Octobre 2021

« Je ne peux rien apprendre à personne. Mais seulement faire réfléchir. »

Simon Gouin (texte et sons), Hélène Balcer (illustrations)

Terrain éducatif plutôt que contre-discours

« Moi je ne rentrerai pas dans une église, c’est interdit. »

Ce jour de septembre 2020, il y a une joyeuse ambiance dans la pièce de l’école de la deuxième chance. Ça chambre, ça discute, ça blague. La discussion arrive sur les attentats.

Ce ne sont pas des Français qui ont fait ces attentats. Non, ce sont des djihadistes, lance un jeune.

Ils font ça pour leur président, répond un autre.

Non, ils étaient arabes, relève un autre.

La discussion dévie sur la notion d’être français.

Est-ce que vous vous sentez français ?, demande l’animatrice.

Je suis fier d’être français, répond Valentin.

C’est quoi un pur français ?, interroge Nadia, l’éducatrice, en référence à une expression évoquée quelques minutes plus tôt. « Peut-on être français sans se sentir français ? »

Un jeune parle des migrants qui peuvent se sentir français sans avoir de papier.

Valentin : « Le problème, c’est que nous, nous respectons des règles, mais que les femmes arabes par exemple, portent le voile en France. Alors que toi, quand tu vas dans d’autres pays, tu es obligé de respecter leur coutume, te voiler, etc. »

Juliette, l’éducatrice, explique qu’elle est allée en Algérie et qu’elle n’a pas eu à porter de voile.

Au vu des discussions des deux premiers ateliers, la troisième séance portera sur la laïcité. Julien commence par écrire au tableau deux phrases :

« La république assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. »

C’est la loi de 1905, dit-il. Qu’est-ce que ça veut dire, la liberté de conscience ? La notion n’est pas facile à cerner. « La liberté de conscience, c’est avoir la liberté d’avoir une religion, d’en changer, de ne pas en avoir. »

Dans un autre groupe, Juliette présente en quelques mots la loi de 1905.

Mais comment s’applique-t-elle en pratique ? Les animateurs ont conçu un débat mouvant sur le sujet. Trois camps sont disposés dans la classe : le camp du « oui », du « non », et du « je doute ». Julien énonce ensuite des questions, sur lesquelles les jeunes doivent se positionner.

– A-t-on le droit d’être voilé et d’accompagner une sortie scolaire ?

– Ai-je le droit d’avoir un signe religieux visible en venant à l’école de la deuxième chance ?

– Ai-je le droit de refuser d’entrer dans une église lors d’un voyage scolaire ?

A chaque fois, des débats s’instaurent entre les participants. Sur le voyage scolaire, Ahmed, la vingtaine, est formel. « Moi je ne rentrerai pas dans une église, c’est interdit. » Julien explique à tous ce que dit la loi : « Quand quelque chose est au programme scolaire, on ne peut pas le refuser puisque l’inscription dans un établissement implique l’obligation d’en suivre le programme. Donc on ne peut pas refuser d’aller dans une église en voyage scolaire. »

A la fin de l’atelier, Ahmed poursuit la discussion :

« C’est dans le Coran je l’ai lu : c’est interdit pour nous de rentrer dans une église. »

« Moi aussi j’ai lu le Coran, et je n’ai rien vu de tel », lui rétorque Julien.

Ahmed n’est plus sûr de l’avoir lu, mais il lâche : « C’est une question de respect. »

Dans un autre groupe, à un autre moment, une jeune prend la parole et explique comment elle ressent aujourd’hui les relations entre les différentes religions, autour d’elle. « Aujourd’hui, la plupart de mon entourage ne se mélange pas avec des Juifs, par exemple. »

Complots

La mort du basketteur Kobe Bryan ou la pandémie annoncées par les Simpsons avant qu’elles ne se produisent. De la poudre dans les big-macs de Mac Do pour éviter que les personnes ne vomissent. La fin du monde prévue dans quelques jours. Au fil des ateliers, plusieurs théories du complot sont énoncées entre les jeunes. Les dialogues sont vifs. Et tout peut y mener.

Ce jour-là, c’est la bombe nucléaire sur Hiroshima qui provoque une discussion sur la fin du monde annoncée le 20 janvier, puis le complot autour du Covid. En cause : une bouteille de gel hydroalcoolique fabriquée avant 2019 qui aurait déjà mentionné le Covid.

Face à ces théories, la stratégie choisie par les encadrants est celle de la non-confrontation : il faut maintenir la relation avec le jeune, pour garder « une influence éducative » et prévenir qu’il ait de l’influence sur les autres. C’est ce qu’explique Julien.

Garder ce lien avec un jeune : voilà ce qui compte également pour Juliette. « Dans le travail éducatif, notre premier levier en réalité, c’est la relation qu’on a avec la personne. Si on ne l’a pas, on peut dire ce qu’on veut, cela n’a pas d’impact. »

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Lilian

Sur cette question des théories du complot, une rencontre m’a marquée. Lilian a 21 ans et est à l’école de la deuxième chance.

Pour Lilian, une partie des médias mentent.

Lilian fait partie des gilets jaunes. Avant, il ne se mobilisait pas.

Il ne croit pas à « cette polémique du Covid », comme il dit. Pour lui, le virus a été fabriqué dans un laboratoire, en Chine.

Ce que dit Lilian, à ce moment là, apparaît un peu fou. Et pourtant, la thèse d’une création du virus dans un laboratoire n’est pas farfelue ou complotiste. Quelques semaines plus tard, cette thèse sera à nouveau sur le devant de la scène. Et l’OMS enquêtera sur le sujet sans parvenir, à ce jour, à y voir plus clair sur les origines de la pandémie.

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Pour Nadia, l’éducatrice, il faut prendre du recul sur ces questions de théories du complot. Libérer la parole plutôt que de mettre « un couvercle sur la cocotte-minute ». Et tirer le fil de la pensée pour donner des billes afin de vérifier l’information.

Nadia ajoute : « Quand il y a des théories qui sortent, il ne faut pas se moquer. Sinon la personne va se taire. Quand il y a un lien de confiance, on peut en rigoler avec le jeune. En sourire. Être sur quelque chose de plus léger. Mais si le jeune est persuadé que c’est vrai… Si on lui dit, c’est faux, cela ne va servir à rien. Mais on va plutôt lui dire : ah ok, d’accord, qu’est-ce qui te fait penser à ça ? Les autres, vous en pensez quoi ? C’est le questionnement socratique. Tu as su ça où ? Qui t’a dit ça ? On tire le fil de cette pensée ? Et on essaie avec eux de voir comment s’y retrouver, pour trouver l’information. »

S’opposer

Quand j’entendais que les journalistes devaient se taire ; que Macron était un dictateur ou que la peine de mort évitait aux gens de vouloir venir vivre en prison pour le confort, je n’avais qu’une envie : répondre, contre-argumenter, donner des éléments historiques.

Presque tout l’inverse de la philosophie du projet Socrate. Car le but du dispositif n’est pas de développer un contre-discours – ce que fait déjà l’école –, mais de rester sur le terrain éducatif, celui de l’atelier critique.

« Quand un jeune dit devant toi que Macron est un dictateur, pourquoi n’engages-tu pas une discussion pour apporter des nuances ? », je demande à Julien. « Quand tu parles de ces sujets avec les ados, tu peux t’arrêter toutes les 30 secondes. Ils provoquent, ils disent des choses qu’ils ne pensent peut être pas forcément. Si tu es sur le terrain éducatif, tu prends tout ce qui vient. », répond t-il dans l’extrait ci-dessous.

Julien se rappelle d’un moment qui l’a marqué au cours d’une séance. Un jeune affirme : « Moi, les homosexuels, c’est niet ». « Eh bien moi, je suis homosexuelle », lui répond une autre. La discussion s’engage.

Une courte expérience de démocratie, d’expression libre, de débat : c’est ça, une séance de Socrate. Mais il y a un thème qui rassemble, de prime abord, l’ensemble des participants : la peine de mort.


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