Accusée de mauvais traitements, l’institutrice change d’école, mais continue d’exercer

Publié le 26 janvier 2026

Le 8 janvier, le tribunal correctionnel de Caen a ordonné la relaxe d’une institutrice de 58 ans, poursuivie pour soupçons de maltraitances sur plusieurs enfants dans deux écoles du Calvados. Elle a été condamnée à 500 euros d’amende pour un seul agissement. Mais le parquet a fait appel et l’affaire sera à nouveau examinée lors d’un nouveau procès. Dans l’Éducation nationale depuis 35 ans, l’enseignante n’a jamais cessé d’exercer depuis le premier signalement en 2018.

La première alerte remonte à la rentrée scolaire 2018 : des parents d’élèves de l’école Freinet à Hérouville-Saint-Clair se plaignent auprès de la directrice de gestes violents de l’institutrice de maternelle sur leurs enfants. L’académie déclare ne pas avoir été informée lorsqu’un an plus tard, suite à de nouveaux signalements, une rencontre avec les parents est organisée. Ceux-ci dénoncent des gifles, des cheveux tirés, des coups de cahier sur la tête, des propos « vulgaires et dénigrants » à l’encontre de leurs enfants, qui craignent de retourner en classe. Certains ont décidé de changer d’école.

Enseignante « exfiltrée »

L’enseignante écrit à l’académie pour demander un changement d’affectation, évoquant « ses difficultés avec ses collègues de travail, le comportement problématique de certains élèves, et l’absence de soutien de leurs parents. » Le directeur académique adjoint de l’Éducation nationale dans le Calvados, Claude Chotteau, expliquera alors avoir « exfiltré » l’enseignante. En décembre 2019, il diligente une enquête administrative dans l’école, qui porte sur les dysfonctionnements au sein de l’équipe, mais n’aborde pas le cas de l’institutrice. À l’issue de cette enquête, toute l’équipe éducative, à l’exception de la directrice, est forcée de repostuler sur son propre poste l’année suivante (lire notre article). La plupart des enseignants partiront.

L’institutrice « exfiltrée » en février 2020 est affectée comme remplaçante dans une autre école. Elle s’inscrit sur la liste d’aptitude à l’emploi de directrice d’école, mais reçoit un avis défavorable de l’inspectrice, puis de l’académie : « Madame J. n’adopte ni la posture ni le langage approprié d’une future directrice d’école (…) Elle a notamment tenu des propos qui portent atteinte à l’institution et au service public ». L’académie énonce les faits graves dénoncés par les parents pour justifier son refus, sans pour autant envisager une enquête administrative sur ces faits ni un accompagnement de l’institutrice. Celle-ci est toujours en exercice, dans une autre école, quand, en 2021, une nouvelle plainte parvient au procureur pour brimades, humiliations verbales et violences à l’encontre de plusieurs élèves.

Insultes, claques, « enfermé dans le noir »

En janvier 2023, des parents d’élèves de l’école maternelle Jean et Marie Deschamps à Bénouville saisissent la mairie et l’académie pour dénoncer les pratiques d’une institutrice. La même. À nouveau des propos dénigrants, des claques, des gestes déplacés, un enfant obligé de « se laver la bouche à l’eau savonneuse pour avoir dit un gros mot », un autre « enfermé dans le noir » pour le punir. La maitresse est suspendue et une enquête administrative est lancée. Cinq parents sont entendus mais une seule famille est plaignante. Mais aucun enfant n’est interrogé. Surtout, il n’est jamais mentionné les précédents reprochés à l’institutrice à l’école d’Hérouville. L’enquête conclut que « la véracité des informations n’a pu être établie » et pointe a contrario la responsabilité des représentants de parents élus dans la « situation de crise » à l’école. Le retour de l’enseignante reste malgré tout « inenvisageable » selon les enquêteurs. Mais en juin 2023, l’académie annonce sa réintégration à la rentrée prochaine. Cette fois, c’est le maire qui écrit au directeur académique pour s’inquiéter des tensions à l’école et d’un possible départ des familles. Une plainte est déposée en gendarmerie qui concerne dix enfants. La Défenseure des droits est saisie. 

Rentrée sous tension

Après son départ de Bénouville, l’institutrice postule sur un poste d’enseignante référente pour les élèves en situation de handicap, mais la commission l’écarte, le poste « nécessitant une expertise ASH et une adaptation dans un contexte exigeant ». Elle est alors nommée sur un poste de brigade rattaché à une école maternelle en attendant son retour à Bénouville en septembre 2023. La rentrée qui devait être « apaisée » selon l’académie, se déroule pourtant en présence de l’Inspectrice de l’éducation nationale et de l’équipe mobile de sécurité du rectorat. Plusieurs familles ont changé d’école. L’académie assure avoir mis en place un accompagnement renforcé auprès de l’institutrice, mais la Défenseure des droits, dans son rapport, indique qu’il n’apparait pas dans le dossier de l’enseignante.
En février 2024, un nouveau signalement a lieu : l’institutrice aurait empoigné violemment le bras d’une fillette de 4 ans qui refuse de retourner à l’école. Elle est suspendue à titre conservatoire et une sanction disciplinaire de blâme est prononcée en avril 2024. L’institutrice est affectée comme remplaçante dans une autre école. Elle fera même un passage dans un IME à Caen, auprès d’élèves en situation de handicap, malgré l’avis défavorable de la commission.

L’institutrice comparait

En juin 2025, la Défenseure des droits rend sa décision. Elle conclut que « la gestion par la direction académique de l’Éducation nationale dans le Calvados des dénonciations faites par plusieurs élèves de faits graves et répétés sur plusieurs années de la part de l’enseignante, a été défaillante et a porté atteinte aux droits des enfants. » Le procureur de Caen convoque l’institutrice qui refuse la composition pénale et est renvoyée devant le tribunal correctionnel pour « avoir exercé volontairement des violences sur plusieurs mineurs de moins de 15 ans entre le 1er septembre 2018 et le 30 juin 2019 à Hérouville et entre le 1er septembre 2022 et le 22 janvier 2023, à Bénouville ». Dix enfants sont visés comme victimes.

L’audience a lieu le 4 décembre 2025, durant sept heures. Des parents des deux écoles et la fédération de parents d’élèves FCPE du Calvados se sont portés partie civile. À la barre, l’institutrice conteste les faits et nie tout mauvais traitement. À peine reconnait-elle avoir eu des difficultés à gérer sa classe, mais pointe du doigt les « élèves perturbateurs » d’Hérouville. Le procureur requiert six mois de prison avec sursis, obligation de soins et interdiction d’exercer un métier en relation avec des mineurs durant deux ans.

Mais le 7 janvier 2025, le tribunal correctionnel de Caen relaxe l’institutrice pour la quasi-totalité des faits. Elle ne retient qu’un seul fait reconnu par la prévenue, à savoir « avoir attrapé par les épaules et secoué dans un contexte d’énervement » un enfant au sein de l’école Freinet. Pour cela, elle est condamnée à une amende de 500 €. Pour le reste, les juges ont estimé que les infractions n’étaient « pas suffisamment caractérisées dans leur matérialité et leur intention » et que certaines étaient antérieures à juillet 2019, soit avant la loi sur les violences éducatives. Une décision qui assomme les parents présents dans la salle et la FCPE du Calvados : « La justice avait l’occasion de faire ce que l’école n’a pas su faire, c’est-à-dire croire ces enfants, elle ne l’a pas fait, c’est un rendez-vous manqué », déplore sa présidente Maud Rothmann.

Quelques jours après, le parquet a fait appel de cette décision. Un second procès aura lieu.

Malaise au sein de l’académie

L’académie de Caen ne peut s’exprimer sur l’affaire en cours mais rappelle le protocole réglementaire qui doit s’appliquer partout en France vis-à-vis d’un agent faisant l’objet de soupçons graves : suspension à titre conservatoire à la suite d’un signalement, visant à « placer l’agent à distance de son environnement professionnel », puis enquête administrative pour établir la réalité des faits sur le plan professionnel, « indépendamment de la procédure pénale ». Et enfin, selon les conclusions de l’enquête, un conseil de discipline peut être convoqué pour prononcer une sanction disciplinaire, allant « de l’avertissement à la radiation des cadres, selon la gravité des fautes établies». Ces dispositifs permettent à l’institution d’assurer la sécurité au sein de l’École, parallèlement à l’action de la justice.

Au printemps 2020, alors que l’école Freinet à Hérouville-Saint-Clair est en pleine « crise », avec une institutrice exfiltrée et une directrice à l’arrêt, les services académiques du Calvados (DSDEN) sont eux-mêmes dans la tourmente. Un document humiliant d’une dizaine de pages circule en interne, qui compare les inspecteurs à des chiens, avec des commentaires dégradants. Le document circule encore pendant deux ans avant que l’auteur du « bestiaire » ne soit formellement identifié : il s’agit du directeur adjoint, Claude Chotteau. Une dizaine de plaintes sont déposées, dont certaines sont dirigées contre le directeur académique, Mathias Bouvier, muté au Mans.

L’affaire vient révéler des problèmes plus profonds. « Les pressions, les culpabilisations et l’infantilisation ont terriblement dégradé les conditions de travail de tous les personnels », notent les élus du syndicat FSU. Ils dénoncent une institution « qui a du mal à sanctionner » et qui se tait. Début 2025, le procureur de Caen envisage de renvoyer l’ancien numéro 2 de la DSDEN en correctionnelle pour outrage et de poursuivre des investigations plus larges « concernant des dysfonctionnements et des faits possibles de harcèlement au sein de la direction académique du Calvados ». Les deux cadres sont exclus de l’ordre des Palmes Académiques. Au même moment, la FSU alerte sur une macabre série de suicides parmi le personnel de l’Éducation nationale dans l’académie de Caen : 9 suicides et 3 tentatives en six mois. Le malaise touche toute la profession.  

Marylène Carre