Août 2022

Houle sentimentale

Texte et photo : Pierre-Yves Lerayer (sauf mention)

Des générations de passionnés

Dans les années 1970, le surf débarque sur la côte ouest du Cotentin. Le matériel de l’époque réserve la pratique aux mordus. Un demi-siècle plus tard, le surf devenu populaire, le Cotentin s’affiche comme la nouvelle Californie, parfois aux antipodes de l’attitude contemplative et libertaire des pionniers.

Au Cotentin Surf Club, à Siouville (Manche), une photo en noir et blanc attire l’attention des visiteurs : celle d’un homme qui pose avec une planche de surf sur la plage de Sciotot, à cinq kilomètres de là. Qui est-il ? D’après Guillaume, l’entraîneur qui tient le blog du club, il s’agirait de la première documentation d’un surfeur en Normandie : un certain Pierre Poncet, sur une photo datant de 1964. « Mais les informations ne sont pas vérifiées », reconnaît-il. Alors, lorsque Grand-Format a contacté le seul Pierre Poncet qui réside encore en Normandie, et dont l’âge (77 ans) pourrait correspondre à celui de l’homme sur la photo, l’intéressé répond qu’il n’a jamais pratiqué le surf et qu’il n’a même jamais entendu parler d’un homonyme dans la région… Grand-Format est donc remonté, génération après génération, jusqu’à ceux qui se considèrent comme les pionniers du surf dans l’Ouest-Cotentin.

Le 11 juin 2022, en début d’après-midi, le soleil frappait fort sur le sable de Siouville, tandis que les embruns s’élevaient en nuages sous le vent de sud-ouest. Des conditions idéales pour organiser le Siouville Surf Open, qui ne s’était pas tenu depuis deux ans pour cause de pandémie. Plus de 80 personnes, jeunes et moins jeunes, ont ainsi pu gratuitement s’initier au surf. Sous les yeux des curieux et des professionnels, les jeunes espoirs du club ont également profité des vagues lors d’une démonstration finalement ponctuée par la « Daron Surf Contest », la compétition entre les « vieux » du club. À en croire la foule sur la plage, sur les stands et à la buvette, le doute n’est plus permis : la Normandie, elle aussi, peut se targuer d’être une terre de surf.

Des pionniers normands qui continuent de marquer les esprits

Dans le monde de ce sport de glisse, ce ne sont pas les côtes normandes qui sont les plus réputées en France. Et pourtant, c’est bien dans les eaux de la Manche que s’est installé le surf en Europe pour la première fois. Dans les années 1920 à Jersey, les garde-côtes australiens débarquaient en été, laissant l’hiver chez eux dans l’hémisphère Sud. Pourtant, côté français, c’est plutôt vers Biarritz que les premières vagues françaises ont été domptées, bien plus tard, dans les années 1950. Premiers clubs et ébauches de compétitions y voient le jour dès les années 1960 avant que la Fédération Française de Surf (FFS) y soit créée en 1964.

Mais tous les témoignages abondent dans le même sens : ce ne sont que plusieurs années plus tard, dans les années 1970, que les côtes normandes ont accueilli leurs premiers surfeurs avérés, en particulier sur la côte ouest du Cotentin. Une décennie après la première mention de 1964 et du mystérieux Pierre Poncet, quelques rares passionnés sont ainsi devenus les pionniers du surf normand. Patrick Lhuillery est l’un d’eux. A l’évocation de ses premières sessions, ce Cherbourgeois de 67 ans se voit encore en 1976 à l’arrière d’une moto BMW verte que conduisait son pote Serge Chaulieu. Il tenait bien fermement la planche de surf qu’ils venaient tous les deux de « choper quelque part parce qu’elle trainait là ». Patrick avait alors 21 ans, « le surf n’existait pas encore dans la région » et c’est la première fois que le futur féru de glisse se tenait debout sur une planche.

©Thierry Delange.

Plus tard se sont greffés au binôme Pierre Marrec, dit « La Mouette », ainsi que le beau-frère de Patrick, Serge Renard. Eux quatre sont finalement parvenus à imposer leurs noms dans les esprits des surfeurs du coin comme étant les pionniers du surf normand « et d’une superbe aventure humaine ». Leur réputation demeure solide, malgré les comportements parfois « peu chaleureux » de Chaulieu. « C’était quelqu’un d’agressif et de relativement intolérant ; quand on était sur l’eau, il faisait le ménage », explique Patrick. Encore aujourd’hui, parmi les générations plus jeunes, tout le monde y va de son anecdote concernant le surfeur sanguin. L’origine de toutes ces histoires est souvent colorée de la même saveur : une nouvelle tête, un non-normand, un Parisien, etc., était refoulé des vagues de manière plus ou moins intimidante par celui qui est devenu ceinture noire de karaté.

« Serge était très craint », peut-on entendre au détour d’une conversation avec un surfeur de la génération suivante. « Il se bagarrait directement sur la plage » confirme un autre sportif, appuyé par un troisième individu : « il paraît qu’il a un jour sorti un katana (un sabre, ndlr) de son coffre pour intimider des surfeurs inconnus… » Légendes ou histoires vraies, les autres amateurs de glisse savaient en tout cas qu’ils n’avaient qu’à bien se tenir s’ils voulaient profiter un peu des vagues locales.

« J’aimais me faire secouer par les vagues »

Thierry Pinel est un de ces curieux. Il a commencé à surfer en 1986, à l’affût de la moindre tempête pour aller se « faire secouer par les vagues », se souvient-il, la moustache souriante et joueuse, conscient du danger qu’il courait alors. A cette époque, la culture du surf et les écoles n’étaient pas encore implantées dans la région, et c’est la recherche du frisson qui animait les amateurs de sensations iodées, quelles que soient les conditions et le matériel à disposition. Outre les combinaisons lourdes et les planches inadaptées, « on n’utilisait que des magazines, avec des photos qui ne représentent pas du tout les vagues normandes », rappelle Thierry Pinel. « On n’avait pas les vidéos et les tutos qu’on peut avoir aujourd’hui ». L’homme se rappelle par ailleurs la difficulté d’intégration par ces surfeurs parfois « très localistes et pas très accueillants ». « Il fallait faire ses preuves », assure-t-il.

Les amoureux de la glisse à l’assaut des vagues

À en croire les témoignages, la seconde moitié des années 1980 puis les années 1990 ont été le terreau d’un essor du surf local, lui-même à l’origine d’une impulsion de la discipline en Normandie. Laurent Latrouitte a aussi commencé le surf en 1986, à 16 ans, lorsqu’il est revenu à Cherbourg après quelques années de ski à Grenoble. Cet « amoureux de la glisse », grâce à ses nouveaux potes surfeurs du lycée, a pu s’approcher plus aisément des groupes déjà en place et n’a depuis jamais cessé d’aimer taquiner la houle. Il se souvient lui-aussi de Chaulieu qui « était réputé jusque dans les Landes pour son côté… local ». Mais avec Laurent, Serge était plutôt accueillant. « Il nous montrait des trucs, et il savait quand-même être super cool », reconnaît-il, insistant sur ce qui allait surtout devenir une superbe aventure du « surf spirit normand » : « encore maintenant on cherche et on découvre tous les spots entre potes et on partage notre passion à nos enfants ».

Si bien que cette lente intégration d’une nouvelle génération a permis d’insuffler un vent nouveau sur l’esprit du surf normand. Des groupes se sont alors progressivement créés, avec des jeunes locaux, talentueux, et qui voulaient partager leur activité favorite de façon un peu plus chaleureuse que jusqu’alors.

L’émergence d’un surf festif

« Je n’avais pas peur de Chaulieu », se souvient quant à lui Christophe Binet, 56 ans, qui profite aujourd’hui des vagues réunionnaises. Il voulait également faire profiter ses potes et les autres jeunes normands de ce sport, sous forme collective. « C’est de là qu’a démarré l’histoire du club », raconte celui qui a ainsi créé et présidé le tout premier club de surf du coin, le Crevette Surf Club, en 1988. L’idée d’origine était simple : « ne pas se prendre au sérieux ». Avec « une petite caravane devant la plage », l’objectif était alors de fédérer les amateurs de glisse dans une ambiance festive pour pouvoir participer à des compétitions, « ce qui n’existait pas encore en Normandie ». Si bien que le club était à ses débuts rattaché à la ligue bretonne. « On avait une trésorerie qui nous permettait d’emmener les jeunes en Bretagne, » raconte le surfeur. Et les compétiteurs normands n’avaient rien à envier aux autres. « Un ou deux en particulier faisaient trembler les concurrents, comme notre “tahitien” qui avait une année surclassé toute la compétition à La Torche (un spot breton, ndr) ». La Normandie commençait à avoir son mot à dire dans le surf français.

En 1991, le Crevette Surf Club est rebaptisé Channel Surf Club. La structure vivote quelques années, faute de développement plus important, avant finalement de doucement disparaître. Pendant ce temps-là, les générations de jeunes se succèdent et se joignent à celles déjà présentes. Enfin en 2000, un tournant majeur dans le surf normand s’opère : la création du Cotentin Surf Club (CSC). La structure associative, créée à Cherbourg, se délocalise en 2001 sur la plage de Siouville, qui deviendra alors une place forte du surf normand. A tel point que le club devient le sixième de France par son nombre de licenciés (plus de 200). Pourtant, en Normandie, « on est en retard de 10 ans », analyse Ben, entraîneur permanent du club qui s’est lancé dans le surf au début des années 90.

Laurent Latrouitte, devenu bénévole pour sa passion est aujourd’hui président du club, après l’avoir été une première fois au début des années 2010. À l’époque, sous l’impulsion de son pote Sébastien Laronche, le groupe a organisé une réunion avec tous les surfeurs du coin qu’ils connaissaient de sorte à s’assurer de « faire les choses bien ». Ils savaient en effet que certaines personnes étaient opposées au développement du surf par le biais d’une structure dédiée. Mais au vu de l’essor du sport en France, « on savait que le nombre de participants allait dans tous les cas s’amplifier », confie le membre fondateur. Il n’y avait alors pas d’autre choix que de s’adapter.

Suite de notre reportage la semaine prochaine : comment l’essor des écoles de surf a démocratisé la pratique tout en la faisant entrer dans une nouvelle ère consumériste.

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