Juillet 2020

Mini-maisons

Angèle Hiverlet (texte), Emmanuel Blivet (photographie)

Une tiny où vivre en famille

Il faut traverser la campagne, des passages forestiers, de petites départementales aux virages serrés pour parvenir jusqu’à la tiny house de Delphine et Nicolas, entre Caen et Bayeux. J’imagine que l’arrivée de leur mini-maison n’a pas dû passer inaperçue et a dû donner quelques sueurs froides aux conducteurs.

La mini-maison est installée sur une parcelle de 5 000 m2. À proximité, un trampoline, un potager, une mini-serre, et un espace de labyrinthe. « Ici tu as l’entrée, la salle, la cuisine, le bureau et voilà ! », m’indique Delphine en me faisant visiter. Je suis frappée par la luminosité, la couleur jaune des fenêtres, et tous les rangements, notamment des étagères de livres un peu partout. La planche qui constitue le bureau laisse place à un piano encastré sur lequel joueront les enfants durant tout l’entretien. Je suis bluffée par l’ingéniosité avec laquelle chaque chose trouve une place. Au fond de la mini-maison, nous arrivons dans la buanderie / salle de bain composée d’une douche, lavabo, toilettes sèches, chauffe-eau, machine à laver (!) et penderie / colonne de tiroir. Tout est optimisé.

Grimpons à l’étage à l’aide d’un escalier rabattable : cinq marches plus haut, je suis dans un couloir avec une immense fenêtre à ma droite, un sol transparent sous mes pieds et bientôt la chambre parentale sur ma gauche. Au fond se trouve la chambre des enfants en deux niveaux : le premier pour Clémence (sept ans) et le second pour Maxence (quatre ans). Chacun a un espace de jeux, plus ou moins grand, leur permettant d’être vraiment chacun dans leur chambre.

Curieuse, je m’assois sur le lit de Maxence. Un adulte peut aisément s’installer assis et lui lire une histoire, sans crainte de courbature en sortant car la tête ne touche pas le lit du dessus. Tous les détails ont été pensés lors de la phase de réflexion et de conception des plans par Delphine et Nicolas. Ils ont ensuite été agrémentés par les propositions des constructeurs normands de « La Tiny House », entreprise installée à Poilley, dans le Sud-Manche, à l’origine des premières tiny françaises.

Minimalisme et tiny house

Au moment de leur réflexion, Delphine et Nicolas sont venus visiter notre tiny house, afin de se rendre compte des volumes et d’envisager l’agencement qui leur conviendrait. D’ordinaire, les délais de construction sont de l’ordre de deux ans à cause du carnet de commande important du constructeur. Dans leur cas, Delphine et Nicolas rencontraient l’entreprise en mai 2019 et elle leur était livrée en janvier 2020, par le hasard d’une annulation de chantier : « Il y a un trou pour décembre, on peut vous la construire à ce moment-là. », leur avaient dit les constructeurs.

Delphine est née au début des années 70 avec des parents « post-soixante-huitards ». « J’ai grandi dans une sorte d’habitat partagé avant l’heure, raconte-t-elle. Mes parents avaient acheté un terrain avec six familles : chacun sa maison mais un grand terrain commun au milieu.  En tant qu’enfant c’était super. » Elle en garde de très bons souvenirs et des amitiés qui durent encore aujourd’hui. Régnait un climat de liberté et de confiance « car il y avait toujours des adultes qui surveillaient l’ensemble des enfants ».

Le minimalisme n’est qu’un des aspects immergé de l’iceberg.

Le feng shui est un art millénaire d’origine chinoise qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale (le qi, 氣/气) d’un lieu de manière à favoriser la santé, le bien-être et la prospérité de ses occupants.

Delphine s’est rapidement intéressée à l’écologie et aux modes de vie alternatifs. Elle est abonnée à la revue Silence, le magazine des alternatives, fait son mémoire de BTS économie sociale et familiale sur les petites gestes de tous les jours pour préserver l’environnement. Il y a 20 ans, elle faisait installer un composteur au pied d’un immeuble à Hérouville-Saint-Clair. La transition a été progressive. « Ça a été un gros travail sur moi, nuance-t-elle. J’ai vraiment commencé le minimalisme après la naissance de mon fils en 2015. » Une de ses amies qui pratique le feng shui vient l’aider à trier sa maison pièce par pièce.

« Cela fait longtemps que je m’intéresse à la gestion du temps, la gestion des émotions, le rapport aux objets, le bio, le compostage, le recyclage. » Delphine vit sa transition écologique également dans l’éducation et l’école à la maison (instruction en famille). Le minimalisme n’est qu’un des aspects immergé de l’iceberg qui a amené cette famille à vivre en tiny house.

L’Instruction en famille (IEF) répond à l’obligation d’instruction des enfants dans le cadre familial et en dehors des structures d’école à distance, comme le Cned. Il s’agit d’enseigner de manière informelle et comme on le souhaite.

De son côté, Nicolas est un conducteur de train à la retraite. Il a toujours beaucoup bricolé : péniche, bateau, appartement… Ils ont passé les 17 dernières années avec toujours un projet de rénovation d’envergure. Cette fois, ils décident de passer par un constructeur. Sur le plan environnemental, Nicolas a toujours été sensible aux côtés pratiques : limiter le gaspillage de l’eau, de l’électricité. Après avoir vécu des années à Hérouville-Saint-Clair, où « il y a des immeubles partout et où on ne voit pas les étoiles », il aspire à une vie isolée et au calme. La conjugaison de ces deux approches de l’écologie et du minimalisme se retrouve dans le nouveau choix d’une habitation alternative autonome.

Aspirations à l’autonomie

Au hasard d’une recherche sur le bon coin, Delphine et Nicolas trouvent le terrain où ils sont actuellement. « À notre arrivée, la maire nous a annoncé que nous n’avions pas le droit d’être là ; le terrain était en zone naturelle. Depuis, on crée des liens. L’élue s’est rendue compte que nous étions des gens « normaux »..

La famille vise à moyen terme l’autonomie alimentaire : « Nous avons commencé un potager et avons planté des arbres fruitiers. » Au milieu du terrain, Nicolas a créé un labyrinthe : un chemin tondu entrecoupé de la végétation qui arrive à hauteur de buste. Un vrai terrain de jeu pour faire rêver les enfants qui ont aussi un trampoline, des vélos et une cabane. La tiny est autonome en eau et électricité. Le tout est couplé avec une bouteille de gaz pour la cuisson et le chauffage. « On a allumé un petit peu cet hiver mais au final, dès qu’on cuisine, le distillateur, le four… ça chauffe la maison. »

Il faut six heures pour produire quatre litres d’eau potable à l’électricité solaire.

La question de l’eau se pose dès mon arrivée quand on me propose une tisane. Delphine vide les dernières réserves d’eau potable qu’ils ont de la veille et m’explique leur fonctionnement. « Nous récupérons l’eau de pluie et l’eau du puits qu’on met dans la cuve dehors et qui arrive au robinet. Elle est filtrée déjà trois fois avant d’arriver au distillateur : là, l’eau est chauffée à 100 degrés, s’évapore, passe dans un filtre à charbon et nous récupérons l’eau dans un pichet. » Il faut six heures pour produire quatre litres d’eau potable à l’électricité solaire. Forcément, elle devient un bien précieux dont on use avec parcimonie.

Quant à l’électricité, elle est produite par neuf panneaux solaires installés à proximité de la maison sur l’herbe. Ils sont reliés à deux batteries au lithium permettant une utilisation raisonnée, mais clairement suffisante pour une famille de quatre personnes. « Dès qu’il fait beau, on peut faire deux machines à laver, de l’eau, charger un téléphone portable voire l’ordinateur… Une fois, j’ai eu une coupure générale d’électricité : j’avais laissé brancher un ordinateur et le soir à 23h, « pouf » tout s’est éteint. » Depuis, il ont déplacé le boîtier de visualisation du niveau de charge des batteries dans la buanderie pour être plus vigilant sur la consommation électrique.

La graine était en terre

Le choix de cet habitat n’a pas été un coup de foudre immédiat, mais plutôt une longue histoire faite de différentes rencontres. D’abord avec Yvan Saint-Jours (journaliste, fondateur du magazine La Maison Ecologique et co-fondateur de Kaizen), rencontré dans le cadre professionnel. Il est le « père » de la première tiny house française, construite en Normandie en 2013, avec Bruno Thierry, l’un des deux charpentiers de Poilley. « Je l’écoutais avec intérêt en me disant « quand même… c’est petit », raconte aujourd’hui Delphine. Mais cela a semé une petite graine. » Quelques mois plus tard, Théo, son premier fils qui a aujourd’hui 24 ans et vit au Canada, débutait son apprentissage de charpentier dans la Manche, tout près de l’entreprise de « La Tiny House ». Par la suite, ce sont les rencontres avec d’autres familles pratiquant l’instruction en famille, dont une vivant en camion aménagé, qui viendra ajouter de l’eau à la graine déjà en terre.

Nicolas et Delphine avaient aussi envie de voyager. Ils en avaient fait l’expérience avec une mini-péniche . « L’idée était de partir voyager avec. Au final, on l’a surtout construite. Le chantier a pris sept ans… On est partis un été tous les deux sur les canaux. Après la naissance de Clémence, on a fait quelques sorties. Après, il y a eu le voilier. » L’avantage d’un habitat nomade terrestre, c’est de pouvoir faire courir les enfants quand l’énergie déborde. Ils optent pour la tiny house et font appel aux constructeurs de Poilley.

Une vidéo réalisée par le journal en ligne Reporterre sur un couple qui s’était installé, en tiny house, à Douvres-la-Délivrande, au nord de Caen.

Une maison nomade ?

La mobilité avec une tiny house a ses limites. Pas si facile de déplacer une maison, aussi petite soit-elle. À cela s’ajoute l’installation électrique trop encombrante et peu mobile pour un voyage au long court. D’autant que le poids est légèrement supérieur à la législation. Il faudrait l’alléger de 250 kilos : « Il y a la possibilité d’enlever la machine à laver, le four, le frigo, les caisses de rangement sous le canapé, les tiroirs… Nous avons tout pesé en s’installant : on a ajouté une tonne plus ou moins. » C’est donc un déménagement complet qui s’annonce à chaque déplacement. La hauteur du faitage est aussi supérieure à la commande : elle atteint 4,20 mètres de haut, rendant moins maniable les déplacements car la hauteur des ponts est généralement autour de 4,15 mètres en France.

Finalement, la possibilité de bouger est plus un sentiment de liberté et permet à la famille d’apprécier… sa sédentarité. L’expérience de vie sur le terrain est très riche et les rapproche beaucoup. « Ça nous a obligés à réfléchir aux choses essentielles, à nos besoins minimums, à enlever le superflu. » Et à communiquer.

Rencontre Grand-Format : On vous invite à venir boire un verre autour de la tiny house d’Angèle Hiverlet, auteure de cet article, jeudi 23 juillet à 18h, entre Clinchamps-sur-Orne et Amaye-sur-Orne, au sud de Caen. Si vous êtes intéressés, écrivez-nous ici : contact@grand-format.net, afin qu’on puisse s’organiser!

Angèle Hiverlet

Avec mon mari, j’ai construit une tiny house il y a deux ans. Depuis, j’ai créé Effet Colibri : j’accompagne les femmes à avancer dans leur démarche écoresponsable sans sombrer dans l’épuisement au passage. Cela se concrétise par des ateliers et conférences sur le zéro déchet (produits ménagers / cosmétiques) et un programme : cinq minutes par jour pour (re)devenir zen en cuisine qui commence le 17 août. Toutes les infos sur le site : https://effetcolibri.fr