Avril 2026

Une justice pour réparer

Marylène Carre et Annick Kamgang (illustrations)

Publié le 15 mars 2026

À côté de la justice de l’Etat, qui arbitre et sanctionne pour faire respecter les règles de la vie en société, il existe une autre justice. La justice restaurative permet à des auteurs et des victimes de dialoguer ensemble pour se reconstruire et reprendre le chemin de leur vie. Une justice des gens, qui s’expérimente à Caen, dans le Calvados.

Des nuits sans sommeil

 « Je ne m’attendais pas à ce qu’ils me remercient et me demandent pardon. Mon agresseur, même aujourd’hui, ne m’a jamais demandé pardon. Symboliquement, c’est le pardon que je n’ai jamais eu et ça fait du bien. »
Au printemps 2024, Karine participait à la première rencontre détenu.e.s-victimes organisée à Caen dans le cadre de la justice restaurative. Elle a réuni quatre hommes condamnés pour viol et quatre femmes victimes de violences sexuelles, chaque mardi après-midi pendant cinq semaines. Aucun des protagonistes n’étaient concernés par la même affaire. Les rencontres ont eu lieu au centre pénitentiaire de Caen où les quatre auteurs étaient incarcérés. Pour accéder à la salle, il fallait passer les différents sas de sécurité et traverser la grande cour de promenade. L’heure de la séance avait été fixée de sorte que les victimes ne croisent pas les détenus de la prison.

Un an plus tard, attablée à la terrasse d’un café, Karine n’a rien oublié. Elle a les yeux couleur océan, un regard qui semble toujours voguer ailleurs, une voix d’une infinie douceur. Mais on sent la colère affleurer, l’émotion à vif, la douleur étouffée. « C’était une salle de classe au sol carrelé, qui devait servir à des séances de médiation animale parce qu’il y avait des posters d’animaux sur les murs. Des fenêtres grillagées donnaient sur la cour et sur le chemin de ronde. Il y avait une petite table basse avec des boites de mouchoirs et un bâton de parole ». Les chaises forment un cercle autour de la table. Celles des victimes font face à celles des auteurs, séparés de part et d’autre par les médiatrices. « On connaissait nos places, on les avait choisies. Je ne voulais pas être dos à la porte, ni face à eux. Je craignais de croiser leur regard. Pour moi, tous les violeurs étaient des monstres. »

Le café dans la tasse a refroidi. Karine ne s’arrête plus de parler, s’excuse de déborder, s’interrompt pour s’essuyer le coin de l’œil, reprend le fil décousu de son récit, s’excuse encore. La douleur a pris racine dans le bas de son dos. Une fibromyalgie l’empêche de dormir depuis des mois. « Ça s’était arrêté, et puis, c’est revenu. » Cette fois, elle me regarde dans les yeux. « L’enfer a commencé le 11 mai 2013. Pendant quatre ans, j’ai vécu la même chose que Gisèle Pélicot, sans la soumission chimique, mais sous emprise psychologique. »

Karine avait 35 ans, lorsqu’avec son compagnon, un soir, ils parlent de leurs fantasmes respectifs. Il aimerait la voir coucher avec la terre entière. Cette nuit-là, et toutes celles qui ont suivi, Karine a mal dormi. « À partir de ce moment-là c’est devenu une idée fixe pour lui. » Longtemps, Karine a tenu tête. Ils se marient ; elle est enceinte d’un second enfant. Et c’est à ce moment de vulnérabilité, alors qu’il la réveille toutes les nuits, qu’elle craque. « Je lui dit : OK mais tu devras en assumer toutes les conséquences. » Il a déjà créé leur profil sur un site échangiste ; c’est le début de l’engrenage.

« Je voulais faire quelque chose de ce que j’avais vécu. »

Juin 2017, c’est sa dernière séance d’hypnose. Elle a commencé depuis quelques mois cette thérapie pour atténuer ses souffrances et sa culpabilité. Karine a 42 ans. Elle prend une décision, qui lui parait pourtant encore insurmontable : le quitter. Il lui faut franchir « trois montagnes : lui, les enfants, les parents ». Après deux ans à « se sortir la tête de l’eau », elle commence une formation d’hypnothérapeute à Paris. « Puisque l’hypnose m’avait permis de reconnaitre ce que je subissais, je voulais à mon tour aider les femmes victimes de violences conjugales, ces violences invisibles, psychologiques et sexuelles. Je voulais faire quelque chose de ce que j’avais vécu. C’était mon seul moyen de survie. » Elle ouvre son cabinet et un groupe de parole pour des femmes victimes de violences conjugales. Elle suit une nouvelle formation en psychopathologie puis en sexothérapie. Et explose en plein vol.

« Je disais à ces femmes qu’elles ne pouvaient pas guérir si elles gardaient tout pour elles, qu’elles devaient porter plainte, pour leur propre dignité, pour que la honte change de camp. Et moi, je gardais le silence, en me convaincant que je le faisais pour mes enfants. » Fin 2022, Karine contacte la plateforme anonyme de la gendarmerie, se retrouve à « tchater » avec une officière et lui raconte tout. Elle est convoquée à la gendarmerie début 2023, son ex-conjoint placé en garde à vue et son domicile perquisitionné. Le procureur demande une confrontation entre les ex-époux, qui a lieu à la gendarmerie. « Je n’avais pas entendu sa voix depuis cinq ans. Je comprends que le gendarme en face de moi m’a vue nue sur des vidéos. Je suis sidérée et quand l’officier me demande si j’avais ce genre de pratique avant notre mariage, je balbutie que non, ou alors je ne m’en souviens pas. » À la sortie, son avocate l’alerte : « ta réponse ne va pas nous aider. » Le temps long de l’instruction judiciaire a commencé et mure Karine dans ses terreurs nocturnes. 

« C’est à ce moment-là que j’entends parler de justice restaurative. Je vois passer un post d’une psychothérapeute qui relaie un appel à victimes. Je contacte la coordinatrice. »

La coordinatrice, c’est Séverine Adeline. Elle est conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation à Caen depuis 2006. Elle travaille pour le SPIP du Calvados, service déconcentré de l’administration pénitentiaire à l’échelon départemental. Titulaire d’un master en droit et d’un certificat en sciences criminelles, elle accompagne les auteurs d’infraction dans leur réinsertion. Mais ces dernières années, elle a parfois eu le sentiment de trop rester du côté des auteurs. « En entretien, pour aider l’auteur à avancer, il m’arrive de prendre le rôle de la victime. Je lui demande : qu’est-ce qu’elle a pu ressentir ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? Qui suis-je pour parler à sa place ? »

Quand Séverine Adeline découvre la justice restaurative dans un article de presse, un an après la loi de 2014, elle comprend qu’elle peut apporter à l’individu ce que la justice pénale ne peut pas. Un espace de parole où les uns et les autres, auteurs et victimes, vont enfin pouvoir poser les questions du pourquoi – pourquoi moi, pourquoi lui ? – et du comment : comment je vais réintégrer ma famille, ma communauté, ma vie brisée ? Séverine y croit dur comme fer. Parce qu’elle sait le poids des mots qu’on renferme, qui empoisonnent.

Premières expériences

Les premières expériences de justice restaurative apparaissent dans les années 1970 aux Etats-Unis, sous forme de médiations entre de jeunes délinquants et les victimes de leurs actes de vandalisme. La pratique essaime en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et en Europe sous différentes appellations : justice « réparatrice » au Québec, « restauratrice » en Belgique, ou encore « transformatrice », « créative »… Mais pour Robert Cario, professeur émérite de criminologie à l’université de Pau, considéré comme le pionner de la justice restaurative en France, celle-ci « irradie la réponse sociale au crime depuis le début de l’humanité ». Dans toutes les civilisations, avant l’apparition des juges et des magistrats, elle a été utilisée pour réguler les conflits. La « palabre » était déjà une forme de justice restaurative.

En France, deux ministres de la Justice vont faire bouger les lignes. Robert Badinter, au début des années 1980, en redonnant une place à la victime dans l’appareil judiciaire et en impulsant les premières associations d’aide aux victimes. Et Christiane Taubira, dans la décennie 2000, qui après avoir découvert la justice réparatrice au Québec, va l’inscrire dans le code pénal français, par la loi du 15 aout 2014.

En 2013, Robert Cario et Benjamin Sayous, docteur en sciences criminelles, fondent l’Institut Français pour la Justice Restaurative. Dès l’année suivante, l’IFJR ouvre un organisme de formation et déploie progressivement des antennes sur tout le territoire.

Les dispositifs de justice restaurative


La médiation restaurative
Un processus de dialogue entre une personne qui a été victime d’une infraction et une personne qui en est l’auteur : ce peut être une lettre, une vidéo ou une rencontre en face à face en présence d’un animateur.
 
La conférence restaurative 
En plus du face à face entre la victime et l’auteur de l’infraction, elle implique la participation des proches et personnes de confiance.
 
Le cercle de soutien et de responsabilisation 
Exclusivement réservés aux personnes ayant commis des infractions à caractère sexuel, isolés socialement avec un risque de récidive élevé. Il se déroule après leur sortie de prison.
 
Le cercle d’accompagnement et de ressource 
Pour les personnes ayant commis des infractions de toute autre nature que sexuelle : crimes contre les personnes, les biens. Il vise à accompagner le bénéficiaire vers la reconquête de son autonomie personnelle et sociale.
 
Le cercle restauratif 
Il offre un espace de parole lorsque l’action publique n’est pas envisageable (prescription, non-lieu) à celles et ceux qui se posent la question du « pourquoi » et du « comment ». 
 
Les rencontres détenu.e.s-victimes ou condamné.e.s-victimes
Elles réunissent un groupe d’auteurs et victimes d’une infraction qui ne sont pas liés par la même affaire. La première rencontre détenus-victimes en France a lieu en 2010 à la centrale de Poissy.

Les débuts dans le Calvados

À Caen, Séverine a pris son bâton de pèlerin et croisé sur sa route Jeanne Chéenne, présidente de la Cour d’assises de Caen. « Quand je terminais un procès, je me demandais toujours : que vont devenir ces personnes ? La vérité judiciaire est dite, mais il manque une réponse qui porte sur les répercussions du crime. Comment on fait pour vivre avec ça, pour vivre ensemble ? La justice répare un crime à la collectivité, elle ne répare pas la personne. »

En 2021, Jeanne Chéenne propose une journée d’information sur la justice restaurative au tribunal, ouverte aux magistrats, avocats, conseillers pénitentiaires, policiers, associations d’aide aux victimes… Une vingtaine de personnes y participent, mais un seul magistrat. « Dans le monde de la justice, beaucoup considèrent que c’est du temps passé à côté des dossiers, que c’est expérimental et que ça relève davantage du social ». Même son de cloche du côté de la Direction interrégionale des services pénitentiaires de Rennes, qui coordonne l’activité des SPIP et qui manque déjà de moyens pour mener à bien leur mission de lutte contre la récidive. Or, quand bien même elle y contribue, ce n’est pas la finalité de la justice restaurative. 

Le second coup de pouce vient de la directrice du SPIP du Calvados de l’époque, Karine Vernière, qui décide de faire de la justice restaurative un projet de service à l’échelle départementale. En janvier 2022, Séverine est nommée coordinatrice justice restaurative à Caen, d’abord sans temps dédié puis provisoirement avec une décharge partielle de ses missions de conseillère pénitentiaire. Ce n’est pas le graal, mais c’est un début. Elle a trois ans pour faire connaitre la justice restaurative et démontrer qu’elle répond à un besoin.

Avec l’aide de Jeanne Chéenne, elle met en place un groupe de pilotage. Une convention de partenariat est signée qui ouvre la voie à des possibilités de formation. Séverine part se former à l’IFJR, bientôt suivie par deux futures médiatrices et deux membres de la communauté. L’encadrement minimum est réuni pour lancer la première rencontre détenu.e.s-victimes à Caen au printemps 2024.

Conférence TEDxCaen, 12 décembre 2024. Prise de parole de Séverine Adeline.

Abonnez-vous à notre newsletter pour ne pas manquer la suite de ce sujet.

Quatre auteurs et quatre victimes de viol

Publié le 17 mars 2026

Le travail de préparation a commencé trois mois avant, coordonné par Séverine Adeline. Elle n’a pas eu trop de mal à trouver des auteurs susceptibles de participer, d’autant que le centre pénitentiaire de Caen est spécialisé dans les affaires de mœurs. En revanche, il a été plus difficile d’approcher des victimes, invisibilisées et souvent silencieuses. Si la loi Taubira leur permet d’être informées sur leur droit de participer à une mesure de justice restaurative, encore faut-il qu’elles le soient.

Dans les commissariats, il est quasi systématiquement oublié dans la liste déjà longue des droits à faire connaitre aux justiciables. Au sein des associations d’aide aux victimes et d’une manière générale, chez tous ceux qui interviennent auprès d’elles, on craint que la justice restaurative ne vienne réveiller le traumatisme. « Pourquoi tu fais ça ? Tu ne veux pas passer à autre chose ? » interrogent les amis de Karine Vernière, quand elle leur fait part de sa volonté de participer à une rencontre. Comme si elle pouvait passer à autre chose.

La sortie du film « Je verrai toujours vos visages » de Jeanne Herry en 2023, qui raconte une rencontre entre condamnés et victimes, sera déterminante. Le film est projeté au sein de la prison et à l’extérieur, au cours de ciné-débats. « Des victimes, sans se présenter comme telles, sont venues me voir à la fin de la rencontre et ont repris contact avec moi », raconte Séverine.

Des médiatrices en mode avion

La rencontre repose sur un binôme de médiatrices : Audrey Burlé, psychologue clinicienne, qui travaille depuis vingt ans au ministère de la Justice et depuis trois ans au SPIP, et Oriane Viaud, juriste spécialisée en droit pénal et sciences criminelles, conseillère pénitentiaire depuis quatre ans. « Dès le premier jour, nous sommes devenues « on », un binôme indissociable. Aucune de nous n’aurait pu porter le groupe seule. » 

Quatre entretiens préalables ont lieu avec chacun.e des huit protagonistes, soit 32 rendez-vous, en prison pour les auteurs et dans un lieu neutre et safe pour les victimes, souvent les locaux d’une association. Jamais chez elles. Le but de ces entretiens est d’aider victimes et auteurs à exprimer ce qu’ils attendent et à les préparer à ce qui pourrait se passer. « Est-ce que ce sera supportable pour toi ? Comment tu vas réagir ? Comment tu vas expliquer ta colère ? » Le tutoiement est de rigueur dès le départ, pour mettre tout le monde à égalité. On s’appelle par son prénom.

La médiatrice en justice restaurative pratique l’écoute attentive. Elle ne prend pas de note, ne reformule pas, n’ajoute rien. Elle ne va pas dire si c’est le moment, entendable, pertinent… « On sort de notre posture habituelle, expliquent Audrey et Oriane. En tant que conseillère, je peux rappeler à un auteur qu’il n’est pas la victime. En tant que psy, je peux chercher à rassurer et orienter. Au contraire, l’animatrice en justice restaurative est en mode avion, c’est-à-dire dans une posture non interventionniste. » Elle connait le chemin, mais c’est la personne qui chemine elle-même.

La médiatrice n’est ni d’un côté, ni de l’autre. Elle n’est pas impartiale, mais « pluripartiale ». « Les victimes ne se sentent jamais crues et les auteurs sont toujours dans la suspicion de ce qu’ils pensent. Ici on part du principe que le ressenti et la parole de chacun sont légitimes. Personne n’est expert pour eux, ils sont leur propre expert, responsables de ce qu’ils disent, mais aussi de ce qu’ils ne disent pas. La seule limite qu’on leur impose est de respecter la parole de l’autre, ne pas l’accuser de mentir ni se montrer violent. »

Des attentes et beaucoup d’appréhension

Les auteurs veulent souvent savoir ce que devient la victime. « Tant qu’elle ne va pas bien, je ne peux pas aller bien. » Ils veulent « comprendre les répercussions » de leur acte, « se confronter aux séquelles » des victimes pour « ne pas reproduire la violence ». Ils n’ont pas pu s’exprimer dans le cadre du procès, parce que « tout ce que vous dites pourra être retenu contre vous. Alors on en dit le moins possible. »

Les victimes, elles, viennent « se libérer », « dire leur histoire », « comprendre ce qui leur est arrivé », « dépasser la peur de l’autre », « retrouver confiance en l’humanité ». Elles cherchent une réparation, que ni le procès ni la peine éventuelle n’ont apportée. « Mais ça fait très peur d’y aller », confie l’une d’entre elles. « Lors des premiers entretiens, je me rends compte que je suis dissociée, se souvient Karine. Je raconte l’histoire d’une autre, mais je veux y aller. »

Les quatre victimes se retrouvent une première fois en prison, sans les auteurs, pour anticiper la future rencontre. Karine est la plus âgée du groupe ; la plus jeune a 20 ans. Elles ont toutes été victimes de viol et pour trois d’entre elles, au sein du couple. Quand approche le jour J, Karine voit sa détermination s’effondrer. Audrey et Oriane, elles, n’ont presque pas dormi de la nuit.

Face à face

Le jour même de la rencontre, la prison de Caen est en deuil. Deux agents pénitentiaires originaires de Caen ont été tués par un commando lors du transfert du détenu Mohamed Amra, au péage d’Incarville, dans l’Eure. Malgré cela, et dans un climat pesant, l’administration pénitentiaire décide de maintenir la rencontre, préparée depuis des mois. Les participant.e.s n’apprendront le drame qu’en quittant la séance.

Karine se remémore les premiers instants. « Je suis oppressée, stressée. On entre les premières, on les attend, je suis face à la porte. Quand le premier entre, j’ai une boule énorme. » Mais les hommes qui s’avancent ont les yeux baissés et eux aussi, la boule au ventre. Ils n’ont ni combinaison, ni menottes comme dans les films américains. Les deux médiatrices rappellent les règles : bienveillance, respect de la parole de l’autre. La personne qui parle est celle qui a le bâton de parole.

À leurs côtés, comme le veut le protocole, il y a aussi deux « membres de la communauté » : des personnes bénévoles, formées à la justice restaurative, qui contribuent à ce que les échanges soient apaisés. Elles ont préparé une collation pour la pause, dans un coin de la salle. Il y a Antoinette Durel, magistrate à la retraite, ex-présidente de la cour d’appel de Caen et Sandra Heiblé, éducatrice spécialisée dans le handicap et ancienne aumônière en prison. Antoinette a pu mesurer dans sa carrière l’état d’insatisfaction laissé par un procès à la victime. « Le procès a pour but de reconnaitre ou non la culpabilité. Pas le pourquoi ». » Sandra s’est rendue compte en prison que les soi-disant monstres étaient aussi des victimes. « J’ai dépassé ma vision manichéenne. »
Les membres de la communauté n’interviennent pas dans les échanges. « Il faut accepter d’être juste là, présentes et bienveillantes. » Elles séparent physiquement les deux parties, du fait de la répartition des chaises, et jouent un rôle de pare-feu. « Au départ, les auteurs, qui n’osaient pas regarder les victimes dans les yeux, s’adressaient à moi », explique Sandra.

Les médiatrices demandent à chacun de donner sa « météo du jour » et de formuler ses attentes. Au second tour de table, tous vont raconter l’infraction qui les concerne, d’abord les victimes puis les auteurs. Karine a le bâton de parole. Elle commence à raconter son histoire puis se met à pleurer, jusqu’à ne plus pouvoir parler. « Toutes les protections sont tombées : je n’ai plus ma posture de psy, de mère, je suis face à moi-même. Je ne vois plus les autres, c’est le silence dans la pièce. » Un silence bienveillant. Karine est cramponnée au bâton de parole et tous la soutiennent du regard. Par la suite, l’histoire des autres viendra « éveiller des choses à l’intérieur de moi ». À la fin du tour de parole, quand tout le monde a terminé son récit, ce sont huit souffrances qui se sont exprimées. Avant de se quitter, deux auteurs s’approchent de Karine : « Grâce à toi, on a compris ce qu’est un viol conjugal. »

Lâcher prise

Durant la semaine qui sépare les deux premières rencontres, le film Après le silence, sur le viol conjugal, passe à la télé. L’un des auteurs l’a regardé. Il revient voir Karine. « Tu m’as ouvert les yeux. Je prends conscience de mon comportement et tout mon univers bascule. » Karine est enthousiaste : « C’est trop bien. Il est en fin de peine, je me dis qu’il ne va pas récidiver, qu’il faut mettre de la justice restaurative partout ! »

Comme chacun a déjà raconté « son viol », on peut rentrer dans le vif du sujet. Les victimes parlent des blessures qui ne se referment pas, des vies bouleversées, des corps martyrisés. Les condamnés, qui s’estimaient être les seuls à payer, prennent conscience des répercussions de leurs actes.
– Auteur : Je vais payer toute ma vie pour cet acte
– Victime : Moi je vais voir un psy toute ma vie 

Antoinette, l’ancienne magistrate, n’a pas fait un procès d’assise sans verser une larme. Pourtant, jamais elle n’a entendu d’échanges d’une telle intensité. Il n’y a plus de faux semblant. « Les participants parlent avec leurs tripes et on ne sait pas jusqu’où ça va aller. » Il faut entendre l’autre ; il faut dire ce qui est indicible. « Le protocole nous a sauvé, estime Oriane, la médiatrice. Le bâton de parole pouvait paraitre infantilisant, mais il permet de respecter la place de chacun. Dans les moments de crise, il est nécessaire. »

Au fur et à mesure des rencontres, les participants parviennent à lâcher prise et faire confiance au groupe. Les auteurs, qui avaient peur de se confronter à la colère des victimes, acceptent désormais de les regarder dans les yeux. Les victimes, qui pensaient parler à des monstres, découvrent d’autres victimes. Tous ces agresseurs ont eux-mêmes subi ou assisté à des violences dans leur existence. Le fossé qui sépare les deux parties s’atténue. « Le monstre est sorti » mesure Karine.

Un auteur exprime le fait qu’il a le sentiment d’avoir été, non pas l’acteur d’un viol, mais d’une folie à deux, consentie. Prise en flagrant délit par son mari, la femme l’aurait accusé de viol pour se sauver. Vrai, faux, peu importe puisque la justice a déjà tranché. Aujourd’hui, ce qu’il veut exprimer, c’est son sentiment d’injustice. Karine ressent de la compassion.

Sauter en parachute en faisant de la dentelle

Chacun tente de faire un pas vers l’autre, parfois maladroitement. Il arrive que le ton monte, que l’échange se termine sur une incompréhension mutuelle. Ou pire, un déni de responsabilité : « J’avais envie ». Une fois, l’un des auteurs a un geste indélicat, mimant un acte sexuel, qui a choqué les victimes. Tout le dispositif a menacé de s’effondrer ; l’une des victimes a évoqué ne plus vouloir revenir. Mais elle est revenue. Lui s’est excusé. « Malgré tout, ils ont tous décidé d’aller jusqu’au bout, parce qu’ils sentaient qu’ils n’auraient pas d’autre chance, observe Audrey. Si je m’arrête, si je fuis, ça me hantera toute ma vie. Il faut que je trouve le moyen de reprendre le pouvoir. » Le protocole prévoit qu’un psychologue, associé à la démarche, peut être sollicité à tout moment par les participants.

En cinq semaines, des changements sont déjà visibles. Une participante a décidé de reprendre son vrai prénom. Une autre est arrivée, d’une séance à l’autre, métamorphosée physiquement, plus coquette, les cheveux détachés.  
Après chaque rencontre, un petit debrief a lieu avec chacun des groupes, avant de rejoindre sa cellule ou son logement. Karine se souvient combien le passage de sas successifs pour sortir de la prison est aussi un sas vers le retour à la vie « normale ». « J’avais l’impression de remettre mon costume, de me redissocier. » Pour les animatrices aussi, les séances sont épuisantes. « Même si on intervient peu, on est dans l’hyper attention, pour s’assurer que tout le monde va bien », détaille Oriane. « Elles pouvaient nous appeler la veille, on les ramenait chez elles », complète Sandra. À chaque rencontre, Audrey a l’impression « de sauter en parachute et faire de la dentelle en même temps ».

Reprendre le chemin de sa vie

La dernière rencontre a lieu début juillet. L’été commence. Pour Karine, les douleurs reviennent. À la veille de ses 50 ans, elle apprend que sa plainte a été classée sans suite : « Infraction non suffisamment caractérisée ». C’est aussi le début du procès des viols de Mazan. Karine éprouve d’abord un soulagement de ne pas avoir à vivre un procès. « J’aurais dû prouver mon innocence. Est-ce que j’aurais eu la force ? Que m’apportera la justice ? Condamné ou pas, ça ne changera rien à ma vie. Mes blessures seront toujours là. » Pendant 15 jours, elle a eu la sensation d’être libérée, avant d’être envahie par un sentiment d’injustice qui l’engloutit. « Avoir attendu tout ce temps pour ça ? La violence de la réponse judiciaire attise ma douleur. »

En octobre a lieu la rencontre bilan entre les participants. Le plus vieux des détenus, qui était plutôt resté en retrait, explique qu’il a recommencé à voir son fils, à avoir des projets.  Un autre a décidé d’aller demander pardon à sa propre victime. « En cinq séances, j’ai plus appris qu’en dix ans de psy. » Un autre a changé son regard sur la femme, ce que son environnement familial et culturel ne lui avait pas permis jusque-là. Du côté des victimes, certaines disent qu’elles ressentent à nouveau des émotions. Qu’elles ont retrouvé le sommeil.

Camille Launay, cheffe de service à l’ACJM, association mandatée par le ministère de la justice pour accompagner les auteurs et victimes d’infractions, mesure l’effet de la justice restaurative sur les victimes participantes. « Elles se libèrent des stratégies d’évitement qui jusqu’à présent leur minaient l’existence : elles peuvent à nouveau sortir, faire leurs courses, se libérer les cheveux. Elles quittent progressivement leur statut de victimes ».

« La justice restaurative ne solutionne rien, mais c’est mieux avec que sans ».

Lors de ce dernier rendez-vous, les participants peuvent s’offrir des « souvenirs ». Un détenu est venu avec un tableau qu’il a peint en prison. Karine a apporté des livres pour chacun des auteurs. Elle a changé son regard sur les hommes. « Avant je les condamnais en bloc. Maintenant je me dis qu’il n’y a ni gentil ni méchant, seulement des enfants qui ont grandi avec leur souffrance. » La justice restaurative lui a permis de se sentir légitime dans sa démarche à porter plainte, même si celle-ci n’a pas abouti. 

« Bien sûr que ce que j’ai vécu n’est pas normal et j’ai pu l’exprimer sans filtre. Dire ce que je ressens, comment tout est morcelé à l’intérieur de moi. C’est quelque chose que je ne dis ni à ma psy, ni dans un cercle de victimes, peut-être pour les épargner. Mais face à des agresseurs, je n’avais plus aucune raison de me retenir. Je voulais les mettre en face de ma réalité, de ma souffrance. Pour qu’ils ne recommencent pas, il faut qu’ils comprennent. Les autres filles étaient au même endroit que moi. On a toutes été authentiques. » Karine ne sait pas si cela a servi à quelque chose. La peine est à vie. « La justice restaurative ne solutionne rien, mais c’est mieux avec que sans ».

Pour les animatrices, cette première rencontre est porteuse d’espoir. Audrey est convaincue qu’on peut tout dépasser par la parole et la relation humaine, qu’auteurs et victimes ont la même capacité d’écoute. Pour Sandra, c’est la preuve que le dialogue peut être rétabli. « Je ne sais pas ce que ça vient régler, je ne sais pas si ça limite la récidive, admet Séverine. Mais ça permet de prendre moins de place dans la tête et c’est déjà beaucoup. »

Dans le troisième épisode, Grand Format s’interroge sur l’impact de la justice restaurative sur les participants et sur l’avenir de cette « justice des gens ».

Abonnez-vous à notre newsletter pour ne pas manquer la suite de ce sujet.

Cette enquête a été publiée sous la forme d’un roman graphique dans La Revue dessinée, dont sont issues les illustrations de cet article. Vous pouvez vous la procurer en librairie.

Ce travail documentaire,
de temps long,
n’est possible que parce que
des lecteurs ou des lectrices
s’engagent financièrement à nos côtés.