Juin 2020

Freinet versus l’institution ?

Marylène Carre

Une école « sans murs »

L’école publique Célestin-Freinet ouvre en 1977 dans la ville nouvelle d’Hérouville-Saint-Clair. Elle est encore aujourd’hui la seule école normande et l’une des rares en France à pratiquer exclusivement la pédagogie Freinet.  Mais l’équipe enseignante et le projet d’école sont mis en cause cette année par l’inspection académique. L’institution ne tolèrerait-t-elle plus en son sein l’esprit critique ?

C’est une petite école de 280 élèves, de la maternelle au CM2, dans le quartier du Bois à Hérouville-Saint-Clair, aux portes de Caen. L’école Célestin-Freinet porte le nom du père de l’École moderne ; elle est la seule en Normandie à pratiquer exclusivement sa pédagogie développée dans l’entre-deux-guerres et qui fait de l’enfant l’auteur et l’acteur de ses apprentissages.

Quand la crise sanitaire du coronavirus s’est déclenchée, les instituteurs, ont, comme dans toutes les écoles, assuré la continuité pédagogique. Après le déconfinement, les enfants ont retrouvé leurs maîtres et maîtresses… pour quelques semaines encore. Car à la rentrée 2020, la plupart d’entre eux ne seront plus là. La direction académique a en effet décidé, en plein confinement, de « reprofiler » les douze postes d’enseignants. Chaque titulaire devait candidater sur son propre poste, que certains occupaient depuis des années, faisant montre de ses compétences et motivations. Dans le profil de poste, le terme de « pédagogie Freinet » n’apparaît plus.

Le procédé, inédit, quel qu’en soit l’objet, rompt l’héritage. La plupart des enseignants ne reviendront pas à la rentrée prochaine. Les parents d’élèves s’inquiètent : qui garantira la poursuite des pédagogies spécifiques de l’école ? Dans un courrier adressé à la rectrice, certains d’entre eux refusent d’être « la génération de parents qui aura laissé déconstruire cet édifice bâti au prix d’efforts et d’engagements pédagogiques considérables. »

Ville nouvelle, éducation nouvelle

Construction du quartier du Bois. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair

En 1977, l’école Freinet ouvre dans le quartier du Bois à Hérouville-Saint-Clair, à l’initiative du maire, de l’époque, François Geindre, et de son adjointe aux affaires scolaires, Francine Best. Le premier est devenu maire en 1971, à 24 ans. L’équipe municipale est affilée aux « GAM », groupes d’actions municipales, constitués dans les communes de France dans l’élan de mai 68 par des militants qui considéraient que les partis politiques de l’époque ne répondaient pas aux besoins sociaux du moment. Hérouville-Saint-Clair est alors un formidable terrain d’expérimentation. Mettant un terme à la construction des grands ensembles des années 1950-1960 pour loger les classes populaires, le ministère de l’Equipement invite les préfets à choisir en périphérie des grandes villes, des « zones à urbaniser en priorité », qui deviendront des villes nouvelles, créées ex-nihilo. C’est ainsi qu’Hérouville, petit village à l’est de Caen, devient le laboratoire d’une nouvelle urbanité, encourageant l’imagination des architectes et des promoteurs. Entre 1962 et 1975, la population passe de 1 800 à 24 000 habitants.

« On avait la conviction que l’école ne devait pas être déconnectée du milieu dans lequel elle était insérée. »

La municipalité de gauche a pour cette ville nouvelle, une politique éducative exigeante « visant la démocratisation maximale et véritable de l’enseignement », que doivent mener, de front, l’école et la municipalité. « Une politique d’éducation ne peut être conçue sans que les finalités politiques soient en liaison opérationnelle avec les finalités pédagogiques », peut-on lire dans une brochure éditée par la commission éducation du conseil municipal en septembre 1978. François Geindre avait inscrit dans son programme de campagne une « école ouverte » sur la ville et le monde, « dont on ne savait pas trop ce que cela signifiait, sourit aujourd’hui l’ancien maire. Mais on avait la conviction que l’école ne devait pas être déconnectée du milieu dans lequel elle était insérée ».

Mouvement Freinet, Groupe français d’éducation nouvelle, Coopération à l’école, CEMEA, centre d’entrainement aux méthodes d’éducation active, Mouvement des Francs et Franches Camarades (les Francas).

Pour bâtir sa politique éducative, il n’eut qu’à frapper à la porte d’à côté. Sa voisine, Francine Best, arrivait de la Manche où elle avait dirigé l’école normale d’institutrices de Coutances, formant toute une génération d’institutrices aux méthodes d’éducation nouvelle. En 1969, elle devenait directrice de l’École normale de Caen, tandis qu’au ministère de l’Éducation nationale, Edgar Faure faisait siéger dans les « grandes commissions », pour la première et unique fois de leur histoire, les mouvements d’éducation populaire, qui foisonnaient dans l’après 68. « Dans ce climat favorable vont naître, dans les communes tenues par des municipalités de gauche, une centaine d’écoles ouvertes », raconte Francine Best. Des écoles ouvertes sur leur quartier et leur environnement, dont les locaux et les espaces extérieurs sont conçus sans barrières, de sorte que les apprentissages communiquent avec les activités culturelles et de loisirs. 

Francine Best sera à l’origine de la création de trois écoles « ouvertes » à Hérouville : Le Val, Freinet puis Le Bois. Son poste de responsable de la formation continue des professeurs d’école normale et des inspecteurs régionaux, facilitera le recrutement des enseignants affectés à ces écoles. Elle deviendra, à partir 1982, directrice de l’Institut national de Recherche et de Documentation Pédagogique (ex-CRDP) qui impulsera la création du Collège lycée expérimental d’Hérouville.




« On construira d’abord l’école, avant de construire les maisons. »

À l’heure actuelle, on estime à 2 000 le nombre d’enseignants pratiquant la pédagogie Freinet en France et 15 à 20 écoles la pratiquant exclusivement.

Les écoles ouvertes transforment radicalement leur fonctionnement pédagogique : concertation et travail en équipe entre les enseignants, décloisonnements entre les classes, pédagogie active, travail des enfants par projets…  Francine Best veut aller plus loin et faire de l’une de ces écoles un laboratoire expérimental de la pédagogie Freinet. Localement, le mouvement Freinet (Institut coopératif de l’école moderne ou ICEM) compte un vivier d’enseignants militants, la plupart exerçant dans des classes multi-âges du monde rural, ou, de manière isolée, en milieu urbain.

Francine Best convainc Claude et Léonce Dumont, un couple d’enseignants aguerris de Rocquancourt, une petite commune au sud de Caen (Claude préside le groupe départemental de l’ICEM), de constituer une « équipe » pour créer la première école Freinet en Normandie, pratiquant exclusivement sa pédagogie et qui en portera le nom. La future école doit se déployer dans le quartier du Bois qui n’est pas encore sorti de terre. « On construira d’abord l’école avant de construire les maisons », se souvient Francine Best. La ville fait appel à l’architecte Michel Kalt, qui a conçu à Fos-sur-mer, un plan de constructions hexagonales permettant à chaque logement de disposer de sa propre terrasse. Comme un jardin à soi, dans un immeuble HLM. Le même plan sera appliqué au quartier et à l’école. Une école sans angles droits, sans cloisons à l’intérieur, avec de grands espaces collectifs et ouverte sur l’extérieur.  

Plan de l’école. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

Qui est Célestin Freinet ?

Célestin Freinet est né en 1896 dans un petit village des Alpes maritimes, en Provence, au sein d’une communauté paysanne. Élève à l’école normale d’instituteurs de Nice, il est mobilisé pendant la guerre 14-18 et grièvement blessé aux poumons sur le Chemin des Dames. Convalescent et encore handicapé, il devient instituteur à Bar-sur-Loup en 1920. Il cherche à réaliser dans l’éducation son refus de la guerre et de l’endoctrinement qui a mené le peuple à la tuerie. Il étudie les courants d’éducation nouvelle qui foisonnent à cette époque dans toute l’Europe et commence à mettre en pratique l’essentiel de ce qui deviendra la pédagogie Freinet : classe atelier, classe promenade et observation du milieu naturel, production de textes libres, correspondance interscolaire, imprimerie et édition d’un journal… Attaqué par la droite réactionnaire des années trente, qui l’accuse de former de futurs bolcheviques, il quitte l’Éducation nationale et fonde en 1935, avec sa femme Elise, une école privée, laïque et prolétarienne : « Le Pioulier » à Vence. Militant communiste, il est arrêté et interné en 1940 ; l’école est fermée.

Il rejoint la résistance en 1944 puis le comité départemental de libération à Gap. L’école rouvre en 1945 et accueille les enfants victimes de guerre.
Le mouvement Freinet se développe rapidement avec la mise en commun des expériences et la tenue de congrès réguliers, s’organisant en 1947 en Institut Coopératif de l’École moderne (ICEM). En 1949, le film L’école Buissonnière, avec Bernard Blier dans le rôle de Freinet, contribue à la popularité du pédagogue. En 1957, la Fédération internationale des mouvements d’école moderne consacre le rayonnement international de sa pédagogie. En 1964, l’école Freinet est reconnue comme école expérimentale et ses enseignants pris en charge par l’Éducation nationale. Sa renommée attire de nombreux stagiaires et visiteurs du monde entier, et tous les étés s’y déroulent des rencontres appelées « Journées de Vence ». Après la mort de Célestin en 1966, sa femme puis sa fille poursuivront son œuvre. Le Pioulier, acquise par l’État, est devenue école publique expérimentale, inscrite au patrimoine du XXe siècle en 1995.
(Archives photos Amis de Freinet.)

« L’intelligence collective » des enseignants

Le 27 juin 1978, l’école Célestin-Freinet est officiellement inaugurée, au terme d’une première année scolaire. « Après quelques visites d’écoles ouvertes à Dreux et en Angleterre, le projet de l’école fut écrit en référence à la pédagogie Freinet et à des valeurs de l’éducation populaire, se souvient Michèle Helbert, institutrice de la première heure. Les axes principaux concernent, encore à ce jour, l’expression libre de l’enfant, la coopération dans des classes multi-niveaux, l’ouverture de l’école sur la ville (la bibliothèque, le cinéma, les associations), la participation des parents à des ateliers, la correspondance scolaire. » Le journal des enfants, la réunion de coopération et la restitution des travaux le samedi à 11 h, rythmaient les semaines

Auteur de Freinet, 70 ans après : une pédagogie du travail et de la dédicace ? et Le mouvement Freinet, du fondateur charismatique à l’intellectuel collectif : regards socio-historiques sur une alternative éducative et pédagogique.

Professeur en Sciences de l’éducation à l’université de Caen de 1984 à 2007, Henri Peyronie a été un témoin privilégié des débuts de l’école Freinet. « J’ai commencé à m’intéresser à l’école à partir de 1979, date du 37e congrès national de l’ICEM à Caen. J’étais alors professeur à l’école normale et je ne trouvais pas mon compte dans le dispositif de formation continue des maîtres qui se contentait de faire descendre « d’en haut » des textes officiels sur la rénovation pédagogique sans faire confiance à l’expertise des maîtres. À l’inverse, le mouvement Freinet prônait le principe de la formation entre pairs, l’idée que les enseignants pouvaient élaborer eux-mêmes et collectivement, les concepts théoriques, les modèles et les dispositifs pratiques d’enseignement, puisqu’ils les exerçaient, ce que ne savent pas faire des penseurs ou formateurs enfermés dans leur bulle. Ce que j’ai appelé plus tard, « l’intelligence collective » des maitres,  selon une expression empruntée à Pierre Bourdieu. »

La première équipe d’instituteurs constituée par les époux Dumont a écrit l’histoire des vingt premières années de l’école, toujours accompagnée par la municipalité (François Geindre est resté maire jusqu’en 2001). Ils n’ont jamais cessé de se former, expérimenter, se remettre en cause. Pendant des années, l’Institut universitaire de formation des maîtres a proposé un stage annuel dispensé par des enseignants du mouvement, aujourd’hui disparu. Les week-end et l’été, ils participent aux stages de l’ICEM, au cours desquels ils produisent les outils pédagogiques dont ils se serviront : bibliothèques de travail, revues de l’école, fichiers autocorrectifs de l’élève…

Classe Freinet, 1995. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

Lorsque la première génération a commencé à partir à la retraite, elle a transmis le flambeau à ses successeurs : le projet, les méthodes de travail, la formation continue. La seconde génération a assuré la continuité tout en s’adaptant à un environnement nouveau. Le maire de centre droit, Rodolphe Thomas, a succédé au socialiste François Geindre, sans que le projet de l’école ne soit remis en cause. « Beaucoup de mouvements ne survivent pas aux changements de génération, analyse Henri Peyronie. Freinet a tenu bon grâce à la capacité du mouvement à se réinventer en même temps que la société. »

Les 20 ans de l’école Freinet, 1997. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

À l’occasion d’un colloque organisé à l’université de Caen pour le centenaire de la naissance de Freinet, en 1996, Yves Guillouet, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, est revenu sur les résultats d’un an d’observation des réunions hebdomadaires du conseil des maîtres de l’école Freinet en 1982-1983. « Cette forme d’innovation est réalisable sous réserve qu’elle soit menée par une équipe expérimentée, cohérente et prête à investir beaucoup de réflexion, d’énergie et de temps dans ce travail. C’était, à l’évidence, le cas de celle que nous avons rencontrée et nous ne doutons pas que son appartenance commune à l’ICEM ait fortement contribué à son engagement. Depuis, l’équipe s’est renouvelée et l’école ouverte Célestin Freinet poursuit, aujourd’hui, le même cheminement. C’est, pour nous, la preuve la plus manifeste que ce type d’organisation pédagogique est viable, au bénéfice des enfants qui y sont accueillis. »


Fort de son héritage, l’école Freinet allait aborder le nouveau millénaire.

La suite dans le second épisode à paraître le 10 juin : « Des enfants qui s’apprennent « 

Des enfants qui s’apprennent

Premiers jours d’entrée en CP-CE1 à l’école Freinet. Les enfants commencent par dessiner puis racontent l’histoire de leur dessin à l’enseignant qui écrit les mots correspondants. L’enseignant insiste sur la construction du texte, qui doit avoir du sens, un début, une fin et un titre. Petit à petit, l’enseignant laisse des blancs pour les mots déjà apparus dans les textes précédents, que les enfants iront chercher tous seuls dans leurs livrets. Le nombre de mots s’accroît. Même s’ils ne maîtrisent pas encore l’écrit, les enfants sont déjà auteurs. Écrire prend son sens puisqu’il s’agit de raconter une histoire à la classe. Chacun leur tour, ils viennent lire leur texte. Au début de l’année, un CE1 vient avec le CP pour l’aider puis viendra le jour où il n’aura plus besoin d’aide. Après la lecture des textes, chacun vote secrètement pour celui qui lui parait le mieux écrit, lu avec le plus de clarté. Le texte choisi par tous servira de support à l’apprentissage de la lecture durant toute la semaine.

Ce protocole d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, qui s’appuie sur la pratique du « texte libre », est celui des enseignants de l’école Freinet aujourd’hui, comme il y a quarante ans. Il découle de la méthode dite « naturelle » développée par le pédagogue Célestin Freinet (voir encadré du premier épisode) et s’applique à toutes les disciplines. « La méthode naturelle, c’est le respect de chaque enfant tel qu’il est, avec le désir de le faire avancer, progresser à son rythme et d’accepter sa parole, l’autoriser à être auteur. Ce n’est pas un adulte qui enseigne, mais un enfant qui s’apprend. Si tu poses les choses comme ça, cela signifie que tu laisses la place à l’expression, à l’erreur, au tâtonnement expérimental. Tu fais confiance à l’enfant comme créateur de connaissances », éclairent Martine Legay et Michel Xufré, anciens enseignants et directeurs de l’école arrivés au milieu des années 1990.

Correction de textes libres. Classe de Martine en 2015 (ressources ICEM).




« C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne pensons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doivent être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris. »

Célestin Freinet
©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

Pratiques collectives

Martine Legay et Michel Xufré pratiquaient déjà la pédagogie Freinet dans leurs établissements respectifs avant d’arriver à l’école Freinet d’Hérouville, et participaient au groupe départemental de l’ICEM (Institut coopératif de l’école moderne). Ils font partie de la seconde génération des enseignants de l’école hérouvillaise. « J’ai remplacé le dernier instituteur de la première équipe », précise Michel. Martine a été parent d’élève dans l’école dès 1979, avant d’y être institutrice puis directrice. « La différence à l’école Freinet, c’est qu’au lieu d’appliquer nos méthodes individuellement, on les pratique collectivement, poursuivent-ils. Chaque semaine lors du conseil des maîtres, on partage nos expériences et nos problèmes, et on invente des solutions collectivement. »

Notamment de l’expérience des enseignants dans les bidonvilles de Nanterre dans les années 1960, puisant de nouveaux outils dans la pédagogie « institutionnelle », branche de la pédagogie Freinet. 

La seconde génération a ainsi impulsé les semaines à thème, toujours pratiquées, qui n’existaient pas au début de l’école, afin de mieux approfondir certaines disciplines. « On a aussi introduit le système des « ceintures de comportement », mis au point par des instituteurs Freinet qui se sont retrouvés face à des élèves de cités qui n’avaient plus rien à voir avec ceux des communes rurales des premières expériences Freinet. »

Partant du postulat qu’une classe homogène n’existe pas, les ceintures de niveau (comme au judo, blanc, jaune, orange… noire) permettent aux enfants d’évaluer leur réussite dans tel ou tel domaine d’activité de la classe. Plus un enfant a une ceinture élevée, plus on peut être exigeant avec lui dans la relation de confiance. En d’autres termes, plus il a fait preuve de ses compétences (respecter les consignes, ranger la classe, aider les autres…), plus il a de droits (sortir avec la classe, lire seul dans la bibliothèque, rester en classe pendant la récréation, devenir responsable de matériel, de la bibliothèque…)


« Avec le système de dérogation permettant à des élèves hors quartier de venir à Freinet, on recevait de plus en plus d’enfants que leurs parents inscrivaient ici parce que ça ne marchait pas dans la scolarité « classique ». On a eu aussi beaucoup d’enfants issus du quartier du Grand Parc après la démolition des tours de leur cité. Les ceintures, en posant un cadre connu de tous, permettent de gérer les problèmes de comportement en évitant la sanction. »

Les deux enseignants insistent sur la vertu d’une gouvernance collégiale de l’école, institutionnalisée par Freinet. « Le directeur n’a pas de position hiérarchique, c’est le cas dans toutes les écoles, mais cela prend encore plus de sens quand toutes les décisions et les modalités pédagogiques sont débattues et votées collectivement. Un groupe soudé est une force pour asseoir un projet d’école et le défendre, y compris contre des directives ministérielles qui iraient à l’encontre de nos pratiques. » Ainsi les enseignants Freinet ont-ils toujours, et c’est encore le cas, refusé d’appliquer les évaluations nationales, considérant que toute évaluation ne peut se concevoir que dans une globalité d’apprentissage, et que chaque enfant doit pouvoir avancer à son rythme.

Travail individualisé

Le travail individualisé est l’un des piliers de la pédagogie Freinet. Il permet à l’élève de suivre son propre chemin d’apprentissage. Pour cela, chaque élève dispose d’un plan de travail individuel, préparé par l’enseignant, à partir duquel il peut, lors de séances de travail en autonomie, organiser sa semaine et suivre sa progression. L’organisation de l’espace de la classe est pensée pour faciliter l’accès de l’élève aux outils dont il aura besoin : accès aux fichiers (autocorrectifs pour certains), à la documentation, aux ordinateurs, aux ateliers. « Grâce à la mise en situation de recherche, l’élève construit lui-même ses savoirs et ses savoir-faire », précise Michel Xufré.

L’organisation coopérative de la classe permet d’articuler les activités individuelles et collectives d’apprentissage. L’entraide et la coopération entre les élèves, encouragées par les classes multi-niveaux, permettent de mutualiser les idées et d’enrichir les connaissances. Une fois par semaine, au sein de chaque classe, la réunion de coopérative (ou conseil d’enfants) propose et décide des projets d’apprentissage collectifs et individuels, et aborde les questions relatives à la vie de la classe, les conflits et les contrats de comportements. « La présidence, le tour et le temps de parole sont pris en charge par les enfants, selon un déroulement ritualisé : « Je me plains, je félicite, je propose, je remercie. » L’enseignant est le secrétaire et le garant du bon déroulement du conseil », expliquent les enseignants.

Le conseil de classe (conseil d’enfants), classe d’Amélie en 2015 (ressources ICEM).

Redonner du sens aux apprentissages est une question centrale dans la pédagogie Freinet. Aussi apprend-on à écrire pour le plaisir d’être lu, à lire pour celui d’être entendu, à faire pour montrer. Les activités d’expression et de communication sont valorisées : journal de l’école, correspondance scolaire, ateliers de création (auxquels les parents sont associés pour partager des savoir-faire), présentation à la classe de ses découvertes ou projets lors des « quoi de neuf ? » , présentation à l’école et aux parents lors des « samedi Célestin» hebdomadaires qui deviendront, suite à la réorganisation de la semaine de quatre jours, les « vendredi Célestin ».

« Super c’est vendredi », présentation du travail à toute l’école en 2015 (ressources Icem).

Un modèle expérimental

Ces principes et outils, éprouvés par les générations successives d’enseignants, figurent encore dans le projet d’école 2016-2020 de l’école Freinet. Certaines pratiques ont largement essaimé en dehors du mouvement Freinet, comme la correspondance scolaire ou les conseils d’élèves, pratiquées aujourd’hui dans d’autres écoles. Freinet a longtemps fait office de laboratoire expérimental. Des enseignants sont venus et viennent toujours en stage d’observation. Le mouvement Freinet (ICEM), jusque très récemment, dispensait des stages à l’institut de formation des maîtres. Le dernier congrès international de l’ICEM organisé à Caen, en 2013, a réuni plus de 500 enseignants et éducateurs venus de France et de l’étranger. George Pau-Langevin, ministre déléguée à la réussite éducative, était venue rappeler le rôle des mouvements pédagogiques dans la refondation de l’école.

La municipalité d’Hérouville-Saint-Clair, socialiste jusqu’en 2001 puis centre droit, a toujours soutenu l’école et son projet. « C’est un projet qui nous tient à cœur, confirme Caroline Boisset, actuelle adjointe pour l’éducation et la petite enfance. L’école contribue à l’attractivité du territoire. Nous l’avons encore mise en avant pour obtenir le label Cité éducative en 2019. » La réputation de l’école Freinet a permis de maintenir des effectifs constants, alors que plus des deux tiers des enfants viennent de l’extérieur, des autres quartiers d’Hérouville, de l’agglomération et de toute l’académie. Pour le projet d’école.








« Cette école est une remarquable application de la pédagogie Freinet, pleine d’humanité pour l’enfant et par ricochet pour les parents ».

Elsa, parent d’élève

Noëlle et Laurent Lehoux ont découvert l’école Freinet en 1996. Ils ont tout de suite été séduits par le concept et y ont scolarisé tous leurs enfants, qui « s’y sont épanouis. L’école a apporté beaucoup à nos enfants ; les plus grands s’en souviennent encore. En tant que parents aussi on y trouvait notre compte, on pouvait s’investir activement. » Dans l’esprit des écoles ouvertes, les parents, comme les animateurs de loisirs, sont considérés comme coéducateurs des enfants et peuvent, à ce titre, participer aux activités de l’école : tenir un atelier pour un petit groupe d’enfants, collaborer avec les maîtres, sous leur responsabilité pédagogique, assister à des moments d’enseignement. Des parents animent des ateliers de menuiserie, expression corporelle, sculpture, cuisine. D’autres proposent de s’occuper des jardinières de l’école, d’organiser des échanges de livres ou de vêtements lors des « samedis Célestin ».  

« L’ouverture, l’autonomie et la capacité d’aider les autres, autant de valeurs apprises à l’école Freinet. Il semble que la méthodologie devrait plutôt s’étendre que s’éteindre.»

Ségolène, ancienne parent d’élève

« Une école ouverte où chacun peut apporter sa pierre à l’édifice », apprécient Julien Danlos et Aurélie Letourneur, parents de deux élèves à Freinet. « Les enfants acquièrent de solides bases, qui nous semblent nécessaires pour évoluer en société : développement de l’autonomie et du sens critique, apprentissage valorisant s’appuyant sur l’expérience et l’expérimentation, prise de parole en public, respect des autres et entraide, gestion douce des conflits et tant d’autres choses… ».





« J’apprécie cette école, l’émulation joyeuse, les apprentissages libres dans un cadre bienveillant, le respect de l’enfant et l’accompagnement à l’épanouissement individuel et collectif. »

Pauline, parent d’élève

Dans la pétition de soutien à l’école lancée par les parents d’élèves en avril 2020, ceux-ci affirment leur attachement à cette pédagogie « qui s’intéresse à l’enfant avant tout. Il peut s’y développer et apprendre à son rythme (…) dans un climat bienveillant, sans stress, ni compétition. En classe règne une émulation, qui donne envie à chacun de progresser. Une fois par semaine, à l’occasion des « conseils d’enfants », ils apprennent à s’écouter, à dialoguer et à trouver des solutions, dans un esprit collectif. Ils deviennent ainsi les citoyens de demain. Toutes ces raisons nous incitent, parents et grands-parents, à nous investir tout au long de l’année, dans la vie de l’école. »

« Une pédagogie essentielle pour comprendre la relation au monde et aux autres. Mes deux enfants y ont pris le goût d’apprendre et de partager. »

Philippe, ancien parent d’élève

Quel impact pour ces futurs citoyens ?

En 1996, Henri Peyronie, professeur émérite de l’université de Caen en sciences de l’éducation, a conduit avec ses étudiants une étude pour tenter de repérer les traces qu’ont pu laisser chez des adultes leurs scolarité dans les classes Freinet : quels souvenirs gardent-ils de cette classe ? Quel impact cette scolarité a-t-elle pu avoir sur leur choix professionnels, leur vie de citoyen et leur attitude de parent ? Les anciens élèves de classes Freinet en primaire (dans différentes écoles de Basse-Normandie) interrogés évoquent « le plaisir qu’ils avaient d’aller en classe, plaisir parfois opposé à d’autres expériences scolaires rébarbatives (…) L’imprimerie du journal, les voyages chez les correspondants ou les échanges de courriers, les textes libres, les sorties dans le milieu environnant, sont les pratiques scolaires qui sont évoquées le plus souvent. Des formulations communes traversent plusieurs entretiens : « on faisait des trucs », « chacun était respecté pour ce qu’il était », « on pouvait bouger ». L’attachement à la personne de l’enseignant est aussi récurrente. » Les témoins interrogés affirment que « leur manière d’être au travail et dans la vie doit quelque chose à cette scolarité », peut-on lire dans les conclusions de l’étude.

« Ayant eu des difficultés d’apprentissage et d’adaptation, je dois mon « salut » scolaire à la méthode Freinet. Elle permet un éveil de l’élève qui n’a pas son pareil. »

Jean-Philippe, ancien élève

Mariette Patourel a été enseignante à l’école Freinet de 2000 à 2011. La retraitée hérouvillaise rencontre souvent d’anciens élèves et se réjouit de ce qu’ils sont devenus. « Avocats, médecins, cuisiniers, comédiens… Quels que soient leurs milieux d’origine, ce sont des élèves qui ont rebondi dans la vie, se sont adaptés et ont appris à avoir confiance en eux. »

« Tous les élèves qui ont fait cette école avec moi sont des gens aujourd’hui éclairés, curieux, créatifs et plein de succès, témoigne Léo, un ancien élève. Face à l’uniformisation des systèmes, il est bon de rappeler les bénéfices des alternatives. »

« Cette école permet de devenir un citoyen et un adulte de demain, responsable de ses choix, de sa parole et de sa pensée. »

Delphine

Période de crise

Les enseignants de l’école Freinet étaient affectés jusqu’à présent selon les règles générales applicables aux mouvements, en fonction d’un barème de points. Jusqu’en 1989, un entretien préalable avait lieu avec l’équipe pédagogique et l’inspecteur de l’éducation nationale du secteur, afin de faire connaître au candidat les spécificités de l’école. Celui-ci a disparu avec la loi Jospin instaurant les projets d’établissement. De ce fait, certains enseignants ont pu postuler sans connaître les méthodes Freinet. L’équipe pédagogique, appuyée par l’ICEM, se chargeait de les former. Ceux qui n’adhéraient pas au projet ou à l’engagement induit, partaient au bout d’un an ou deux. Mais l’équipe est restée relativement stable jusqu’à ces dernières années.

À la fin de l’année scolaire 2018-2019, quatre enseignants quittent l’école, dont la directrice. Après trois appels à candidature infructueux, une enseignante de l’école, Virginie Fessard, accepte de prendre le poste de direction par intérim pour un an. À la rentrée 2019, c’est donc une équipe renouvelée au tiers qui prend ses fonctions. Très vite, des dissensions apparaissent, notamment avec la nouvelle directrice. En décembre 2019, une enquête administrative est ouverte. L’école Freinet entre en période de crise.

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Pour aller plus loin : « La voix de l’écolier », un film de Lydie Turco sur l’école Freinet d’Hérouville-Saint-Clair réalisé en 2010 (disponible en VOD).

Haro sur Freinet

Septembre 2019. La cohésion tarde à se créer au sein de l’équipe. Elle va franchement se dégrader dans les semaines qui suivent. L’historique « conseil des maîtres » hebdomadaire ne parvient plus à réguler, tandis que les directives de la hiérarchie sont de plus en plus vécues comme des intrusions au fonctionnement interne de l’école. Les discussions achoppent autour du portail d’entrée de l’école, qui ne doit plus être maintenu ouvert, des activités pédagogiques complémentaires (les APC) ou des évaluations nationales que contestent les enseignants.

Les méthodes naturelles d’apprentissage de la lecture et de l’écriture sont aussi dans le collimateur du ministre Blanquer, qui estime que seule la méthode syllabique a fait ses preuves. En avril 2018, il publiait quatre circulaires et un guide entièrement dédié à l’acquisition de la lecture au CP. « La liberté pédagogique n’est pas l’anarchisme, martelait-il alors. C’est d’ailleurs beaucoup plus sécurisant d’avancer à la lumière de ce que l’institution a défini, sur la base de la recherche. » Il poursuivait : « Certains (inspecteurs) regrettaient de ne pouvoir intervenir quand ils constataient telle ou telle mauvaise pratique en classe en l’absence de texte national de référence. Désormais, il y en a un… »  (extraits du Parisien, 25 avril 2018)

« La gouvernance collégiale, ça n’existe pas. »

Claude Chotteau, adjoint au directeur académique.

Institut coopératif de l’Ecole Moderne fondé par Freinet en 1947, qui regroupe l’ensemble des ensaignants pratiquant la pédagogie Freinet.

Vouloir imposer des méthodes « normalisées » à une école Freinet devait nécessairement engendrer des crispations.  Au sein de l’école, le mauvais rôle est revenu à la directrice. « Elle n’a pas pu ou n’a pas voulu s’appuyer sur son équipe, elle a pris tout pour elle et s’est retrouvée entre le marteau et l’enclume », analyse Guillaume Fourmont, président du groupe départemental de l’ICEM. En conseil des maîtres, les directives de la hiérarchie deviennent « non négociables ». « Si on n’était pas d’accord, la directrice remontait l’information à l’inspection académique qui tranchait », expliquent des enseignantes. Le vote collectif n’est plus pris en compte, les informations ne circulent plus librement ; bientôt, le principe même de la gouvernance collégiale est balayé. « Un système de gouvernance collégiale dans une école publique, ça n’existe pas, tranche l’adjoint au directeur académique, Claude Chotteau. Comme dans toute organisation humaine, il faut un pilote, et ce pilote, c’est la directrice. »

Il s’agit d’une investigation menée par l’administration au sein de l’établissement, comprenant l’audition de témoins, et qui peut, le cas échéant, entraîner des sanctions disciplinaires.

Deux mois après la rentrée, une enseignante est arrêtée, puis mutée, suite aux signalements de la part de collègues et de parents faisant état de « comportements inappropriés » auprès des enfants. « La hiérarchie était au courant depuis plusieurs années. La collègue n’a pas été inspectée. Cet événement, difficile à gérer, a cristallisé notre début d’année, raconte une enseignante. Il était interdit d’en parler. » Est-ce cela qui a motivé l’inspection académique à diligenter une enquête administrative sur toute l’école ?

Portes-ouvertes à l’école en 2017. ©ville d’Hérouville Saint-Clair.

Le 5 décembre 2019, les enseignants sont avertis par courrier qu’une enquête est ouverte. Dans la foulée, ils tentent une réunion de médiation, en présence de membres de l’ICEM et de représentants syndicaux. Face à ses collègues, la directrice parle pour la première fois de « harcèlement ». Une plainte aurait été déposée. Le 17 décembre, une équipe d’inspecteurs débarque à l’école. Tout le personnel est auditionné individuellement, sans avoir le droit d’être accompagné syndicalement. L’entretien porte exclusivement sur les dysfonctionnements au sein de l’équipe, mais étonnamment, le cas de l’institutrice « débarquée » n’est pas évoqué. L’adjoint au directeur académique emploiera singulièrement, évoquant les conclusions de l’enquête, le terme « d’exfiltrée ». Les auditions se poursuivent le 14 janvier. Des inspecteurs visitent les classes, photographient des cahiers des élèves. Mais à la différence d’une inspection classique, les enseignants ne sont pas questionnés sur leurs méthodes de travail. Il n’y a aucune discussion.

Une classe de l’école Freinet d’Hérouville Saint-Clair.

Une équipe à l’arrêt

Les agents publics bénéficient de la protection de l’administration contre les attaques dont ils sont victimes à l’occasion de leurs fonctions.

La DSDEN (Direction des services départementaux de l’Education nationale) annonce un retour des résultats d’enquête en février. Rien ne vient et la situation se crispe. Une enseignante accusée de retards est convoquée par l’inspection, sans échange préalable avec la directrice. Ses collègues s’en émeuvent auprès d’elle. Le soir même, ils sont convoqués par l’adjoint du directeur académique qui leur apprend que la directrice est placée sous protection fonctionnelle et les exhorte à « faire leur examen de conscience ». Le lendemain, une autre enseignante reçoit la visite de l’inspectrice parce qu’elle est soupçonnée d’être entrée dans le bureau pour prendre des documents. « Quel bureau ? » s’étonne-t-elle. Dans le « bureau » se trouvent la photocopieuse et la cuisine des enseignants. Les jours suivants, sept enseignantes se mettent en arrêt de travail, à tour de rôle. Certaines ont ouvert un dossier pour « accident de service »  sur le registre santé et sécurité au travail. « On était sous pression, avec l’impression d’être sans arrêt contrôlés », témoigne l’une d’elle.

Le 2 mars, les enseignants apprennent « qu’à compter de la rentrée 2020, tous les postes de l’école Freinet sont profilés au fur et à mesure de leur vacance ». En clair, les enseignants ne seront plus recrutés au mouvement, mais sélectionnés par l’administration après entretien. Le seul poste vacant est alors celui de la directrice. Les parents d’élèves, inquiets devant la tournure des évènements, obtiennent un rendez-vous avec l’inspectrice de circonscription et l’adjoint au directeur académique le 11 mars pour connaitre les conclusions de l’enquête. L’inspection s’engage à tenir prochainement une réunion devant l’ensemble des parents.  Le confinement a mis fin à leurs attentes. Report sine die.

Tous les postes profilés

Le 16 avril, en plein confinement, les enseignants reçoivent un courrier de l’inspection les informant que leur poste n’est pas reconduit à la rentrée et qu’ils doivent participer au mouvement. Désormais, ce ne sont plus les seuls postes vacants qui sont profilés, mais l’ensemble des postes de l’école. Pour conserver leur affectation, ils devront candidater, d’ici le 7 mai, avec lettre de motivation, CV et entretien devant l’Inspection académique. La méthode est inédite. Les postes profilés correspondent en général aux postes de direction ou « à dispositif » (CP dédoublés notamment). Mais elle peut s’entendre dans le cas de Freinet : « Il s’agit de mettre en adéquation les candidats avec des postes qui relèvent d’une pédagogie particulière, demandant un engagement fort », justifie l’adjoint au directeur académique, Claude Chotteau. Problème : dans le profil de poste, le terme de pédagogie Freinet n’apparaît pas, au profit de celui, plus flou, de « pédagogie coopérative ».

« La pédagogie Freinet n’existe pas, elle emprunte en réalité à un cadre plus large qu’est celui de la pédagogie coopérative »

Claude Chotteau, adjoint au DASEN.

Pour l’adjoint, supprimer le terme n’aura aucune incidence, au contraire, car « la pédagogie Freinet n’existe pas, elle emprunte en réalité à un cadre plus large qu’est celui de la pédagogie coopérative ». Le terme pourrait en outre être vu « comme un système de caste » et effrayer des candidats potentiels. Sauvons l’école Freinet en supprimant la référence. On peut néanmoins s’interroger sur la pertinence de ce reprofilage intégral en plein confinement. D’autant que la décision est venue avant que l’enquête administrative n’ait livré ses conclusions. La direction académique trouve cela « dommageable » ; les parents d’élèves, inquiétant. Et les syndicats y voient une « sanction déguisée » de l’inspection, qui affecte tous les enseignants.

Courriers, demandes d’audience, pétitions : l’académie reste sourde

Comment assurer la continuité pédagogique de l’école, sans celle de l’équipe en place ? Les parents d’élèves, l’ICEM et les professeurs des écoles s’en inquiètent. Ces derniers demandent une audience au directeur académique. En vain.
À la demande des parents, la députée de la circonscription, Laurence Dumont, s’est elle aussi fendue d’un courrier et a reçu par téléphone une fin de non recevoir. Il n’y aura pas de moratoire sur le profilage des postes. Le 30 avril, les parents d’élèves décident alors de lancer une pétition « Ecole Célestin Freinet en danger ! » demandant l’abandon du plan de remaniement de l’équipe et le maintien de la pédagogie Freinet. En quelques jours, la pétition reçoit plus de 3 000 signatures.  

Mobilisation des parents d’élèves devant la DSDEN pour remettre leur pétition, le 7 mai.

En conseil citoyen le 7 mai, le maire d’Hérouville-Saint-Clair, Rodolphe Thomas exprime aussi son inquiétude : « Le remaniement de l’équipe en place nuirait fortement à l’application de la méthode Freinet. Elle est garante d’un savoir-faire, d’une expertise technique, d’une connaissance d’un territoire et d’une population ». Et souligne que la disparition du « projet Freinet » entraînerait la diminution du nombre d’inscriptions (deux tiers sont des dérogations) et donc menacerait directement la survie de l’établissement. « Notre préoccupation, c’est de garder cette école sur le territoire, rapporte Caroline Boisset, adjointe à l’éducation et la petite enfance. Mais notre rôle en tant que collectivité est celui d’observateur. On ne s’immisce pas entre le projet pédagogique et les ressources humaines. » Le temps a passé depuis que les élus d’Hérouville considéraient que « le problème fondamental de l’école n’est pas technique, mais politique ».

« Seule la directrice est garante du projet. »

La publication de la pétition a forcé l’adjoint au directeur académique à s’expliquer à demi-mots sur les conclusions de l’enquête. Dans un article publié le 8 mai dans Ouest-France, il évoque « de graves fautes en matière de sécurité, des manquements au niveau de la pédagogie, mais aussi des agressions verbales, des menaces physiques, une directrice harcelée et placée sous protection fonctionnelle de la part de la rectrice, des plaintes de parents concernant des mauvais traitements, une enseignante exfiltrée, un environnement malsain… » Le grand public aura donc accès, avant les enseignants, aux résultats de l’enquête, sans connaître les faits qui leur sont réellement reprochés. La veille de la publication de l’article tombait l’échéance pour candidater sur leur propre poste. Seuls quatre des douze enseignants ont postulé. Les autres ont renoncé, par épuisement ou par dépit. Le plan de remaniement est un succès.

Claude Chotteau justifie sa décision de reprofiler les postes. « Une grande partie des enseignants n’adhèrent pas au projet de l’établissement. Ils connaissent deux ou trois principes de la pédagogie Freinet, mais ne l’appliquent pas. Seule la directrice est garante du projet, incontestable dans ses compétences, depuis très longtemps dans l’école Freinet (trois ans, ndlr), un symbole de la volonté de maintenir cette pédagogie Freinet ». La preuve ? Elle est la seule à se former au niveau national. « Les enseignants s’auto-forment et on constate que le résultat n’est pas à la hauteurLes choses sont en train de dériver, on perd la pédagogie Freinet. »

L’ancienne directrice, Maëlle Dumaine, en poste jusqu’en juin 2019, comme l’ICEM, attestent pourtant de l’implication des enseignants qui « participent au groupe départemental de l’ICEM, aux congrès, à la rédaction d’ouvrages collectifs, suivent régulièrement des formations… » Sur leur temps personnel. Car l’ICEM n’a pas été reconduite dans le plan de formation professionnelle des enseignants. La formation nationale dont parle l’adjoint est un « chantier-outil » organisé deux fois par an sur une semaine, pour lequel un seul membre de l’équipe est autorisé à être libéré de service. La directrice en a effectivement bénéficié.

Salle de motricité inaugurée en 2002, ©ville d’Hérouville Saint-Clair.

Freinet accusé de « sectarisme »

« À qui fait-on un mauvais procès ? », s’interroge l’adjoint au directeur de l’Académie. À la directrice, qui « n’aurait de cesse de défendre le projet Freinet » selon l’inspection, mais qui refuse de nous répondre ? Ou à l’équipe en place, qui, toujours selon l’inspection, serait « en incapacité de le maintenir » ? Et si le problème était ailleurs ?

Henri Peyronnie, professeur émérite à l’université de Caen, qui avait participé à l’écriture du premier projet de l’école Freinet à Hérouville, est à l’origine d’une tribune signée par 64 universitaires, chercheurs dans le champ de l’éducation, « pour la valorisation de projets d’écoles Freinet dans l’enseignement public. » Ils s’inquiètent du « processus engagé de démantèlement de l’école Freinet d’Hérouville-Saint-Clair, qui va mettre un terme aux 43 années de vie et d’apprentissages en pédagogie Freinet dans la commune. La décision de démettre les enseignants titulaires de leurs postes revient de fait à mettre un terme à ce projet ; il s’agirait de le remplacer par un projet « innovant » plus en phase avec les orientations ministérielles actuelles. »

Banderole des parents devant l’école Freinet d’Hérouville Saint-Clair.

« L’Education nationale ne veut pas admettre que puissent exister différents courants pédagogiques en son sein. »

Henri Peyronnie, professeur émérite de l’Université de Caen.

« Le terme d’innovation, dans le langage du gestionnaire, n’est pas le même que celui de Freinet, explique Henri Peyronnie. L’Education nationale ne veut pas admettre que puissent exister différents courants pédagogiques en son sein. » Pour le professeur de l’université de Caen, les écoles Freinet constituent une chance pour le territoire où elles sont insérées, en même temps qu’une opportunité pour l’École française. « Elles sont porteuses de la préfiguration de réponses efficaces à des problématiques contemporaines de l’école. Des réponses que la forme scolaire traditionnelle s’efforce en vain de concevoir.»

La pédagogie Montessori est une méthode d’éducation créée en 1907 par Maria Montessori. La plupart des établissements Montessori en France sont des écoles privés « hors contrat ».

L’inspection parle à propos de Freinet de risque de « sectarisme », peu compatible avec les missions de l’institution. Pourtant, le ministre Blanquer ne tarit pas d’éloge à l’égard de « l’esprit Montessori », dont il aimerait que le service public s’inspire. Pourquoi prendre appui sur la mouvance Montessori, présente essentiellement dans des établissements privés, plutôt que sur la mouvance Freinet, à l’œuvre au sein des écoles publiques ?

France Culture, 28 juillet 2017.

De l’art de faire du Freinet sans Freinet

Le 18 mai, la DSDEN rendait, par visioconférence, ses conclusions d’enquête aux enseignants, puis le lendemain, aux représentants des parents d’élèves. Aucune mesure disciplinaire à l’encontre des enseignants n’est retenue. En revanche, l’inspection constate une « opposition systématique de l’équipe face à l’institution. L’école Freinet est publique, et même si elle est différente, elle doit se conformer au cadre et au programme national. » Concernant la gouvernance de l’école, elle propose une solution «  à mi-chemin entre le collégial et la direction unilatérale. »

Quant à l’avenir de l’école, il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter. « Une équipe nouvelle, motivée, apportera un nouveau souffle pour faire de cette école un laboratoire de référence sur les méthodes coopératives. » Un stage de deux jours sera organisé à la rentrée « afin d’assurer d’emblée la cohérence d’équipe», autour de la directrice. Les futurs enseignants profilés seront accompagnés tout au long de l’année par l’équipe de circonscription de l’académie, « avec bien évidemment des constats, des préconisations partagées, des visites, des échanges, pour faire quelque chose de riche ». Sans violence envers les enseignants, assure Claude Chotteau, de l’académie.

« Freinet n’est pas remis en cause », martèle l’inspection. « Son existence est consacrée dans le long cours dans le profilage des postes et dans les formations qui vont être données », répond Mathias Bouvier, directeur académique. L’ICEM n’a pourtant pas été associé aux entretiens de recrutement qui se sont déroulés le 10 juin. Il n’a pas non plus été sollicité pour intervenir sur les deux jours de formation promises sur l’année aux enseignants. Deux jours de formation… pour connaître plus qu’un ou deux principes de la pédagogie Freinet, comme il a été reproché à l’ancienne équipe.

Quant au nouveau projet pédagogique, il sera élaboré par la nouvelle équipe, « avec l’aide de conseillers pédagogiques, de l’inspectrice de circonscription et d’experts de l’ICEM national ». Le nom de Sylvain Connac, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier, auteur de plusieurs recherches sur les pédagogies coopératives, a été évoqué à plusieurs reprises par l’administration. Or, si celui-ci a bien signé la tribune des 64 universitaires pour la défense des écoles Freinet, en revanche, il n’a pas été contacté par la DSDEN pour réfléchir au nouveau projet de l’école d’Hérouville, dont il ne connaît rien.

« Puisqu’il y a consensus, il convient de se tourner vers l’avenir. »

Mathias Bouvier, directeur académique
Inauguration du terrain de billes, novembre 2018. ©ville d’Hérouville Saint-Clair.

Deux des quatre anciens enseignants qui avaient repostulé n’ont pas été convaincus par les arguments de l’inspection. Ils ont décidé de ne pas se rendre aux entretiens de recrutement, « en l’absence de précision sur le projet d’école, sur la gouvernance et sur la direction ». Une seule enseignante de l’ancienne équipe et la directrice se sont présentées. La rectrice Christine Gavini-Chevet et le directeur académique Mathias Bouvier, en entretien l’après-midi même avec une délégation de parents du collectif de défense de l’école Freinet pouvaient-ils l’ignorer ? « Cette décision du profilage fait partie du passé. Il convient de se tourner vers l’avenir. D’ailleurs la majorité de l’équipe enseignante actuelle a participé ce matin aux entretiens visant à réintégrer leur poste », a affirmé Mathias Bouvier.

Pouvaient-ils ignorer également le vote en conseil d’école, la veille au soir, d’une motion demandant « l’abandon du profilage des actuels titulaires au profit d’autres solutions concertées avec les différentes parties », adoptée à 22 voix pour et trois abstentions (deux voix pour la mairie et une pour la directrice) ? La rectrice en conclut pourtant que « les changements en cours font consensus entre représentants des parents, enseignants, collectivité locale et DSDEN ». Fin de la discussion. Les questions des parents et des enseignants sont jusque là restées sans réponse.

Le 20 juin ont lieu les portes ouvertes de l’école Freinet : « Vous pourrez, vous aussi, découvrir l’école et la pédagogie Freinet dans cette école publique. Les enseignants ainsi que les parents d’élèves vous feront partager leur expérience et répondront à vos questions », annonce le communiqué. Il ne tient qu’à l’inspection académique que l’événement ne se transforme pas en journée d’adieux.


À lire aussi, l’enquête sur l’école Freinet publiée sur Le Poulpe, média indépendant d’investigation locale.

Marylène Carre

Journaliste et auteure née en 1976. Travaille pour la presse régionale et nationale, explore les nouveaux médias, le documentaire sonore et le film documentaire, anime des ateliers médias et des résidences de journaliste.