Septembre 2020

XR : les nouveaux rebelles de l'écologie

Texte : XR / Photos : XR et Emmanuel Blivet

Premiers contacts avec XR

Face à l’urgence écologique, le mouvement Extinction Rébellion a choisi la désobéissance civile. Dans toute la France comme à Caen, des groupes locaux se constituent et inventent de nouvelles formes de lutte. Récit d’une militante.

Chez Extinction Rébellion, les lieux de réunion sont souvent confidentiels. Ça se confirme pour moi : errant d’adresse en adresse sous la pluie de novembre 2019, je mettrai vingt minutes à trouver le lieu de rendez-vous. Du coup, j’arrive en pleine réunion ; le salon qui tient lieu de QG est plein à craquer. Je me glisse sur un canapé fatigué. Je me sens observée à la dérobée. Pas étonnant : nous sommes en pleine crise des gilets jaunes, les RG tentent d’infiltrer différents groupes, les milieux militants sont sur leurs gardes.

Originaire d’Amérique du Nord, le Black Friday est un évènement commercial qui se déroule fin novembre, après la fête traditionnelle de Thanksgiving. C’est le début de la période d’achats des fêtes de fin d’année, et l’occasion pour les commerçants de proposer des réductions importantes.

La semaine précédente, en me promenant dans le centre-ville de Caen, une déferlante d’affiches à la gloire du Black Friday a brusquement réveillé ma conscience. J’avais rejoint, puis quitté, le groupe XR un an auparavant. L’imminence de cette grand-messe de la consommation de masse m’a lancé un appel : tu ne peux pas rester sans rien faire !

Dans ce salon vieillot qui fait office de salle de réunion, je découvre les milieux militants. Pour l’instant, j’en suis très éloignée. Ma sensibilité pour les sujets écologiques ne se traduit que par l’évolution de mon mode de vie, de manière finalement bien conformiste : abandon de la voiture pour le vélo, adhésion à un jardin partagé, zéro déchet… Frustrée par la lenteur de la transition, j’ai envie d’agir pour accélérer les choses. Il n’est plus temps de tergiverser devant le peu de temps qu’il reste pour éviter l’effondrement de l’ensemble des écosystèmes de notre monde. Un sablier enchâssé dans le globe terrestre : c’est le symbole d’Extinction Rebellion.

Intervention d’XR lors des voeux du maire de Caen, le 18 janvier 2020, pour dénoncer le projet de centre commercial de la Place de la République. Une coupure de courant « sauvage » a plongé la cérémonie dans le noir. ©XR

Extinction Rébellion

Une revendication : l’urgence climatique. Deux moyens : la désobéissance civile et la non-violence. Le mouvement Extinction Rébellion s’est créé à l’automne 2018 au Royaume-Uni et depuis, « XR » ne cesse d’essaimer à travers la planète. En France, le mouvement s’est déclaré publiquement le 24 mars 2019 sur la place de la Bourse à Paris. Depuis, et plus encore après que les médias français aient diffusé les images des militants XR en train de se faire arroser de gaz lacrymogène à bout portant sur le Pont de Sully, le 28 juin 2019, des centaines de gens éparpillés et jusque-là inconnus les uns des autres, ont formé ou rejoint des groupes locaux partout dans l’Hexagone, de Dunkerque à Toulouse, d’Arles à Besançon. XR rassemble désormais des dizaines de milliers de militants qui s’appellent des « rebelles », prêts à s’engager dans des actions illégales de blocage d’institutions, d’entreprises, de lieux publics symboliques ou stratégiques comme des ponts, des routes ou des aéroports, pour dénoncer l’inaction face au dérèglement climatique et à l’extinction de la biodiversité. Le mouvement se veut non-violent, basé sur la bienveillance entre les activistes et sans aucune hiérarchie. Ce programme a fait l’effet d’une bourrasque dans le paysage du militantisme. Extinction Rébellion France, parti d’une poignée de motivés, revendique aujourd’hui plus de 10 000 membres.

À Caen, le groupe local s’est constitué en octobre 2019, peu avant le lancement de la   grande « Rébellion internationale d’octobre », qui a vu pendant une semaine les mouvements XR de plusieurs pays du monde mener des actions de blocage dans leurs capitales. À Paris, ils ont occupé pendant seize heures le centre commercial Italie 2 et son lot de marques globalisées. À Caen, c’est un petit groupe qui prenait d’assaut le Mac Donald’s. Ce sont eux que je retrouve dans le salon du centre-ville, converti en QG d’XR. Quadragénaire bien pesée, quatre enfants, analyste de données en freelance, je me sens atypique dans cette joyeuse compagnie… mais pas tant que cela. Car la variété des profils est une réalité au sein d’XR. Même si la majorité des militants ont plutôt entre vingt et trente ans, on verra passer dans le groupe plusieurs retraités. De même, de nombreux « rebelles » font comme moi leur entrée dans le monde militant.

Le rêve XR

Flash-back : ma première rencontre avec XR date de fin 2018. Des articles de la presse généraliste m’avaient intriguée. Un groupuscule d’écologistes activistes, prêts à renverser le monde pour en faire advenir un nouveau, plus vert, plus humain ? Voilà comment le rêve XR m’est apparu. Pas facile d’entrer en contact à cette époque : le mouvement était encore assez confidentiel. Il fallait montrer patte blanche et trouver le relais local.

Je me connecte sur le site XR, parcours le forum de discussion et jette un coup d’œil aux membres du réseau. Je suis interloquée par les profils affichés. Altermondialistes ayant tout plaqué pour aller vivre en Lozère, anciens publicitaires faisant un tour du monde à la voile… Il y a presque une surenchère entre eux : à celui qui affichera le mieux sa radicalité. Mais est-ce le reflet de leur réalité, ou celui de leurs désirs ? Du coup, je me sens très conventionnelle, otage d’une vie très étriquée. Et pas forcément à ma place… Je décide quand même de prendre contact avec le relais local, j’envoie un message. Il me rappelle aussitôt et la conversation prend tout de suite une tournure différente. Il me convainc que chacun a sa place dans le mouvement. Il me propose de participer à une réunion d’information pour les nouveaux arrivants. Il y a quelques curieux comme moi. On fait un rapide tour de table puis le jeune homme que j’avais eu au téléphone nous parle tout de suite des enjeux climatiques, de l’urgence de changer de paradigme. On échange sur des idées, des convictions ; il n’est pas encore question d’actions concrètes. Lui est prof d’arts martiaux, très indépendant d’esprit. Je suis séduite par sa sincérité et son implication. J’ai envie de le suivre. C’est peu dire que XR est un groupe basé sur les affinités : c’est même un des socles du mouvement.

Vendredi 29 novembre 2019, jour de Black Friday, 300 lycéens du mouvement « Caen en lutte pour l’Environnement » et XR manifestent pour le climat, avant d’occuper pendant plus d’une heure le centre commercial Paul Doumer. Ils seront délogés par les forces de l’ordre. ©XR
Opération « Plasticattack » à l’hypermarché Leclerc de Caen le 16 novembre 2019. Les militants d’XR proposent aux clients de les débarrasser de leurs emballages inutiles. Cinq caddies sont remplis. L’opération est plutôt bien accueillie par les clients. ©XR

Un an plus tard, je constate que XR a bien changé. Les activistes sont plus nombreux, de profils plus variés, ils semblent plus motivés et plus actifs. L’organisation est rodée : tours de paroles, signes cabalistiques pour signifier son désaccord ou son approbation, prise de notes pour un compte-rendu, généralisation des « pseudos », utilisation rompue des réseaux sociaux… Une approche finalement très « professionnelle ». Le groupe a l’air d’être résolument tourné vers l’action. Je me reconnais dans tout ça. Je décide de me mettre au boulot pour XR !

Qui dit affinités dit cooptation

Je parle de mon engagement à une amie de longue date, cadre dans la fonction publique doublée d’une virulente représentante syndicale. Le mouvement l’intéresse d’abord pour son fonctionnement. Véritable entomologiste des organisations, elle est immédiatement intriguée par l’aspect protéiforme du mouvement. Par son caractère horizontal aussi, aux antipodes des structures hiérarchiques qu’elle pratique, y compris dans le monde syndical. Elle décide de prendre contact avec XR à Paris pour mieux comprendre le fonctionnement. Ce sera pour elle une révélation ! Elle est aujourd’hui très active dans son groupe et connaît les valeurs d’XR sur le bout des doigts.

Pour elle également, la première immersion est étrange. Je suis moi-même en réunion XR quand elle m’envoie, depuis la « réunion d’accueil des nouveaux » à laquelle elle est invitée, un texto qui me fait mourir de rire : « Bon, je suis à la réunion XR. Pour l’instant ça ressemble à une réunion des alcooliques anonymes ! » Tours de parole, climat de respect et d’empathie, invitation à exprimer ses ressentis… Sa remarque est judicieuse.

Action contre l’ouverture des commerces le dimanche, le 8 décembre 2019. Les militants visent les grandes enseignes ouvertes ce jour-là. ©XR

Le mouvement est pourtant loin d’être univoque. Les sensibilités, notamment politiques, peuvent différer – et diverger. La tonalité générale est de gauche, avec un spectre qui peut aller loin à l’extrême gauche, mais sans exclure les autres sensibilités – et c’est là que les discussions commencent. Lors d’une réunion, après un débat sur les cibles prioritaires, un nouvel arrivant brise les sacro-saints ‘tours de parole’ en lançant à la cantonade : « Eh mais dites donc, rassurez-moi, on est bien tous anticapitalistes ici ? » Grand silence, regards gênés, rires en coin. Un des piliers du mouvement s’exprime « Moi, à titre personnel, je ne suis pas anticapitaliste, mais la plupart des autres, oui ».

Meeting de campagne du maire sortant, Joël Bruneau, le 23 janvier 2020. Les militants d’XR ne seront pas autorisés à entrer. ©XR

L’incident n’aura pas de suite, mais laisse deviner les inévitables divergences de vues sur les objectifs à atteindre et les moyens à employer. Le thème de l’action non-violente est ainsi un débat récurrent. C’est un des principes de base d’XR, mais les interprétations peuvent différer. Dégrader des installations ou du matériel, est-ce de la violence ? Régulièrement, cette question de l’action légitime revient sur le devant de la scène, donnant lieu à des débats passionnés… et souvent interminables. Chaque fois qu’il y a un désaccord entre nous, nous débattons et cherchons le consensus. Mais si nous n’arrivons pas à l’atteindre, à bout d’arguments, on procède à un vote sur les actions à entreprendre. Ceux qui ne sont pas d’accord n’y prendront pas part, mais n’empêcheront pas les autres d’agir. Justement, il est temps pour moi de passer à l’action…

La suite de ce récit sera publié mercredi prochain. Bonne semaine!

Aux actes, citoyenne

Février 2020. L’heure de ma première action arrive. Nous avons décidé de lancer une opération nocturne anti-pub à la veille de la Saint-Valentin, grande fête de la consommation, pour interpeller les citoyens sur les excès de la surconsommation, et forcer les candidats aux municipales à s’emparer de la question de la publicité. L’opération consiste à retirer une grande partie des affiches publicitaires des arrêts de bus et de tram du centre-ville de Caen. Dans l’espace public, la publicité nous est imposée sans notre consentement et sans que nous puissions y échapper. Or, nous voulons, en tant que citoyens, pouvoir décider quel usage doit être fait de l’espace public.

Station de tramway de Caen, au lendemain d’une action anti-pub d’XR. ©Emmanuel Blivet

La lutte contre la publicité, c’est mon cheval de bataille. Et pour cause : j’ai moi-même travaillé dans ce secteur quand j’étais plus jeune en tant que rédactrice publicitaire ! Les années ont passé et peu à peu, j’ai développé une véritable allergie à tout ce qui est publicitaire. Dénoncer le matraquage publicitaire prend un sens nouveau avec XR. Le parasitage de nos cerveaux est une chose, mais l’impact sur l’environnement de la pub est un axe de lutte supplémentaire. Sans parler de l’impact direct des industries dont elle fait la promotion…

Action anti-pub XR Caen pour la Saint-Valentin, 14 février 2020. ©XR

Actions anti-pub

L’action anti-pub est l’un des modes opératoires d’XR. Il s’agit à la fois de lutter contre les conséquences environnementales de la publicité et de libérer l’espace public de ces injonctions à consommer, alors que l’urgence climatique devrait inciter à la sobriété. D’autant que la plupart des annonceurs sont des multinationales parmi les plus polluantes (agro-alimentaire, automobile, industrie de luxe, numérique…). Les actions visent en priorité les écrans publicitaires lumineux, accusés de « consommer sept fois plus d’électricité que des dispositifs traditionnels » et d’être responsables « d’une pollution lumineuse qui affecte la biodiversité et aussi le cycle du sommeil des citoyens ». Sur les forums d’XR, on trouve des vidéos et des kits opératoires pour apprendre à démonter un panneau, muni des clés adaptées, afin d’en retirer l’affiche qui sera remplacée par un message de sensibilisation signé XR (« Notre regard n’est pas à vendre », « la paix visuelle », « « réappropriation de l’espace public »…) puis de remonter le panneau. Sans destruction de mobilier urbain. Après chaque action anti-pub, XR envoie un communiqué à la presse assorti d’un « argumentaire » pour expliquer ses motivations. Dans celui-ci, il ne manque pas d’interpeller les collectivités locales sur le rôle qu’elles peuvent jouer, dans le cadre des contrats passés sur les mobiliers urbains publicitaires, afin de limiter la publicité dans l’espace public (type, taille et nombre des panneaux).

À 1h30 du matin, le réveil sonne : nous avons rendez-vous à 2h en centre-ville pour démarrer l’opération. C’est assez étrange et excitant pour moi, dont la vie est plutôt rangée, de me trouver dans cette situation en plein milieu de la nuit. Nous avançons discrètement, tout en nous répartissant les secteurs de la ville et les rôles.

Pas très courageuse, je ne souhaite pas m’exposer au risque. On m’attribue donc un rôle de guetteur. Je surveille la rue pendant que mes acolytes démontent à vitesse grand V les panneaux lumineux pour en retirer les affiches, et les remplacer par des messages signés XR. C’est plutôt amusant… j’ai l’impression de suivre un jeu de pistes. Je découvre la ville comme je ne l’ai jamais vue, en plein milieu de la nuit. Vers la gare, je profite d’un véritable concert d’oiseaux.

Tout va bien, jusqu’au moment où je repère une voiture de police banalisée. C’est que j’ai été briefée par un activiste beaucoup plus chevronné, qui a déjà été confronté aux forces de l’ordre dans des actions précédentes. Or, alors que la voiture banalisée longe la rue au ralenti, mes « collègues » sont en pleine action à seulement quelques mètres ! Par un cri d’appel qui sort tout seul, je les préviens in extremis. Ils s’enfuient tels une volée de moineaux ; je poursuis mon chemin comme si de rien n’était, le véhicule suspect me suivant au pas dans la ville déserte… Mon cœur bat plus vite qu’à l’habitude. Il s’éloigne. Nous nous recontactons et nous rassemblons à nouveau, le plus discrètement possible. Je suis échaudée : pas envie de me retrouver en garde à vue ! Courageux, mes acolytes terminent en beauté en détournant tous les panneaux de la station de tram.

Voilà, j’ai fait ma première action sur le terrain. Un peu d’adrénaline, beaucoup de satisfaction, un climat de saine et sympathique complicité. Je rentre chez moi un peu avant 5 h. La nuit aura été courte, mais bien remplie. Je suis contente, comblée même : j’ai eu le courage de réaliser une action en accord avec mes convictions. Je suis sortie de la passivité qui est le grand piège de notre monde. Nous avons retiré une centaine d’affiches et éteint nombre de panneaux lumineux. Nous avons rendu l’espace public à nos consciences. Au moins pour un temps.

XR VS Candidat

Novembre 2019. Le maire de Caen, Joël Bruneau, doit inaugurer les premiers aménagements de la Place de la République. Le dossier fait polémique depuis 2016. Il est prévu de construire, sur la moitié de la place, une nouvelle halle commerciale qui entrainera l’abattage d’une cinquantaine de tilleuls. En outre, pour réaliser le projet, la ville a cédé deux parcelles publiques au groupe privé Sedelka-Europrom JEL. Un collectif pour la défense de la place de la République s’est constitué, réunissant des élus d’opposition, des associations écologiques et des citoyens, qui mène une bataille juridique contre le projet. Pour de nombreux opposants, dont XR, qui réclament un référendum local, le projet municipal est tout simplement archaïque au vu de l’urgence écologique et climatique actuelle.

Au bitume, nous préférons les arbres qui créent des îlots de fraicheur dans nos villes bientôt surchauffées.

Cette fois, pourtant, je ne fais pas partie de l’action. Je la découvre le lendemain dans les colonnes de la presse locale. Et je souris : ils sont couillus les copains, c’est génial ! Ils ont gâché la petite fête, déjà compromise par une pluie véhémente, en occupant la place par leurs chants et leurs slogans : « Le monde n’est pas une marchandise », « Plus d’arbres, moins d’béton ! ». Le maire, Joël Bruneau, a fini par s’éclipser de sa cérémonie en fustigeant les « militants radicaux. Ce n’est pas un mouvement ponctuel d’activistes pendant une soirée d’inauguration qui doit changer le projet. » Il n’en n’a pourtant pas fini avec les « rebelles ». 

23 novembre 2019, inauguration des nouveaux aménagements de la Place de la République. ©XR
1er février 2020. Action XR dans les bureaux de Sedelka, promoteur immobilier titulaire du marché de centre commercial de la Place de la République. ©XR

La campagne municipale est lancée et le maire est candidat à sa propre succession. Nous avons décidé de nous inviter aux meetings de campagne pour l’interpeller sur ce que nous considérons comme des grands projets inutiles et nuisibles : il y a le dossier de la Place de la République, mais aussi l’extension de l’aéroport de Caen-Carpiquet ou encore le projet de futur palais des sports sur une zone naturelle. Nous mettons une stratégie au point : chaque fois que nous le pourrons, nous enverrons aux réunions de campagne un groupe de deux ou trois militants. L’un reconnu et identifié comme XR, qui prendra ouvertement la parole. Et un ou deux citoyens lambda qui abonderont dans son sens pour montrer à l’élu candidat et à nos concitoyens que l’écologie n’est pas une question réservée aux « activistes ».

Je me propose pour être l’une de ces citoyennes lambda lors d’une réunion de campagne organisée dans un quartier du centre-ville. J’ai revêtu la tenue adaptée : celle d’une femme respectable de la petite bourgeoisie caennaise. Comme je suis plus âgée que mes collègues militants, je passe plutôt inaperçue. Nous sommes venus à trois pour cette opération. Deux doivent intervenir, le troisième filmer les échanges afin de les diffuser ensuite sur les réseaux sociaux pour dénoncer le double discours de l’édile. L’un de nous, déjà connu des équipes de campagne du maire sortant, a eu toutes les peines du monde à se faire admettre dans la salle. Il a pourtant eu l’élégance de se présenter et de prévenir qu’il allait poser des questions. Nous nous installons, la réunion publique commence.

Questions d'XR Caen à Joël Bruneau – 29 fév 2020

Samedi après-midi, nous sommes plusieurs d' Extinction Rebellion Caen à avoir été à la première réunion publique de campagne de Joël Bruneau 2020 pour les Municipales et intervenir lors des questions-réponses.Notre objectif était de le pousser à clarifier sa position sur ses projets nuisibles pour l'environnement (Centre commercial République, Extension de l'aéroport de Carpiquet et le futur palais des sports sur une zone naturelle).Nous voulions aussi lui faire part de nos arguments contre le projet de centre commercial étant donné qu'il a annulé notre rendez-vous prévu le matin même (convenu depuis un mois) et qu'ils ont supprimé nos commentaires sur leur page Facebook (aussi publié sous forme de publication sur le groupe FB Extinction Rébellion (XR) Caen)…→ Joël Bruneau n'a visiblement pas pris connaissances de nos arguments car il répond partiellement à côté. Il ne semble pas prêt à remettre en cause son projet et pas très ouvert à la mise en place d'un référendum sur le sujet.Cette vidéo a été montée afin de couper les passages les moins intéressants et donner des compléments d'informations. Pour ceux qui veulent voir l'enregistrement complet de 24 minutes, il est disponible via ce lien : https://rdv2.extinctionrebellion.fr/index.php/s/58WyMTY8C3EoTWzArgumentaire d'XR Caen contre le projet de centre commerical République : https://rdv.extinctionrebellion.fr/index.php/s/CXE8rwaZFTgYwABNotre dossier complet sur le sujet : https://rdv.extinctionrebellion.fr/index.php/s/m9JTLGf2BQQYi92

Publiée par Extinction Rebellion Caen sur Vendredi 6 mars 2020

Dans ce quartier plutôt bobo, le public n’est pas très varié. Imperméables mastic, jupes droites et escarpins : on ne peut pas dire que le look des participants évoque la rébellion. Du coup, je me sens très discrète dans ma tenue de dame-comme-il-faut. L’élu égrène son discours, parmi nous la tension monte. Mon « collègue » interpelle le candidat, mais impossible de filmer l’échange avec le maire : le service d’ordre bloque discrètement mais sûrement la prise de vue. J’interviens ensuite, dans mon rôle de quidam. Je ressens une puissante hostilité autour de moi : j’avais pourtant la tenue de l’emploi, et voilà que j’invective l’élu ! Il faut dire que le public lui est acquis d’avance, étant composé en grande majorité de ses propres électeurs. Lors de cet échange, je ne parviendrai pas à vraiment déstabiliser le maire. C’est un exercice difficile et même si je ne mâche pas mes mots, je m’attaque tout de même à un professionnel de la communication politique. Il détourne ma question et assène des contre-vérités, mais l’emballage de son discours est si bien maîtrisé qu’il parvient à convaincre son auditoire.

La réunion s’achève, les participants quittent la salle tranquillement. Je suis prise à parti par des électeurs qui viennent défendre leur champion. Mes propos sont quasiment tournés en dérision. « Mais voyons madame, vous ne savez pas qu’internet pollue encore plus que les avions ? Donc s’opposer à ce projet d’agrandissement de la piste de l’aéroport, c’est vraiment ridicule ! Et puis, on ne va quand même pas revenir au moyen âge, non ? » Face à ces baby boomers bien pensants et bien nourris, habitués à leurs vacances au soleil, difficile d’argumenter. Nous ne vivons tout simplement pas dans le même monde. Je sors seule de la réunion, car nous avons fait le choix de ne pas apparaître en groupe. Je rentre chez moi dans un rare état de découragement…

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Se régénérer

Après la réunion de campagne, je passe la soirée à gamberger. Mon engagement, je le repeins en noir. La couleur du deuil de mes espérances. Je revois les semaines passées à l’aune de cette défaite. Je repasse dans ma mémoire les conversations, les débats ; je revis les actions, le stress, la sensation de risque, l’excitation de l’interdit. Une conclusion s’impose au détour de chacune de mes pensées : tout cela ne mène à rien. L’image de cette dame patronnesse qui est venue me faire la morale après la réunion, comme si j’étais une écolière prise en faute, me revient sans cesse. Et ce bon vieux proverbe émerge : il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. En d’autres termes, même si l’évidence est là – celle de l’urgence bioclimatique qui est au centre de l’action XR – il n’est pas possible de la faire admettre par le plus grand nombre.

Ce constat fait écho à mes premiers doutes. Depuis plusieurs mois, je m’interroge sur cette question centrale : l’information est là, aisément accessible en ligne, en quelques clics. Greta Thunberg est quasiment aussi célèbre que les Beatles, qui eux-mêmes le sont autant que le Christ. Alors quoi ? Pourquoi ne bougeons nous pas ? Pourquoi ne boycottons-nous pas tous, d’un bel ensemble, ces signes omniprésents de notre société thermo-industrielle décadente ? Mac do, vols low-cost, fast fashion… comment tout cela peut-il encore exister ? Il est difficile de ne pas se rendre à l’évidence : tout simplement, les gens ne veulent pas changer. Ils aiment leur confort, leur train de vie, et surtout : ils ne veulent pas se remettre en question. On peut déployer des trésors d’éloquence, des arguments massue, faire appel aux faits, aux chiffres : rien ne change, ou si peu. J’ai parfois l’impression d’être sur un vélo, en pleine côte, en train de tirer une locomotive en panne.

« Plasticattack » au centre commercial Leclerc de Caen, novembre 2019. ©XR

Et si tout cela était inutile ?

Quel impact peut avoir une intervention comme celle que je viens de faire, au prix d’un réel effort moral et d’un stress certain ? Au mieux, j’aurai introduit un gramme de poil à gratter intellectuel dans le débat… Au pire, j’aurai eu l’effet inverse de celui escompté : j’aurai conforté la réaction de rejet du grand public, à la mode « ah, l’écologie, ça suffit comme ça ! » Je ne suis pas seule, au sein d’XR, à douter de l’utilité de nos luttes. Et si cette énergie déployée ne servait strictement à rien ? Telle une croyante en pleine crise de foi, je remets en question mes certitudes, je sonde mes intuitions. Les doutes sont cycliques, et semblent suivre une forme sinusoïdale. Par moment j’y crois, je suis emplie de cette certitude, de cette énergie bouillonnante qui me donne envie d’agir. Elle repose sur un pilier solide : ma conscience.

Je sais que la vie est aujourd’hui menacée par l’évolution de nos modes de vie, donc je dois agir. De quelque manière que ce soit. En le formulant autrement, je peux même dire que je suis coupable, si je sais mais que je n’agis pas. Donc, j’agis. Avec les faibles moyens dont je dispose, car je ne suis ni chef d’état, ni gouverneur de la Banque de France, ni leader d’opinion… Jusque là, tout va bien. Mais le doute s’instille à un autre niveau. D’accord, j’agis. Mais mon action a-t-elle réellement un impact ? Si je réponds par la négative, cela signifie que j’agis seulement pour me donner bonne conscience.

À force de chercher le consensus, on en arrive parfois au plus petit dénominateur commun.

Une nouvelle opération est organisée sur la Place de la République, où la mairie a fait dresser de grandes palissades qui dissimulent le chantier de la future halle commerciale. Comme pour faire oublier cette mascarade. XR veut sensibiliser la population en organisant une sorte de « happening » convivial. On a apporté des pancartes et l’apéro. Je nous regarde et j’ai l’impression qu’on est à côté de la plaque. Cela ressemble à un entre-soi de bobos qui boivent une bière en musique. Je me mets à part et me retrouve à échanger avec un autre militant qui a la même analyse que moi : « voici typiquement le genre d’actions qu’il ne faut pas faire, qui nous décrédibilise complètement ! »

Cet échange illustre la limite de l’action XR : à force de chercher le consensus, on en arrive parfois à se retrouver sur le plus petit dénominateur commun. Il faut dire qu’il est plus facile de recruter des militants pour un apéro dans la rue que pour une action risquée.   

La théorie de la capillarité

J’en ai lourd sur la patate. J’appelle ma fille. À 21 ans, elle a déjà un passé de militante : elle a fait la campagne dans l’équipe de Mélenchon à Paris lors des dernières présidentielles. Je lui confie ma déception, mes doutes, ma colère. Blasée, elle me répond : « Ça ne m’étonne pas du tout. Si tu savais comment ça fonctionne, dans le milieu politique… ; Il n’y a rien à en attendre. Moi, c’est pour ça que j’ai tout arrêté. C’est trop moche. Tu vas t’abimer pour rien…. »

Heureusement, tout n’est pas si noir. Rationaliste invétérée, je crois beaucoup en ma théorie de la capillarité. Si je mets un sucre dans un verre qui ne contient qu’un fond d’eau, que se passe-t-il ? Seule la partie inférieure du sucre est immergée. Mais l’eau va monter de grain en grain, lentement, par capillarité, jusqu’à imbiber tout le sucre. Si la société est le morceau de sucre, les activistes sont les grains du bas, ceux qui trempent dans l’eau – la conscience de l’urgence bioclimatique. Ils sont totalement imprégnés, mais leur conviction migre vers les grains adjacents, les humectent, et à leur tour, ces grains adjacents transmettront à leurs voisins les précieuses molécules. De même, mes convictions et mes choix de mode de vie influencent, à des degrés divers, mes proches, qui influenceront eux aussi leurs proches à des degrés divers. Lentement, l’information se répand et les pratiques se modifient. C’est la théorie… mais j’y crois très fort, à cette capillarité !

Atteindre une masse critique constitue l’horizon d’XR. Le mouvement se base sur la thèse d’une chercheuse américaine, Erica Chenoweth, qui a étudié sur plus d’un siècle une centaine de campagnes de protestation, violentes et non-violentes. Elle estime que non seulement ces dernières ont plus de chance de réussite, mais qu’il suffit de mobiliser 3,5 % de la population d’un État pour cela. Pour la France, il faudrait donc que 2,3 millions de personnes participent activement pour que la révolution XR soit un succès.

Et le Covid est arrivé…

Un être de quelques micromètres qui s’avère plus efficace que des milliers d’activistes… voilà qui réactive mes doutes. En l’espace de quelques semaines, le ciel se vide de ses avions, les magasins ferment leurs portes la consommation s’effondre. Je me promène en vélo dans une ville soudain libérée de ses voitures. C’est grisant. Le monde rêvé de l’ « après » semble là : des humains qui se recentrent sur l’essentiel, découvrent le yoga et la médiation, commencent à s’approprier des savoir-faire perdus, démarrent des cultures vivrières dans leur petit coin de jardin…. Le virus a réussi là où, à défaut d’échouer, nous n’avons pas réussi à instaurer un changement.

Manifestation contre la réintoxication du monde à Caen, 17 juin 2020. ©XR

Oui, mais jusqu’à quand ? Que se passera-t-il dans le « monde d’après »? Je me prends à rêver que le changement puisse être profond et définitif. Est-ce un rêve ? En suis-je à prendre mes désirs pour des réalités ? Tout de même, on ne peut nier que cette détention a un impact sur chacun d’entre nous. Il fissure nos certitudes. Il nous force à expérimenter un nouveau quotidien : plus lent, plus sobre. N’est-ce pas précisément la définition de la décroissance ? Et une décroissance massive n’est-elle pas, finalement, le seul objectif d’Extinction Rébellion ?

Dans cette optique, poursuivre l’action me semble maintenant dénué de sens. Par ailleurs, chez moi aussi cette période de confinement génère une soif de mise à distance, l’envie de tout mettre en mode « pause »… y compris mes engagements. Le moment me semble venu pour entamer une nouvelle période de régénération.

La collapsologie est un courant de pensée récent qui étudie les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle et ce qui pourrait succéder à la société actuelle.

Le concept de régénération est au cœur de l’esprit XR. De même que les écosystèmes doivent de régénérer, de même que les sociétés doivent se régénérer, chacun d’entre nous le doit également. Tout d’abord parce que l’engagement militant peut vite s’avérer épuisant moralement – voire délétère. La collapsologie, ne l’oublions pas, en a fait basculer certains dans un état dépressif. La prise de conscience des enjeux vitaux, la certitude de l’accélération de nos sociétés « droit dans le mur », le sentiment d’impuissance face à des élites sourdes, tout cela est lourd  à porter. C’est pourquoi cette notion de régénération est centrale dans les valeurs XR : prendre du recul pour mieux voir l’ensemble, se reposer pour restaurer ses forces, s’éloigner pour revenir plus sûr de soi.

La « culture régénératrice »

Ce concept tient une place importante chez XR. Cet ensemble de pratiques qui consistent à prendre soin de soi-même, des autres et du vivant s’appuient sur les travaux de Joanna Macy, écoféministe célèbre dans le monde anglo-saxon. Elle est une figure de l’écopsychologie, un champ encore peu exploré dans le monde francophone. Selon elle, l’urgence de la situation environnementale nécessite un « changement de cap » qui passe par une révision profonde de nos rapports avec la Terre et avec les êtres vivants qui l’habitent. Ce n’est qu’à cette condition que les mesures visant à diminuer nos émissions de gaz à effet de serre ou à préserver le vivant auront une chance non seulement de réussir mais de durer.

Avec le déconfinement, j’ai pris ma décision. Je quitte le mouvement. Je décide d’aller à une dernière réunion pour l’annoncer. Je retrouve les militants, mes amis, mes convictions. On parle de notre envie de ne pas revenir à « l’anormal ». Une nouvelle action nationale anti-pub est proposée le 16 mai. Après quelques hésitations, je décide d’en être. Je sais, c’est l’inverse de ce que j’avais décidé. C’est plus fort que moi : je ne peux pas admettre l’idée de tout lâcher, d’abandonner, de baisser les bras… de perdre tout espoir. J’ai du mal à m’imaginer simple spectatrice des efforts de mes amis d’XR. Allez, une dernière action et j’arrête ! Paradoxalement, je me suis davantage impliquée que lors de ma première opération anti-pub et j’ai éprouvé beaucoup de satisfaction. D’autant que dans le contexte de la crise sanitaire, les annonceurs n’ont pas immédiatement recouvert nos affichettes, comme c’est le cas habituellement. Nos messages sont restés visibles plusieurs semaines dans l’espace public.

Action nationale anti-pub XR Caen, 16 mai 2020. ©Emmanuel Blivet
Station de tramway à Caen, au lendemain de l’action anti-pub. ©Emmanuel Blivet

Néanmoins, ma décision est prise de suspendre mon implication en cette rentrée 2020. J’ai besoin de ce temps de régénération. Le durcissement de la répression, le flicage des individus, l’interdiction des rassemblements ont rendu le combat collectif quasi impossible. Dans un État de plus en plus répressif, comment poursuivre une action militante sans risquer de finir en garde à vue ou amochée par les forces de l’ordre ? Mon amie parisienne d’XR m’a raconté comment, récemment, des militants du mouvement avaient été embarqués par la police alors qu’ils posaient des affiches au sol au Trocadéro. Je suis convaincue que seules les actions fortes et musclées sont efficaces et, en même temps, je suis la première à ne pas vouloir m’exposer et passer 48 heures en garde à vue.

Pour moi, nous ne sommes plus dans un contexte de liberté d’opinion. Nous sommes muselés. C’est « ferme ta gueule et mets ton masque », avec 60 000 personnes qui ont la trouille. Le constat est amer, mais s’il n’y a plus d’alternatives entre des actions gentillettes ou la garde à vue, je préfère ne pas en être et continuer d’agir, individuellement, en accord avec moi même et mes convictions. Apprendre à nager seule, et quitter le grand bain.

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Emmanuel Blivet

Photographe indépendant à Caen, membre du collectif Grand-Format.
http://emmanuelblivet.com/