Mars 2021

Le jour d'après les hommes

Photographies : Emmanuel Blivet, Claude Boisnard, Coralie Hic - Textes : Marie-Anne Germain, Pierre Coftier, Laetitia Brémont

Un bout d'Amérique abandonné

Photographies de Coralie Hic
Éclairage de Laetitia Brémont, journaliste

Absence de clôture, maisons de plain-pied, numéros à quatre chiffres… On se croirait dans le New Jersey. Si ce n’étaient les tags et les vitres brisées qui font de la cité Lafayette, dans l’Eure, une ville fantôme. Désertée par les GI’s de l’Otan, elle attend sa reconversion sous la végétation.

Pour peu que vous soyez pressé, vous ne remarquerez pas la cité Lafayette. En partie cachée par des arbres, cette zone pavillonnaire ne présente rien d’extraordinaire à première vue. Pourtant, ce lieu chargé d’histoire, aujourd’hui presque totalement à l’abandon, a toujours été à part dans l’histoire d’Évreux. Pour découvrir ce « bout du monde », il faut rejoindre les hauteurs, le quartier Saint-Michel et ses coteaux, puis prendre la route du Neubourg pour quitter la ville. Alors que les maisons disparaissent pour laisser la place à la forêt, on accède à la cité Lafayette à pieds, par une entrée unique. Cent soixante-quinze pavillons sont disposés autour d’une rue formant une boucle. Il n’y aucune clôture pour délimiter les jardins, simplement un immense espace vert commun sur 26 hectares.

Aujourd’hui, la majorité des logements sont vides et l’atmosphère du lieu est étrange. Le site a été partiellement sécurisé. Certaines ouvertures ont été condamnées par des systèmes anti-infraction, mais de nombreuses portes et fenêtres ont été fracturées. Des incendies ont ravagé plusieurs logements et des tags ornent les façades. Arbustes et fleurs plantés par les derniers habitants sont retournés depuis longtemps à l’état sauvage. Malgré son côté apocalyptique, c’est un lieu de promenade prisé. Joggeurs, enfants en vélo, cueilleurs de mûres et de fleurs se succèdent en journée. La nuit, ce sont plutôt les voleurs de cuivre, les graffeurs et adolescents à la recherche d’un coin tranquille. Six propriétaires vivent encore dans cette cité fantôme, qui n’est pourtant qu’à quatre kilomètres du centre-ville d’Evreux. Pour comprendre cette situation, il faut se plonger dans l’histoire de ce lieu intimement lié à la seconde guerre mondiale.

9 000 militaires Américains

Entre 1940 et 1944, la Luftwaffe utilise un terrain d’aviation en périphérie d’Evreux qui sera plusieurs fois bombardé. L’armée américaine reconstruira cette base aérienne pour en faire une base de l’Otan entre 1952 et 1954. Ce sont ainsi 9 000 militaires américains qui s’installent sur place, parfois avec leur famille et qui doivent être logés. Plusieurs solutions leur sont proposées. Des baraquements et des caravanes sont installés sur la base qui offre, par ailleurs, de nombreux services : lieux de divertissement, clubs de sport… L’armée accompagne dans leurs démarches ceux qui souhaiteraient louer une chambre d’hôtel ou un logement à un particulier. Dans ce dernier cas, elle explique que les rares maisons que les Français proposent à la location n’ont pas le niveau de confort auxquels les Américains sont habitués. Un livret d’accueil, remis aux militaires, précise qu’il convient d’être attentif lors des visites de biens locatifs, de prévoir un budget de rénovation pour « éviter tout différend qui pourrait être préjudiciable à l’entente franco-américaine »…

L’United States Air Forces planifie également la construction de logements neufs pour son usage exclusif, selon les standards américains. C’est ainsi que la cité Lafayette sort de terre entre 1958 et 1960. Tout rappelle les USA : la large rue, l’absence de clôture, les maisons de plein pied alimentées en 110 volts et identifiées par des numéros à quatre chiffres… Cette « American way of life » imprégnera profondément la ville. Ainsi, les Ebroïciens, au contact de la culture américaine, développent une passion pour le rock qui ne s’est jamais démentie. En mars 1966, Le Général de Gaulle annonce le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN. L’armée française succède aux Américains qui partent progressivement à partir de juillet 1966.

5 Frs le télégramme des USA

Marc Poulain se souvient bien de cette époque : « La construction de la cité a nécessité d’arracher une partie de la forêt. J’avais 5 ans et nous habitions en face, dans une des dernières maisons avant la sortie de la ville. Adulte, je suis devenu télégraphe pour la Poste. Quand un Américain se mariait, nous lui livrions les télégrammes de félicitations. Nous touchions 5 francs pour chaque déplacement. Lorsque les Américains sont partis, ils ont vidé les logements et tout laissé sur les trottoirs… Je revois leurs grands frigos typiques… Tout a vite été récupéré ! »

La cité Lafayette sera cédée à l’armée française. Et pendant des décennies, elle vit au rythme réguliers des mutations qui provoquent l’arrivée et le départ des familles. Dans les années 1970, une vingtaine de pavillons sont vendus à des particuliers, dont certains seront ensuite rachetés par l’armée. Le lieu ne connait pas de changement notable, seuls les particuliers qui ont acquis un logement délimitent leur jardin, à la française.

« C’était si calme que j’avais l’impression que j’allais entendre des cris d’enfants…« 

Nombre de familles qui ont vécu quelques années dans l’un des 175 pavillons de la Cité en gardent des souvenirs forts. Pierre Bonnet avait deux ans lorsque sa famille emménage en 1972. « Nous avons habité dans le pavillon 2731B, puis nous avons déménagé dans le 2636. Mes premiers souvenirs sont attachés à ce lieu. Mon frère est né à Evreux. C’est là que j’ai appris à faire du vélo. Je me revois sur le trottoir, mon père avait enlevé les roulettes et il était devant moi. Depuis, je suis toujours sur un vélo. J’en ai même fait mon métier puisque je suis journaliste spécialiste du cyclo-sport. Je garde de cette époque le souvenir d’une grande liberté, je retrouvais les copains, nous faisions des cabanes dans la forêt. »

Pierre Bonnet est retourné sur les terres de son enfance l’année dernière. « J’avais un reportage à faire à Evreux. J’espérais que la dernière maison dans laquelle j’avais vécu était encore habitée. Mais elle était vide. Cela m’a donné le plaisir d’y entrer. Il s’est passé quelque chose de spécial. J’ai tendu l’oreille, c’était si calme que j’avais l’impression que j’allais entendre des cris d’enfants… »

Même nostalgie pour Michel Saint qui a vécu une partie de son enfance dans la cité, du milieu des années 1990 au début des années 2000. « Beaucoup de mes souvenirs sont rattachés à ce lieu.  J’ai le sentiment d’avoir eu une enfance unique avec une liberté totale. C’est un cadre très particulier pour grandir : une entrée unique, peu de circulation, la forêt est toute proche, les jardins qui n’étaient pas séparés, les voisins étaient tous des collègues de travail…  Sur le coup, j’ai été très malheureux lorsque nous sommes partis en région parisienne. Je suis resté longtemps sans y retourner mais j’y vais désormais une fois par an, c’est un rituel. J’y retrouve les bruits de mon enfance. » 

Une réhabilitation à l’identique

Au début des années 2000, les familles qui partent ne sont plus remplacées et les pavillons se vident. En 2010, la cité Lafayette est en vente. C’est la ville d’Evreux qui se portera finalement acquéreur, avec le projet d’y implanter un écoquartier de 500 logements. Les réactions des Ebroïciens sont contrastées. Beaucoup regrettent de voir disparaitre un pan de l’histoire locale, d’autres s’inquiètent, avec 300 logements supplémentaires, des difficultés de circulation… En 2014, changement d’équipe municipale. Les projets se succèdent, le nombre de logements est notamment revue à la baisse. Mais certains propriétaires, très attachés à leur maison et à la cité, refusent toujours de vendre. La cité se dégrade peu à peu.

En juillet 2019, la municipalité annonce que la cité sera finalement préservée telle quelle. Cent maisons seront rénovées, les autres, en trop mauvais état, seront reconstruites. Le début des travaux doit débuter début 2020.  Mais divers aléas et la crise sanitaire passent par-là et rien ne bouge durant 2020.
Début 2021, la municipalité annonce qu’un promoteur a finalement été retenu pour réhabiliter les maisons qui seront destinées à la propriété, orientées « zéro carbone » et économes en énergie. Une première phase doit permettre d’ériger un « hameau témoin » dès le printemps 2021. Les logements suivants devraient être disponibles en septembre. Le quartier semble donc voué à être préservé et devrait entamer une nouvelle vie dans les mois à venir. Ses prochains habitants sauront-ils préserver l’âme de ce lieu unique ?

Série publiée dans la revue normande Michel#4.

Coralie Hic

Très jeune, j’ai su que je voulais devenir photographe. Titulaire d’un CAP et d’un bac professionnel photographique, j’entreprends une formation il y a quelques années de psychopathologie clinique et me perfectionne auprès d’experts jusqu’à me lancer dans la photo-thérapie où je me spécialise dans la libération des souffrances liées au corps.

www.photografhic.fr

Laetitia Brémont

Toujours un livre à la main, un stylo au fond du sac, je suis tombée dans le journalisme par hasard. Après 14 ans dans la presse agricole, j’ai eu besoin de découvrir d’autres horizons avec l’envie de tenter d’autres expériences. Un questionnement autour de la création d’un média indépendant, une collaboration avec la revue régionale Michel m’ont conduit à faire vivre un véritable petit journal dans une Maison d’enfants, entre 2019 et 2020. Une expérience à part, riche de rencontres et d’émotions. D’autres envies, d’autres pistes se sont alors ouvertes autour de l’écriture. En attendant de me lancer, j’ai repris une activité journalistique plus classique.