Février 2026

À Putanges, les habitants reprennent le pouvoir

Marylène Carre (texte) et Joanna Calderwood (dessins)

Publié le 26 février 2026

Depuis deux ans, un collectif de citoyens de cette commune de l’Orne réinvente la démocratie locale. Les places publiques, les salles des fêtes, les halles de marché deviennent des agoras où les habitants débattent de la vie municipale. Le 15 mars, ils présentent une liste citoyenne aux élections. 

Mercredi 4 février. La nuit est tombée et sous une pluie battante, des silhouettes traversent le parking en courant pour se réfugier dans l’hôtel-restaurant du Lion Verd, vénérable institution du bourg de Putanges. Derrière le bar, le patron les salue. Il a ouvert la porte du salon, qui leur est réservé comme chaque mercredi soir depuis septembre. Mais au fil des mois, le petit groupe initial s’est étoffé. Et ce 4 février, il faut pousser les tables et ressortir des chaises pour installer la trentaine de personnes réunies pour procéder à « l’ordonnancement de la liste ». Une heure et demi plus tard, l’assemblée joyeuse partage un verre en lançant les paris : qui, du maire sortant ou de la liste citoyenne, remportera l’élection ?

Pour construire cette liste, il a fallu aller chercher les habitants un par un, dans cette commune nouvelle de 2 000 âmes, née en 2016 de la fusion de neuf villages. Un territoire de plus de 70 km2, parcouru de petites routes vallonnées, traversé par le fleuve Orne et qui jouit du seul plan d’eau du département, le lac artificiel de Rabodanges, transformé en base de loisirs l’été. Il a d’ailleurs inspiré le nom de la commune nouvelle : Putanges-le-lac. Loin des grandes villes, Putanges est aussi le siège de la « comcom », la communauté des 17 communes du Val d’Orne. L’âge moyen des Putangeois est de 46 ans : beaucoup d’anciens, parfois nés au village, quelques néoruraux et des Parisiens venus se mettre au vert après le Covid. Lors de la présidentielle de 2022, le RN est arrivé en deuxième position avec 45 % des voix, derrière Emmanuel Macron.

Candidat à sa réélection, le maire LR depuis 2016, Sébastien Leroux, 52 ans, directeur du Haras national du Pin, propriété du Département, incarne une certaine classe dirigeante ornaise. C’est un proche de l’ancien président du Conseil général, Alain Lambert, dont il a été le directeur de cabinet, puis le secrétaire général et chargé de mission tourisme. Il a effectué un bref passage au Sénat, en 2017, mais le Conseil constitutionnel a invalidé son élection du fait de sa position auprès du président du Département. En 2026, Sébastien Leroux va se heurter pour la première fois à une liste opposée à Putanges. Et c’est un peu lui qui en est à l’origine.

J- 1000 avant les élections : la bataille des caméras

En janvier 2022, suite à des « dégradations sur des biens publics », il fait voter en conseil municipal l’installation de caméras de vidéosurveillance pour un budget de 200 000 €. Les habitants découvrent le projet dans le journal ou par le bouche-à-oreille. Un collectif d’opposants se constitue spontanément pour réclamer au maire un référendum local. Après avoir recueilli la signature de plus de 20 % des électeurs, « Vivre ensemble à Putanges » obtient le débat de la question du référendum en conseil municipal. Gérard se souvient de cette séance mémorable : « Il y avait 200 personnes, quatre flics en gilets pare-balles et d’autres qui attendaient en gendarmerie, des RG. Les chaises avaient été attachées aux tables pour éviter qu’on les lance. C’était du délire ! » Élu municipal depuis trente ans, ancien vice-président de la communauté de communes, Gérard est passé dans l’opposition lors du dernier mandat.

Mépris et arrogance

Le principe du référendum est rejeté par 29 élus sur 33. Le maire, dans un long monologue, rappelle que le conseil est seul souverain ; des élus applaudissent, victorieux. Pour Loïc, militant écologiste et membre du jeune collectif, c’est « le choc », face à tant d’arrogance et de mépris, « la colère » devant « ces gens qui décident pour moi, sans débat, sans information et sans concertation ». Loïc est revenu à Putanges, son village natal, en 2020, après avoir travaillé en région parisienne. À 45 ans, il est salarié dans l’informatique pour un groupement d’employeurs.  « Quand on est ado, on se dit que la campagne, c’est nul, il faut fuir. Et quand on va voir ailleurs, on s’aperçoit que ce n’était pas si mal. » 

En mars 2022, la préfecture autorise l’installation de 21 caméras, sur avis de la commission départementale de vidéoprotection de l’Orne. Le collectif dépose un recours au tribunal administratif et obtient gain de cause, trois ans plus tard, sur un vice de forme : l’assistant à maitrise d’ouvrage pour la mairie, le bureau d’études Vidéo Concept, siège dans ladite commission. Les neuf caméras déjà installés n’ont pas été démontées, mais ne fonctionnent plus à l’heure actuelle.

« Si on ne fait pas vivre la démocratie, on la perd. » Loïc

L’expérience de la mobilisation a permis au collectif de prendre conscience d’une chose : le citoyen a perdu le pouvoir. « On a décidé d’assister aux conseils municipaux et on a découvert un ersatz de démocratie. Le conseil ne dure jamais plus d’une heure, il n’y a pas de débat, tout est prêt à l’avance. Les conseillers se contentent de valider les décisions du maire », raconte Isabelle, 56 ans, habitante depuis 1991 et responsable d’un centre de santé infirmier à Putanges. Mais elle a aussi démontré « qu’à plusieurs, malgré nos différences d’âges, de culture, de milieu social, on peut faire bouger les choses ».

Après avoir assisté à la projection de Commune commune, qui raconte comment les citoyens de Saillans, dans la Drôme, ont confié la mairie à une liste proposant un partage de pouvoir entre élus et habitants, Loïc et Isabelle décident de participer aux rencontres nationales du réseau Action Commune en 2023. Il réunit, près de Niort, des élus issus des 60 collectifs citoyens qui ont remporté des villes et villages en 2020. Adossée au réseau, la coopérative Fréquence Commune, accompagne les collectifs et communes dans leur transition. Isabelle en revient emballée. « J’ai découvert qu’il était possible de gérer une commune autrement, de travailler de façon plus démocratique, horizontale, avec et pour les habitants. »

J – 400 : création du MCCP

En parallèle de « Vivre Ensemble à Putanges », qui continue de se battre contre les caméras et du « collectif 924 », qui lutte contre l’élargissement de la route départementale entre Briouze et Segrai, va naitre un nouveau collectif pour un projet municipaliste. Ils sont une poignée de copains au départ, à échafauder des plans de reconquête de la démocratie locale. Beaucoup se sont (ré)installés dans le bocage ornais ces dernières années. Nicolas, 39 ans, est revenu vivre dans la maison de ses grands-parents à La Fresnaye Sauvage, avec l’envie de « s’ancrer quelque part ». Julie, 35 ans, habite la Forêt-Auvray avec son conjoint depuis 2020, salariée dans une coopérative d’activité et d’emploi agricole et mère de deux jeunes enfants. Elle se dit qu’en tant qu’habitante, elle a « un pouvoir d’action local sur les sujets qui lui tiennent à cœur », encore plus « depuis que mes enfants grandissent dans la commune ». Rémy, 41 ans, déjà mobilisé dans le collectif 924, pense que face à la montée des idées d’extrême droite, « on n’a plus le luxe de ne pas agir ».

Ils se sont trouvés un nom : le MCCP, Mouvement Citoyen des Communes de Putanges. Et petit à petit germe l’idée de se lancer dans les municipales avec une liste citoyenne « qui redonnerait aux habitants un rôle actif dans les décisions qui concernent leur vie quotidienne. » Une liste, qui ne serait pas composée de personnes choisies par un parti politique ou par le maire sortant, mais « par les habitants eux-mêmes, collectivement, parfois même par tirage au sort ». Une liste dont le programme ne serait pas décidé par avance par quelques-uns, mais « construit avec les habitants. »

Un site internet est créé. Les premières réunions publiques commencent à Putanges le 25 avril, puis dans les communes déléguées : La Forêt-Auvray le 12 juillet, Mesnil-Jean le 13 septembre, Rotours le 27 septembre, Chênedouit le 11 octobre… Elles ont lieu le samedi matin, sur une place publique ou à l’abri d’une salle des fêtes, réunissant entre vingt et quarante habitants. L’organisation se rôde au fil des semaines. Café de bienvenue à 9h30, présentation de l’initiative, discussion sur les sujets qui préoccupent les habitants, travail par petits groupes, apéro et buffet convivial autour de produits locaux, avant de se quitter à midi.  

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