutes les nuits, qu’elle craque. « Je lui dit : OK mais tu devras en assumer toutes les conséquences. » Il a déjà créé leur profil sur un site échangiste ; c’est le début de l’engrenage.

« Je voulais faire quelque chose de ce que j’avais vécu. »

Juin 2017, c’est sa dernière séance d’hypnose. Elle a commencé depuis quelques mois cette thérapie pour atténuer ses souffrances et sa culpabilité. Karine a 42 ans. Elle prend une décision, qui lui parait pourtant encore insurmontable : le quitter. Il lui faut franchir « trois montagnes : lui, les enfants, les parents ». Après deux ans à « se sortir la tête de l’eau », elle commence une formation d’hypnothérapeute à Paris. « Puisque l’hypnose m’avait permis de reconnaitre ce que je subissais, je voulais à mon tour aider les femmes victimes de violences conjugales, ces violences invisibles, psychologiques et sexuelles. Je voulais faire quelque chose de ce que j’avais vécu. C’était mon seul moyen de survie. » Elle ouvre son cabinet et un groupe de parole pour des femmes victimes de violences conjugales. Elle suit une nouvelle formation en psychopathologie puis en sexothérapie. Et explose en plein vol.

« Je disais à ces femmes qu’elles ne pouvaient pas guérir si elles gardaient tout pour elles, qu’elles devaient porter plainte, pour leur propre dignité, pour que la honte change de camp. Et moi, je gardais le silence, en me convaincant que je le faisais pour mes enfants. » Fin 2022, Karine contacte la plateforme anonyme de la gendarmerie, se retrouve à « tchater » avec une officière et lui raconte tout. Elle est convoquée à la gendarmerie début 2023, son ex-conjoint placé en garde à vue et son domicile perquisitionné. Le procureur demande une confrontation entre les ex-époux, qui a lieu à la gendarmerie. « Je n’avais pas entendu sa voix depuis cinq ans. Je comprends que le gendarme en face de moi m’a vue nue sur des vidéos. Je suis sidérée et quand l’officier me demande si j’avais ce genre de pratique avant notre mariage, je balbutie que non, ou alors je ne m’en souviens pas. » À la sortie, son avocate l’alerte : « ta réponse ne va pas nous aider. » Le temps long de l’instruction judiciaire a commencé et mure Karine dans ses terreurs nocturnes. 

« C’est à ce moment-là que j’entends parler de justice restaurative. Je vois passer un post d’une psychothérapeute qui relaie un appel à victimes. Je contacte la coordinatrice. »

La coordinatrice, c’est Séverine Adeline. Elle est conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation à Caen depuis 2006. Elle travaille pour le SPIP du Calvados, service déconcentré de l’administration pénitentiaire à l’échelon départemental. Titulaire d’un master en droit et d’un certificat en sciences criminelles, elle accompagne les auteurs d’infraction dans leur réinsertion. Mais ces dernières années, elle a parfois eu le sentiment de trop rester du côté des auteurs. « En entretien, pour aider l’auteur à avancer, il m’arrive de prendre le rôle de la victime. Je lui demande : qu’est-ce qu’elle a pu ressentir ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? Qui suis-je pour parler à sa place ? »

Quand Séverine Adeline découvre la justice restaurative dans un article de presse, un an après la loi de 2014, elle comprend qu’elle peut apporter à l’individu ce que la justice pénale ne peut pas. Un espace de parole où les uns et les autres, auteurs et victimes, vont enfin pouvoir poser les questions du pourquoi – pourquoi moi, pourquoi lui ? – et du comment : comment je vais réintégrer ma famille, ma communauté, ma vie brisée ? Séverine y croit dur comme fer. Parce qu’elle sait le poids des mots qu’on renferme, qui empoisonnent.

Premières expériences

Les premières expériences de justice restaurative apparaissent dans les années 1970 aux Etats-Unis, sous forme de médiations entre de jeunes délinquants et les victimes de leurs actes de vandalisme. La pratique essaime en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et en Europe sous différentes appellations : justice « réparatrice » au Québec, « restauratrice » en Belgique, ou encore « transformatrice », « créative »… Mais pour Robert Cario, professeur émérite de criminologie à l’université de Pau, considéré comme le pionner de la justice restaurative en France, celle-ci « irradie la réponse sociale au crime depuis le début de l’humanité ». Dans toutes les civilisations, avant l’apparition des juges et des magistrats, elle a été utilisée pour réguler les conflits. La « palabre » était déjà une forme de justice restaurative.

En France, deux ministres de la Justice vont faire bouger les lignes. Robert Badinter, au début des années 1980, en redonnant une place à la victime dans l’appareil judiciaire et en impulsant les premières associations d’aide aux victimes. Et Christiane Taubira, dans la décennie 2000, qui après avoir découvert la justice réparatrice au Québec, va l’inscrire dans le code pénal français, par la loi du 15 aout 2014.

En 2013, Robert Cario et Benjamin Sayous, docteur en sciences criminelles, fondent l’Institut français pour la justice restaurative. Dès l’année suivante, l’IFJR ouvre un organisme de formation et déploie progressivement des antennes sur tout le territoire.

Les dispositifs de justice restaurative


La médiation restaurative
Un processus de dialogue entre une personne qui a été victime d’une infraction et une personne qui en est l’auteur : ce peut être une lettre, une vidéo ou une rencontre en face à face en présence d’un animateur.
 
La conférence restaurative 
En plus du face à face entre la victime et l’auteur de l’infraction, elle implique la participation des proches et personnes de confiance.
 
Le cercle de soutien et de responsabilisation 
Exclusivement réservés aux personnes ayant commis des infractions à caractère sexuel, isolés socialement avec un risque de récidive élevé. Il se déroule après leur sortie de prison.
 
Le cercle d’accompagnement et de ressource 
Pour les personnes ayant commis des infractions de toute autre nature que sexuelle : crimes contre les personnes, les biens. Il vise à accompagner le bénéficiaire vers la reconquête de son autonomie personnelle et sociale.
 
Le cercle restauratif 
Il offre un espace de parole lorsque l’action publique n’est pas envisageable (prescription, non-lieu) à celles et ceux qui se posent la question du « pourquoi » et du « comment ». 
 
Les rencontres détenu.e.s-victimes ou condamné.e.s-victimes
Elles réunissent un groupe d’auteurs et victimes d’une infraction qui ne sont pas liés par la même affaire. La première rencontre détenus-victimes en France a lieu en 2010 à la centrale de Poissy.

Les débuts dans le Calvados

À Caen, Séverine a pris son bâton de pèlerin et croisé sur sa route Jeanne Chéenne, présidente de la Cour d’assises de Caen. « Quand je terminais un procès, je me demandais toujours : que vont devenir ces personnes ? La vérité judiciaire est dite, mais il manque une réponse qui porte sur les répercussions du crime. Comment on fait pour vivre avec ça, pour vivre ensemble ? La justice répare un crime à la collectivité, elle ne répare pas la personne. »

En 2021, Jeanne Chéenne propose une journée d’information sur la justice restaurative au tribunal, ouverte aux magistrats, avocats, conseillers pénitentiaires, policiers, associations d’aide aux victimes… Une vingtaine de personnes y participent, mais un seul magistrat. « Dans le monde de la justice, beaucoup considèrent que c’est du temps passé à côté des dossiers, que c’est expérimental et que ça relève davantage du social ». Même son de cloche du côté de la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Rennes, qui coordonne l’activité des SPIP et qui manque déjà de moyens pour mener à bien leur mission de lutte contre la récidive. Or, quand bien même elle y contribue, ce n’est pas la finalité de la justice restaurative. 

Le second coup de pouce vient de la directrice du SPIP du Calvados de l’époque, Karine Vernière, qui décide de faire de la justice restaurative un projet de service à l’échelle départementale. En janvier 2022, Séverine est nommée coordinatrice justice restaurative à Caen, d’abord sans temps dédié puis provisoirement avec une décharge partielle de ses missions de conseillère pénitentiaire. Ce n’est pas le graal, mais c’est un début. Elle a trois ans pour faire connaitre la justice restaurative et démontrer qu’elle répond à un besoin.

Avec l’aide de Jeanne Chéenne, elle met en place un groupe de pilotage. Une convention de partenariat est signée qui ouvre la voie à des possibilités de formation. Séverine part se former à l’IFJR, bientôt suivie par deux futures médiatrices et deux membres de la communauté. L’encadrement minimum est réuni pour lancer la première rencontre détenu.e.s-victimes à Caen au printemps 2024.

Conférence TEDxCaen, 12 décembre 2024. Prise de parole de Séverine Adeline.

Dans le prochain épisode, Grand Format vous raconte cette première rencontre : quatre auteurs face à quatre victimes de viol.

Cette enquête a été publiée sous la forme d’un roman graphique dans La Revue dessinée, dont sont issues les illustrations de cet article. Vous pouvez vous la procurer en librairie.

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