Décembre 2019

Zéro chômeurs

Simon Gouin (texte), Emmanuel Blivet et Viriginie Meigné (photos), les jeunes de la mission locale et du lycée Allende

Le lancement

Mars 2017

Seule une petite affiche A4 indique que l’on entre dans les locaux de Territoire zéro chômeurs. « Nous devons refaire la façade, précise Eric qui est en train de repeindre la cuisine. Mais il nous manque un échafaudage. »

On y est : l’entreprise à but d’emploi a été créée. Elle s’appelle Atipic, et ce sont les participants au projet qui l’ont nommée. Atipic a pris ses quartiers dans l’ancienne poste de cette ville de la banlieue de Caen.

A l’intérieur, quelques bureaux et des ordinateurs. Cela fait une semaine que l’équipe administrative et les premiers « porteurs de projets » ont investi les lieux : l’ensemble paraît vide, mais il y a de l’effervescence, ce matin là. Une ruche où chacun s’affaire, les idées fusent, les paroles s’entremêlent et résonnent. Ici, on prépare la prochaine inauguration de l’entreprise ; là, on appelle à l’aide pour réparer la cafetière.

Dans ces locaux doivent s’imaginer les emplois de demain. Au milieu, une équipe administrative qui organise, prépare les premiers contrats, les paies, etc. Isabelle est devenue assistante administrative. Son travail permettra, aux côtés de ses collègues, de lancer les nouvelles activités portées par les motivations des demandeurs d’emploi.

Eric, la cinquantaine, fait partie des premiers salariés à avoir été embauchés, en partie grâce à un financement de la municipalité. Le matin, cet ancien peintre en bâtiment ramasse les détritus du bois de la ville. « Je trouve les mêmes cannettes de coca, au même endroit ! » Le reste du temps, il prépare des animations avec la médiathèque et la mairie autour du bois et des végétaux. « Je suis le plus heureux des hommes, dit-il. On ne me demande pas mon emploi du temps, et je travaille pour la première fois de ma vie aux 35 heures. »

Didier Berqué, 60 ans, devant ses créations dans son atelier.
(Photo : © Emmanuel Blivet/Grand-Format)
«  Intérimaire de longues années, souvent avec de grands déplacements, dans le bâtiment et l’industrie, je me suis mis à mon compte. Mais rapidement, j’en ai eu marre de travailler tout seul.
La mairie de Colombelles nous a parlé de la création d’une Entreprise à But d’Emploi (EBE) et nous a proposé d’y participer. Nous avons alors démarré chacun avec nos compétences. J’ai été le premier à m’occuper du pôle travaux. J’ai ensuite crée un pôle autour du recyclage de palettes. Aujourd’hui, je suis prêt à faire voir l’utilité de ce qu’on fait et l’éventail des possibilités de recyclage de palettes, et le transmettre, pour qui se donnerait la peine d’écouter et de regarder. »

Didier, 57 ans, le teint mate, le sourire aux lèvres, travaillait dans la maintenance des machines dans une industrie de la région. Son CDD n’a pas été renouvelé. « Toute ma carrière professionnelle a été ainsi, en dents de scie, explique-t-il. Tu travailles deux ans, puis tu es arrêté pour « surmenage ». Tu reprends deux ans, tu es licencié. A partir de 57 ans, je pensais que je pourrai aller jusqu’à la retraite, mais non. »

 « S’il faut étudier une troisième piste, je le ferai. Le but est d’avancer, d’avoir un emploi, pas de stagner. »

Entrer dans le projet à Colombelles, c’est un peu reprendre pied dans le monde du travail. Regagner confiance en soi et en ses capacités. Réfléchir à un projet concret. Didier aimerait fabriquer de petits objets à partir de bois de palettes récupérées. Il les vendrait ensuite aux fleuristes, pour leurs compositions florales. Il a aussi pensé à récolter des coquilles de fruits de mer pour les transformer en engrais. Pour cette deuxième idée, le plan financier élaboré par le comité de suivi du projet n’est pas des plus optimistes. « S’il faut étudier une troisième piste, je le ferai, réagit Didier. Le but est d’avancer, d’avoir un emploi, pas de stagner. Avant le projet, je ne pensais pas qu’on pouvait partir d’une idée pour développer un emploi. Je suis confiant, j’y crois, même si je suis en attente, car les choses prennent du temps. »

Comme lui, beaucoup de demandeurs d’emploi qui rejoignent le projet ont connu les méandres du marché du travail : la précarité, l’instabilité, l’impression d’être une main d’œuvre corvéable et ajustable à merci, et parfois même l’exploitation. « Avant d’arriver dans ce projet, j’ai travaillé deux mois sans aucun contrat, dans une entreprise d’insertion qui me promettait un emploi, raconte une des membres du projet. J’ai payé tous mes déplacements, très nombreux, sans être remboursée, tout en faisant garder ma fille par la nourrice. Jusqu’à ce qu’on me dise qu’il n’y avait pas d’argent pour m’embaucher. »

A Colombelles, le projet Territoires Zéro Chômeurs comporte, dans ses premières étapes, une part d’expérimentation voire de bricolage. Il manque des locaux, du matériel. Certains se découragent, d’autres ont peur de voir leurs projets initiaux être dénaturés. Mais les réflexions avancent grâce à des réunions collectives thématiques et des rencontres avec les acteurs locaux. « L’ambiance est très bonne, ajoute Eric. C’est ce qui est plaisant, et puis, pour des gens qui n’ont pas eu d’activité depuis longtemps, il est important de reprendre en douceur. Sinon, ils ne peuvent pas tenir. »

Avril 2018

Les rayons du soleil pénètrent dans le petit bureau sobre de la cellule emploi. En cette journée de printemps, Ouardia a un bonnet sur la tête et un manteau remonté jusqu’au col. Sa maison occupée par sa famille en Algérie, des problèmes avec ses enfants, la maladie de son mari, des crédits à la consommation qui s’accumulent : Ouardia raconte une petite partie de sa vie. « Ma fille a longtemps dit que nous étions des faux riches, à cause de tous nos crédits », dit-elle en souriant. En face d’elle, Lynda Aouicha l’écoute et la conseille sur ses démarches administratives : « Je fais les comptes, je lui garde ses papiers, je contacte la société de crédit pour régler les impayés. Je l’ai aidée à mettre en place des virements automatiques pour que, lorsqu’elle repart au pays, les virements soient toujours effectués. » Et qu’ainsi les pénalités ne s’accumulent pas.

« J’ai changé de voiture, elle est un peu plus grande. Je suis fière de ce que je fais. J’ai l’impression d’être vraiment utile. J’aide aussi les gens à avoir un peu de sérénité, pour qu’ils ne restent pas seuls. »

Ouardia fait partie de la centaine de personnes que Lynda aide pour des démarches auprès de Pôle emploi, de la Caf, de la sécurité sociale, pour un titre de séjour ou encore une demande de logement social. Après son arrivée en France en 2009, Lynda a fait un peu d’animation au Centre socio-culturel local. Grâce au projet « Territoires zéro chômeur », elle a créé cette activité d’aide administrative et est désormais en CDI. « J’ai changé de voiture, elle est un peu plus grande, dit-elle simplement. Je suis fière de ce que je fais. J’ai l’impression d’être vraiment utile. J’aide aussi les gens à avoir un peu de sérénité, pour qu’ils ne restent pas seuls. »

« C’est son sourire qui m’attire, exprime Ouardia. J’ai envie de venir la voir. Mon mari est là depuis 30 ans, mais il ne parle pas un mot de français. »

La boîte à idées

A deux pas des bureaux de l’entreprise, au bord de la place centrale de la ville, Atipic a racheté le fonds de commerce d’un ancien bazar qui regroupe désormais quatre activités. Il a été rebaptisé « La boîte à idées ».« Ce magasin est important, socialement, pour la commune, et notamment pour les gens âgés et à mobilité réduite. Ils trouvent leur ampoule ici ! », explique Sylvain, un des salariés du lieu. Avec les beaux jours, un panneau à l’entrée du magasin indique une promotion sur les barbecues, à côté des plants de tomates.

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Sophie Fileux, 37 ans, dans son dépôt-vente.
(Photo : © Emmanuel Blivet/Grand-Format)
« Je suis arrivée au magasin la Boîte à Idées en janvier 2018. Lors de l’inauguration de l’immeuble où j’habite actuellement, monsieur le maire m’a invitée à rejoindre Territoire zéro chômeurs. Au début, j’avais un projet de garde d’enfants avec des horaires « atypiques ». Le problème, c’est que, en plus de l’absence de local, nous rentrions également en concurrence avec les assistantes maternelles du secteur, ce qui n’est pas autorisé pour Territoire zéro chômeurs . J’ai alors proposé l’idée d’un dépôt-vente de matériel de puériculture, qui n’existait pas localement. »

A l’intérieur, Isabelle et Sophie passent un coup de balai avant l’arrivée des premiers clients. La première a lancé une vente de cosmétiques bio et des ateliers « do it yourself ». Pour 8 à 10 euros, les participants peuvent apprendre à fabriquer leur déodorant solide, leur vernis à ongle, leur lessive ou leurs tablettes de lave-vaisselle. De la vente à la restauration, en passant par aide-soignante et préparatrice en pharmacie, Isabelle, la cinquantaine, a enchaîné les missions et les petits contrats pendant des années. Jusqu’à se retrouver au chômage pendant trois ans.

« Aujourd’hui, je me lève, je suis radieuse ! C’est la première fois que ça m’arrive. J’ai un salaire fixe et on peut désormais prévoir des choses, comme aller en vacances cet été. »

« Une nacelle, on ne l’utilise pas plus de deux mois pour un enfant ! » Sophie, elle, s’investit dans un dépôt vente de matériel de puériculture. « J’ai un CAP petite enfance et j’ai travaillé comme agent spécialisé en école maternelle (ou « Atsem », ndlr), puis j’ai fait de l’interim, explique la jeune femme. Ce n’était pas épanouissant, et moi, il me faut un temps d’adaptation. » A côté d’un petit atelier de réparation de vélo, Sophie a installé les objets qu’elle vend « sur la base des prix de revente du Bon Coin ». « J’ai désormais un CDI et j’ai pu faire un emprunt. Je suis en train de passer le permis », dit-elle avec le sourire.

Sans le projet Territoires zéro chômeur, le commerce aurait disparu, affirme Marc Pottier, le maire socialiste de Colombelles. « L’économie ne se mesure pas qu’aux chiffres d’affaires générés et aux dividendes versés aux actionnaires ! »

« Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »

Sofian, la vingtaine, est lui aussi membre d’Atipic. Il n’a pas souhaité être pris en photo mais il a accepté de partager son parcours aux jeunes de la mission locale.

« Quand j’étais à l’école, j’étais un élève perturbateur. Les professeurs me disaient : « Tu es un bon à rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. » Je partais à la dérive, je commençais à faire la fête tous les soirs de la semaine. Et puis j’ai voulu montrer à ceux qui me disaient que j’étais à bon rien que j’étais capable. J’ai rattrapé deux ans de CAP en 4 mois. Un CAP de serrurier métallier. J’ai montré à tout le monde que j’étais capable. Avec la volonté, le mental, on peut apprendre des choses. J’ai repris des études et je me suis lancé dans la cuisine. J’ai arrêté l’école à 20 ans.

Pendant quatre mois, je n’ai rien fait, mais je n’arrive pas à ne rien faire! J’ai repris une formation : l’école de la deuxième chance, à Hérouville Saint Clair. En janvier 2018, j’ai commencé en tant que commercial avec Atipic. Je devais proposer les services d’Atipic aux entreprises, aux personnes. Cela ne s’est pas bien passé. En septembre, j’ai tout fait pour entrer en garantie jeune. Avec l’aide de la mission locale, je suis rentré en CDI au sein d’Atipic, dans l’équipe travaux. C’est un tremplin pour pouvoir monter en compétences et me diriger ensuite vers d’autres entreprises pour laisser de la place à d’autres qui en ont besoin. »

Lire la suite de son témoignage récolté par les jeunes de la mission locale dans notre rubrique Ateliers.

A Colombelles, l’un des dix territoires en France expérimentant le dispositif, le projet a été propulsé en un an. En avril 2018, 48 ex-chômeurs de longue durée sont désormais embauchés. Réfection de logements, maraîchage, jardins partagés, animation et événementiel, transport solidaire, soutien administratif et santé… Les activités ont été lancées tout azimut… jusqu’à générer des tensions.

Ce jour de printemps, un an après le lancement de la structure, dans les bureaux devenus trop étroits pour tout le monde, l’ambiance n’est pas bonne. « Certains prennent Atipic pour une agence d’interim, sans tenter de comprendre le projet qu’il y a derrière », juge l’une des personnes salariées. « Pendant un moment, quand j’arrivais au travail, je me demandais ce qui allait se passer, j’avais la boule au ventre », relate une autre. « Certains demandeurs d’emploi ne veulent pas apprendre une nouvelle activité. Une personne nous a dit : j’ai été femme de ménage toute ma vie, je ne veux faire que ça. Or, comme cette activité est concurrentielle, on ne peut pas la proposer.»

Edouard Hezguera, 47 ans, dans son bureau chez Atipic.
(Photo : © Emmanuel Blivet/Grand-Format)
«  Avec un permis cariste et un Bafa, je suis ancien magasinier, vendeur et animateur, et cela depuis l’âge de 20 ans. Après sept ans d’intérim dans la même boîte et de l’animation auprès de publics variés dans les Maisons Familiales, j’ai eu un gros passage à vide. Le concept d’Atipic me plaisant bien, j’ai réfléchi à un projet autour de l’événementiel qui m’a toujours tenu à cœur. J’organise depuis deux ans le carnaval de Colombelles, ou encore la foire aux disques qui a très bien fonctionné cette année. Aujourd’hui, la difficulté principale est de créer des événements avec peu de budget et de moyens. Mais si un projet n’a pas suffisamment de financements, nous bataillons pour trouver des dons en nature ou en prestations pour que l’événement puisse avoir lieu. »

« Je n’avais pas mesuré le besoin d’accompagnement des salariés dans leurs nouvelles fonctions, reconnaît Hervé Renault. Le directeur de l’entreprise à but d’emploi est alors le seul cadre de l’entreprise, chargé de la coordination de toutes les activités. Nous rencontrons les mêmes problèmes que toute entreprise rencontre. Avec une difficulté supplémentaire liée à notre forte croissance : en un an, Atipic a embauché 41 salariés ! »

Pas facile de faire cohabiter une quarantaine de salariés sur des activités aussi variées. Les rapports hiérarchiques ne sont parfois pas respectés. « Nous rencontrons des problèmes de violence : c’est la dure réalité des effets du chômage, constate Annie Berger, la présidente de l’association qui soutient le projet. Les gens qu’on embauche ont souffert, et pas seulement dans le domaine de l’emploi. Il faut un temps long d’accompagnement pour qu’ils aient confiance, osent. »

[Vidéo réalisée par les jeunes de la mission locale. Tatiana, embauchée par Atipic, explique son projet de cours de français.]

Novembre 2018

Partout en France, la mobilisation des gilets jaunes éclate. Colombelles est l’un des points chauds de l’agglomération caennaise. Sur un rond-point, des personnes bloquent l’accès au dépôt pétrolier pendant plusieurs jours.

A Atipic, une vingtaine de personnes se sont mises en grève. Les relations entre salariés et avec la direction sont très tendues, voire violentes. Les locaux sont trop petits ; certains n’ont pas assez de travail pour s’occuper. « Les gens savent qu’on est une association mais pensent et réclament comme si nous étions une entreprise », souligne une autre employée. Des salariés sont déçus par les promesses qui leur ont été faites. Les projets qu’ils avaient imaginés, pour lesquels ils étaient parfois quasiment devenus des entrepreneurs, ne se concrétisent pas toujours.

Dans le bureau où nous nous réunissons, avec les jeunes de la mission locale pour parler d’Atipic et nourrir le blog que nous avons créé, des salariés confrontent leur vision :

– On n’a pas assez de moyens pour travailler. Je n’ai pas d’ordinateur pour moi, je dois partager avec les autres. On ne peut pas travailler comme cela.

– Mais tu crois que c’était comment au départ ? On s’est battus pour en arriver là !

La fracture est grande entre ceux qui se sont mobilisés dans les premières étapes du projet, et ceux qui sont arrivés ensuite.

Fin décembre 2018, Atipic compte 62 salariés. Et il faut absolument que la structure rebondisse pour ne pas éclater.

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