Juin 2020

Freinet versus l’institution ?

Marylène Carre

Une école « sans murs »

L’école publique Célestin-Freinet ouvre en 1977 dans la ville nouvelle d’Hérouville-Saint-Clair. Elle est encore aujourd’hui la seule école normande et l’une des rares en France à pratiquer exclusivement la pédagogie Freinet.  Mais l’équipe enseignante et le projet d’école sont mis en cause cette année par l’inspection académique. L’institution ne tolèrerait-t-elle plus en son sein l’esprit critique ?

C’est une petite école de 280 élèves, de la maternelle au CM2, dans le quartier du Bois à Hérouville-Saint-Clair, aux portes de Caen. L’école Célestin-Freinet porte le nom du père de l’École moderne ; elle est la seule en Normandie à pratiquer exclusivement sa pédagogie développée dans l’entre-deux-guerres et qui fait de l’enfant l’auteur et l’acteur de ses apprentissages.

Quand la crise sanitaire du coronavirus s’est déclenchée, les instituteurs, ont, comme dans toutes les écoles, assuré la continuité pédagogique. Après le déconfinement, les enfants ont retrouvé leurs maîtres et maîtresses… pour quelques semaines encore. Car à la rentrée 2020, la plupart d’entre eux ne seront plus là. La direction académique a en effet décidé, en plein confinement, de « reprofiler » les douze postes d’enseignants. Chaque titulaire devait candidater sur son propre poste, que certains occupaient depuis des années, faisant montre de ses compétences et motivations. Dans le profil de poste, le terme de « pédagogie Freinet » n’apparaît plus.

Le procédé, inédit, quel qu’en soit l’objet, rompt l’héritage. La plupart des enseignants ne reviendront pas à la rentrée prochaine. Les parents d’élèves s’inquiètent : qui garantira la poursuite des pédagogies spécifiques de l’école ? Dans un courrier adressé à la rectrice, certains d’entre eux refusent d’être « la génération de parents qui aura laissé déconstruire cet édifice bâti au prix d’efforts et d’engagements pédagogiques considérables. »

Ville nouvelle, éducation nouvelle

Construction du quartier du Bois. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair

En 1977, l’école Freinet ouvre dans le quartier du Bois à Hérouville-Saint-Clair, à l’initiative du maire, de l’époque, François Geindre, et de son adjointe aux affaires scolaires, Francine Best. Le premier est devenu maire en 1971, à 24 ans. L’équipe municipale est affilée aux « GAM », groupes d’actions municipales, constitués dans les communes de France dans l’élan de mai 68 par des militants qui considéraient que les partis politiques de l’époque ne répondaient pas aux besoins sociaux du moment. Hérouville-Saint-Clair est alors un formidable terrain d’expérimentation. Mettant un terme à la construction des grands ensembles des années 1950-1960 pour loger les classes populaires, le ministère de l’Equipement invite les préfets à choisir en périphérie des grandes villes, des « zones à urbaniser en priorité », qui deviendront des villes nouvelles, créées ex-nihilo. C’est ainsi qu’Hérouville, petit village à l’est de Caen, devient le laboratoire d’une nouvelle urbanité, encourageant l’imagination des architectes et des promoteurs. Entre 1962 et 1975, la population passe de 1 800 à 24 000 habitants.

« On avait la conviction que l’école ne devait pas être déconnectée du milieu dans lequel elle était insérée. »

La municipalité de gauche a pour cette ville nouvelle, une politique éducative exigeante « visant la démocratisation maximale et véritable de l’enseignement », que doivent mener, de front, l’école et la municipalité. « Une politique d’éducation ne peut être conçue sans que les finalités politiques soient en liaison opérationnelle avec les finalités pédagogiques », peut-on lire dans une brochure éditée par la commission éducation du conseil municipal en septembre 1978. François Geindre avait inscrit dans son programme de campagne une « école ouverte » sur la ville et le monde, « dont on ne savait pas trop ce que cela signifiait, sourit aujourd’hui l’ancien maire. Mais on avait la conviction que l’école ne devait pas être déconnectée du milieu dans lequel elle était insérée ».

Mouvement Freinet, Groupe français d’éducation nouvelle, Coopération à l’école, CEMEA, centre d’entrainement aux méthodes d’éducation active, Mouvement des Francs et Franches Camarades (les Francas).

Pour bâtir sa politique éducative, il n’eut qu’à frapper à la porte d’à côté. Sa voisine, Francine Best, arrivait de la Manche où elle avait dirigé l’école normale d’institutrices de Coutances, formant toute une génération d’institutrices aux méthodes d’éducation nouvelle. En 1969, elle devenait directrice de l’École normale de Caen, tandis qu’au ministère de l’Éducation nationale, Edgar Faure faisait siéger dans les « grandes commissions », pour la première et unique fois de leur histoire, les mouvements d’éducation populaire, qui foisonnaient dans l’après 68. « Dans ce climat favorable vont naître, dans les communes tenues par des municipalités de gauche, une centaine d’écoles ouvertes », raconte Francine Best. Des écoles ouvertes sur leur quartier et leur environnement, dont les locaux et les espaces extérieurs sont conçus sans barrières, de sorte que les apprentissages communiquent avec les activités culturelles et de loisirs. 

Francine Best sera à l’origine de la création de trois écoles « ouvertes » à Hérouville : Le Val, Freinet puis Le Bois. Son poste de responsable de la formation continue des professeurs d’école normale et des inspecteurs régionaux, facilitera le recrutement des enseignants affectés à ces écoles. Elle deviendra, à partir 1982, directrice de l’Institut national de Recherche et de Documentation Pédagogique (ex-CRDP) qui impulsera la création du Collège lycée expérimental d’Hérouville.




« On construira d’abord l’école, avant de construire les maisons. »

À l’heure actuelle, on estime à 2 000 le nombre d’enseignants pratiquant la pédagogie Freinet en France et 15 à 20 écoles la pratiquant exclusivement.

Les écoles ouvertes transforment radicalement leur fonctionnement pédagogique : concertation et travail en équipe entre les enseignants, décloisonnements entre les classes, pédagogie active, travail des enfants par projets…  Francine Best veut aller plus loin et faire de l’une de ces écoles un laboratoire expérimental de la pédagogie Freinet. Localement, le mouvement Freinet (Institut coopératif de l’école moderne ou ICEM) compte un vivier d’enseignants militants, la plupart exerçant dans des classes multi-âges du monde rural, ou, de manière isolée, en milieu urbain.

Francine Best convainc Claude et Léonce Dumont, un couple d’enseignants aguerris de Rocquancourt, une petite commune au sud de Caen (Claude préside le groupe départemental de l’ICEM), de constituer une « équipe » pour créer la première école Freinet en Normandie, pratiquant exclusivement sa pédagogie et qui en portera le nom. La future école doit se déployer dans le quartier du Bois qui n’est pas encore sorti de terre. « On construira d’abord l’école avant de construire les maisons », se souvient Francine Best. La ville fait appel à l’architecte Michel Kalt, qui a conçu à Fos-sur-mer, un plan de constructions hexagonales permettant à chaque logement de disposer de sa propre terrasse. Comme un jardin à soi, dans un immeuble HLM. Le même plan sera appliqué au quartier et à l’école. Une école sans angles droits, sans cloisons à l’intérieur, avec de grands espaces collectifs et ouverte sur l’extérieur.  

Plan de l’école. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

Qui est Célestin Freinet ?

Célestin Freinet est né en 1896 dans un petit village des Alpes maritimes, en Provence, au sein d’une communauté paysanne. Élève à l’école normale d’instituteurs de Nice, il est mobilisé pendant la guerre 14-18 et grièvement blessé aux poumons sur le Chemin des Dames. Convalescent et encore handicapé, il devient instituteur à Bar-sur-Loup en 1920. Il cherche à réaliser dans l’éducation son refus de la guerre et de l’endoctrinement qui a mené le peuple à la tuerie. Il étudie les courants d’éducation nouvelle qui foisonnent à cette époque dans toute l’Europe et commence à mettre en pratique l’essentiel de ce qui deviendra la pédagogie Freinet : classe atelier, classe promenade et observation du milieu naturel, production de textes libres, correspondance interscolaire, imprimerie et édition d’un journal… Attaqué par la droite réactionnaire des années trente, qui l’accuse de former de futurs bolcheviques, il quitte l’Éducation nationale et fonde en 1935, avec sa femme Elise, une école privée, laïque et prolétarienne : « Le Pioulier » à Vence. Militant communiste, il est arrêté et interné en 1940 ; l’école est fermée.

Il rejoint la résistance en 1944 puis le comité départemental de libération à Gap. L’école rouvre en 1945 et accueille les enfants victimes de guerre.
Le mouvement Freinet se développe rapidement avec la mise en commun des expériences et la tenue de congrès réguliers, s’organisant en 1947 en Institut Coopératif de l’École moderne (ICEM). En 1949, le film L’école Buissonnière, avec Bernard Blier dans le rôle de Freinet, contribue à la popularité du pédagogue. En 1957, la Fédération internationale des mouvements d’école moderne consacre le rayonnement international de sa pédagogie. En 1964, l’école Freinet est reconnue comme école expérimentale et ses enseignants pris en charge par l’Éducation nationale. Sa renommée attire de nombreux stagiaires et visiteurs du monde entier, et tous les étés s’y déroulent des rencontres appelées « Journées de Vence ». Après la mort de Célestin en 1966, sa femme puis sa fille poursuivront son œuvre. Le Pioulier, acquise par l’État, est devenue école publique expérimentale, inscrite au patrimoine du XXe siècle en 1995.
(Archives photos Amis de Freinet.)

« L’intelligence collective » des enseignants

Le 27 juin 1978, l’école Célestin-Freinet est officiellement inaugurée, au terme d’une première année scolaire. « Après quelques visites d’écoles ouvertes à Dreux et en Angleterre, le projet de l’école fut écrit en référence à la pédagogie Freinet et à des valeurs de l’éducation populaire, se souvient Michèle Helbert, institutrice de la première heure. Les axes principaux concernent, encore à ce jour, l’expression libre de l’enfant, la coopération dans des classes multi-niveaux, l’ouverture de l’école sur la ville (la bibliothèque, le cinéma, les associations), la participation des parents à des ateliers, la correspondance scolaire. » Le journal des enfants, la réunion de coopération et la restitution des travaux le samedi à 11 h, rythmaient les semaines

Auteur de Freinet, 70 ans après : une pédagogie du travail et de la dédicace ? et Le mouvement Freinet, du fondateur charismatique à l’intellectuel collectif : regards socio-historiques sur une alternative éducative et pédagogique.

Professeur en Sciences de l’éducation à l’université de Caen de 1984 à 2007, Henri Peyronie a été un témoin privilégié des débuts de l’école Freinet. « J’ai commencé à m’intéresser à l’école à partir de 1979, date du 37e congrès national de l’ICEM à Caen. J’étais alors professeur à l’école normale et je ne trouvais pas mon compte dans le dispositif de formation continue des maîtres qui se contentait de faire descendre « d’en haut » des textes officiels sur la rénovation pédagogique sans faire confiance à l’expertise des maîtres. À l’inverse, le mouvement Freinet prônait le principe de la formation entre pairs, l’idée que les enseignants pouvaient élaborer eux-mêmes et collectivement, les concepts théoriques, les modèles et les dispositifs pratiques d’enseignement, puisqu’ils les exerçaient, ce que ne savent pas faire des penseurs ou formateurs enfermés dans leur bulle. Ce que j’ai appelé plus tard, « l’intelligence collective » des maitres,  selon une expression empruntée à Pierre Bourdieu. »

La première équipe d’instituteurs constituée par les époux Dumont a écrit l’histoire des vingt premières années de l’école, toujours accompagnée par la municipalité (François Geindre est resté maire jusqu’en 2001). Ils n’ont jamais cessé de se former, expérimenter, se remettre en cause. Pendant des années, l’Institut universitaire de formation des maîtres a proposé un stage annuel dispensé par des enseignants du mouvement, aujourd’hui disparu. Les week-end et l’été, ils participent aux stages de l’ICEM, au cours desquels ils produisent les outils pédagogiques dont ils se serviront : bibliothèques de travail, revues de l’école, fichiers autocorrectifs de l’élève…

Classe Freinet, 1995. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

Lorsque la première génération a commencé à partir à la retraite, elle a transmis le flambeau à ses successeurs : le projet, les méthodes de travail, la formation continue. La seconde génération a assuré la continuité tout en s’adaptant à un environnement nouveau. Le maire de centre droit, Rodolphe Thomas, a succédé au socialiste François Geindre, sans que le projet de l’école ne soit remis en cause. « Beaucoup de mouvements ne survivent pas aux changements de génération, analyse Henri Peyronie. Freinet a tenu bon grâce à la capacité du mouvement à se réinventer en même temps que la société. »

Les 20 ans de l’école Freinet, 1997. ©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

À l’occasion d’un colloque organisé à l’université de Caen pour le centenaire de la naissance de Freinet, en 1996, Yves Guillouet, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, est revenu sur les résultats d’un an d’observation des réunions hebdomadaires du conseil des maîtres de l’école Freinet en 1982-1983. « Cette forme d’innovation est réalisable sous réserve qu’elle soit menée par une équipe expérimentée, cohérente et prête à investir beaucoup de réflexion, d’énergie et de temps dans ce travail. C’était, à l’évidence, le cas de celle que nous avons rencontrée et nous ne doutons pas que son appartenance commune à l’ICEM ait fortement contribué à son engagement. Depuis, l’équipe s’est renouvelée et l’école ouverte Célestin Freinet poursuit, aujourd’hui, le même cheminement. C’est, pour nous, la preuve la plus manifeste que ce type d’organisation pédagogique est viable, au bénéfice des enfants qui y sont accueillis. »


Fort de son héritage, l’école Freinet allait aborder le nouveau millénaire.

La suite dans le second épisode à paraître le 10 juin : « Des enfants qui s’apprennent «