Octobre 2020

Sportifs hors-norme

Christine Raout - Illustrations : Elisa Foubert

Freddy, l'Ironman

Pour eux, le sport est devenu plus qu’un passe-temps quand ils se sont tournés vers des compétitions extrêmes. Entraînements spécifiques, maîtrise de soi et surtout endurance, ils ont en commun une discipline qui guide l’organisation de leur vie familiale comme professionnelle, et la recherche du prochain défi à relever.

Le flot de paroles est rapide, mais les mots deviennent toujours plus doux lorsqu’il parle de ses proches. En évoquant sa passion, Freddy Pommier ne semble vraiment courir qu’après une seule chose : l’équilibre, au prix d’une organisation et d’une discipline qu’il s’impose chaque jour, inlassablement.

Depuis quatre ans maintenant, le jeune homme de 33 ans, cuisinier pour table étoilée, se prépare perpétuellement pour son prochain Ironman. Ces courses de triathlon forcent l’exploit en gonflant les distances. Les trois disciplines demandent donc – en une seule compétition – chacune, de réaliser une performance : 3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon, soit 42,195 km, pour la course à pied. C’est la distance Ironman.

La distance de la course à pied Ironman est celle d’un marathon. ©Jean-Paul Pommier

Il y a quelques années, alors cuisinier à Mortagne-au-Perche, un ami lui raconte sa participation à un Ironman, une révélation : « En fait, j’avais déjà envie de faire du triathlon depuis quelque temps. Et après avoir discuté avec lui et qu’il m’ait raconté son expérience, ça m’a séduit et il m’a fait vraiment passer un cap : me dire qu’il fallait absolument que je tente ce sport qui pour moi me semblait une discipline hors du commun. »

Le hic, c’est l’épreuve de natation. « Je ne m’étais jamais lancé dans le triathlon car je ne savais pas nager, du tout. C’est quand même un gros frein dans cette discipline. Je me suis inscrit à un club de natation à Mortagne. J’ai commencé à apprendre à nager. Petit à petit, c’est devenu un réel plaisir, je commençais à être bien dans l’eau, à faire de belles performances. À partir du moment où je me suis senti prêt, apte à faire une course, je me suis inscrit à mon premier Ironman en 2016. Ma première course, je l’ai donc faite à Vichy. »

Vichy en 2016, Embrun en 2017, Hamburg en 2018, puis vient l’étape décisive de Tallinn l’année suivante.

3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon, soit 42,195 km, pour la course à pied. C’est la distance Ironman. Illustration : Elisa Foubert

2019, l’année aux deux Ironman

Le championnat du Monde des courses Ironman se déroule chaque année à Hawaï, « le Graal de la discipline » souligne Freddy Pommier. Pour lui, la quête n’aura duré que trois ans, au rythme d’une course par an. 

En août 2019, l’athlète caennais participe à la course de Tallinn, en Estonie, parmi celles qualificatives pour Hawaï. « J’ai terminé 4e de la course dans ma catégorie et cette 4e place m’a permis de pouvoir participer aux championnats du monde. C’était vraiment mon rêve ultime. Depuis plusieurs années, je voyais ça à la télé, ça me paraissait tellement dingue de pouvoir y arriver que c’en était devenu un objectif et un rêve à force de participer et de pratiquer ce sport. »

La course de Tallinn en Estonie, le sésame pour les championnats du monde Ironman.

« À Hawaï, on était 2500 au départ et j’ai terminé 320 au général. C’était une course compliquée car les conditions climatiques font que c’est une course incomparable à d’autres parce qu’il y a un taux d’humidité énorme, il faisait 30 à 35°C, c’est sur une île où il y a beaucoup de vent et à côté de ça, on est entourés de paysages vraiment splendides. On est coincés entre la mer et un volcan, la mer est turquoise. Le lieu fait que c’est une course rêvée. »

2019 aura donc été une année à deux Ironman, quand une course extrême par an était pour Freddy Pommier, le principe qu’il s’était fixé.

Le corps qui s’habitue

« S’entraîner pour un Ironman, c’est 6 à 9 mois de préparation avec des entraînements progressifs en termes de volume et aussi d’intensité. On va commencer assez souplement et au fur et à mesure des mois, le volume va être augmenté pour arriver au jour J au top de la forme. »

Après sa première course à Vichy, Freddy Pommier a mis un mois à s’en remettre : « Je n’ai pas fait de sport, je me sentais très vide physiquement, mentalement. Aujourd’hui, après un Ironman, c’est beaucoup plus simple. J’arrive à refaire du sport, j’ai même besoin de refaire du sport très rapidement après, pour récupérer. Ça paraît paradoxal, mais c’est important, plus on fait de sport, plus notre organisme s’habitue et on a besoin d’intégrer des séances souples : un vélo tout doucement, une natation très très cool, pour aider à récupérer encore plus vite des efforts intenses qu’on aura faits avant. Après l’Ironman d’Hawaï, il m’a fallu 3-4 jours pour récupérer. Ça n’a rien à voir avec mon premier où pendant une semaine, je n’arrivais plus à marcher, j’avais des jambes en bout de bois, c’était une torture à chaque pas. »

Certains fument pour se détendre, moi je n’ai pas besoin de ça. J’ai besoin de me dépenser, de me défouler et d’aller dépenser cette énergie en trop qui m’envahit. 

Illustration : Elisa Foubert

Désormais la souffrance physique pèse peu face à la satisfaction d’aller au bout d’une course et au besoin de retrouver chaque jour cet état de sérénité que le sportif nomme tour à tour : fatigue indispensable, soupape de décompression, lâcher-prise, aller au delà de l’effort… « Il faut que je fasse cette petite dose de sport quotidienne qui peut aller d’une heure jusqu’à cinq, six, sept heures par jour, si je ne travaille pas. Certains fument pour se détendre, moi je n’ai pas besoin de ça. J’ai besoin de me dépenser, de me défouler et d’aller dépenser cette énergie en trop qui m’envahit. » Freddy Pommier réalise parfaitement la place que le sport a pris dans sa vie, surtout depuis quatre ans. « Préparer des Ironman, c’est très pesant. C’est très palpitant. Pour moi, le plus compliqué est de combiner mon travail, qui est très exigeant, avec un sport qui est tout aussi exigeant, et aussi, la vie de famille. »

Dans la tête du sportif pendant une course Ironman.

Au piano comme sur le vélo

« Je compare toujours le sport et la cuisine sur les mêmes critères. Dans le sport, on est toujours à la recherche de la performance, de l’évolution, du dépassement de soi. Et dans la cuisine, dans le restaurant dans lequel je travaille, c’est exactement pareil. Au quotidien, on cherche à donner le meilleur de nous-mêmes pour satisfaire le client, à essayer d’évoluer, de créer de nouveaux plats, d’inventer des choses. » À Caen, au restaurant A contresens où le marathonien travaille désormais, une étoile Michelin est venue récompenser le chef Anthony Caillot, une fierté et une responsabilité pour l’ensemble des salariés. Conserver l’étoile ? En gagner une deuxième ? « C’est aussi un esprit de compétitivité, car on garde dans un coin de notre tête l’idée d’être encore meilleurs. » Un esprit sportif que son chef apprécie. Anthony Caillot a été partenaire pour le championnat du Monde Ironman de son salarié, lui accordant aussi 15 jours de disponibilité pour s’envoler pour Hawaï.

« Ma femme est indispensable. » Illustration : Elisa Foubert

Autre composante indispensable à son équilibre, les proches. « Le triathlon est un sport individuel, mais c’est important d’avoir un entourage très solidaire et très proche de soi pour pouvoir s’entraîner. Ma femme m’accompagne sur toutes les courses, elle accepte que je m’entraîne quotidiennement et elle sait que c’est pour moi un besoin. On organise beaucoup notre vie autour du sport. Pour ça, elle est indispensable. Ce cocon familial m’est indispensable pour performer, pour m’épanouir dans ce que je fais. Si l’un de mes proches s’opposait à tout ça, je ne pourrais pas faire ça. »

La discipline phare de Freddy Pommier : le vélo. ©Jean-Paul Pommier

Ce cocon, c’est son père qui l’a initié au vélo et qui roule encore régulièrement avec lui. Parfois c’est avec sa sœur que le sportif pédale. Sa mère se soucie plutôt de la logistique, veillant à ce que son fils se nourrisse correctement. Ce sont aussi les amis proches qui s’entraînent tous les jours avec lui.

2020 : la pause désirée

Si beaucoup d’autres sportifs ont dû ralentir les entraînements et voir leurs compétitions annulées pour cause de crise sanitaire, la pause – toute relative – de Freddy Pommier s’est décidée naturellement au lendemain du championnat du monde à Hawaï. « À la suite de cette course à Hawaï, ma situation a changé. Je suis devenu papa en janvier 2020. J’ai eu une petite fille, donc je savais pertinemment que cette année allait être compliquée. Je voulais faire une pause pour profiter de ma fille : faire moins de sport et pas de compétition. Finalement, les conditions actuelles font que je n’ai pas le choix… »

Les « petites compétitions » restent à l’ordre du jour, celles qui ne sont pas annulées, comme le Swimrunman de Laffrey, près de Grenoble courue fin août, une alternance en binôme attaché par une corde alternant de natation (6 km en tout) et de course à pied (24 km) se terminant par un final à flanc de montagne, soit 5:22:04 d’épreuves pour Freddy Pommier et son partenaire.

Et pour la suite ? Freddy Pommier vise un nouvel Ironman pour 2021, si la crise sanitaire le permet. « Ce sont des sports d’endurance extrême et il faut acquérir une certaine expérience pour pouvoir performer. Je me sens meilleur à 33 ans qu’à 29 ans, parce que j’ai une routine d’entraînement, que mon corps s’est habitué et j’ai acquis une expérience au fur et à mesure des années. C’est plutôt un sport favorisant pour les 35-40 ans, donc je suis loin d’être arrivé à la retraite sportive. Et je ne compte pas m’arrêter là. »

Marion, la nageuse en eaux glacées

Marion Joffle a les épaules larges, de celles qui permettent de parcourir des dizaines de kilomètres à la nage, et d’assumer à 21 ans les défis qu’elle se fixe elle-même : les performances, les records, et même la mission d’aider les enfants malades.

Le projet de traversée de la Manche de Marion Joffle devait en septembre 2020 en faire la plus jeune femme à réaliser cet exploit : 34 km minimum en eau libre à lutter contre les courants. Une performance assortie d’une cagnotte lancée il y a plus de trois ans au profit du service pédiatrique de l’Institut Curie à Paris. Une cause qui lui tient à coeur, pour elle, considérée comme guérie depuis 2015 du sarcome épithélioïde – un cancer des tissus mous – diagnostiqué quand elle avait 5 ans. Mais la traversée n’aura finalement pas lieu, pas tout de suite. Le projet est annulé pour cause de crise sanitaire, les années d’entraînement sabordées par les semaines de confinement. 2022 ? 2023 ? L’horizon s’éclaircit à peine, mais la jeune femme garde le sourire. C’est sa signature.

D’abord, apprendre à nager

Revenons en arrière.

2007, la petite Marion, 8 ans, est en vacances à Canet-en-Roussillon. « Dans le camping, il y avait un énorme toboggan aquatique et comme je ne savais pas nager, l’accès m’y a été refusé. En rentrant en Normandie, j’ai pris des leçons de natation pour pouvoir faire du toboggan aquatique. Le toboggan aquatique, j’en ai fait, mais ce n’est plus vraiment ce que je fais dans l’eau, sourit-elle. J’ai commencé à faire de la compétition en 2008 et petit à petit, j’ai pris plaisir à vraiment faire beaucoup de compétition. »

En 2011, une amie lui propose d’essayer la natation en eau libre et l’accompagne jusqu’à Granville pour participer au tour du roc, pour un kilomètre de nage en mer.

Illustration Elisa Foubert.

Ça a été un déclic de pouvoir s’amuser avec les vagues, j’ai toujours été très ludique : le toboggan aquatique, le jeu avec les vagues, et la difficulté de l’épreuve de s’orienter, de gérer le froid aussi. J’ai vraiment aimé aussi cette sensation de liberté, de quitter les 4 murs d’un bassin et j’ai décidé de continuer en eau libre parallèlement de la natation de bassin.

La jeune femme a bien fait, car en 2015, elle termine 10e de la Coupe de France en eau libre et 4e des cadettes, 16-17 ans. En 2016, pour ses premiers championnats de France d’eau libre, elle termine 2e de sa catégorie pour le 25km, et 2e de la Coupe de France.

Après un défi, viser le prochain

En 2017, la nageuse voit alors plus loin, et s’imagine traverser la Manche en 2020. Marion Joffle prend la direction de Lausanne, en Suisse, pour participer aux 24 heures de natation et nage pendant vingt heures et trente minutes sur une distance de 60 km. « 60 kilomètres et 50 mètres exactement, précise la jeune femme, l’œil malicieux. Le record masculin était à 60 km, alors j’ai fait un aller-retour supplémentaire pour dire « Coucou les gars ! ». À la base, ce n’était pas du tout mon objectif de battre le record. L’objectif était de faire les 40 km pour représenter la Manche en termes de durée et comme j’étais bien jusqu’à 40, j’ai décidé de pousser un plus loin. »

Un peu plus loin, puis beaucoup plus froid. La même année, Philippe Fort, qui avait traversé la Manche l’année précédente, lui conseille de s’acclimater à des eaux plus froides, toujours pour préparer la traversée de la Manche, et l’accompagne en janvier 2018 à une compétition d’Iceswimming à Veitsbronn en Allemagne. Le principe de l’Iceswimming est simple : nager dans une eau à moins de 5°C. « C’est un bassin de 50 mètres dans de l’eau à 3,8°C. J’étais engagée sur plusieurs épreuves dont le fameux 1000-mètres que j’ai terminé en 15 minutes et 56 secondes et je suis devenue la première femme à réaliser un 1000-mètres en iceswimming. Je ne cherchais ni la performance de temps, ni à être la première, mon objectif était vraiment de terminer, je suis partie très doucement : 15 mn pour un 1000-mètres, pour moi, c’est très très lent, mais je voulais vraiment terminer, aller au bout de l’épreuve. Mais après, forcément, j’ai enchaîné plein de compétitions. »

Cette fois-ci, l’eau n’était pas à 3,8°C, mais à 0,2°C. « C’était pareil à une première expérience, explique la compétitrice. Pour m’entraîner à ce 1000-mètres, j’ai pu avoir accès à une chambre froide à Lisieux, à la SCA Normande (centrale d’achat du groupe Leclerc). Ils m’ont installé une piscine gonflable dans une des pièces à zéro degré où l’eau stagne à 0,5°C toute la nuit. »

Comment rentrer dans l’eau glacée ? Quelles sensations dans l’eau ? Et comment réchauffer son corps ?

La métamorphose

Au-delà des sensations extrêmes ressenties en eau glacée, c’est le corps de Marion Joffle qui se transforme au fur et à mesure des entraînements et des compétitions. Pas une journée sans nager et un rythme de 10 entraînements par semaine en hiver, huit dans l’eau et deux pour la musculation. Des séances de deux heures dans l’eau, une première au petit matin en piscine, avant parfois une seconde en eau libre l’après-midi. L’idée est de trouver une piscine en vidange l’hiver où l’eau descendue à quelques degrés lui serait réservée pour ses entraînements. Car le corps s’adapte au froid autant qu’à l’effort. Après la première compétition d’iceswimming, il aura fallu trois semaines pour que ses doigts arrêtent de picoter. Pour les dernières, une semaine suffisait.

« Plus on s’entraîne et plus le corps s’habitue. Plus on se trempe en eau froide et plus le corps développe de l’adipocyte brun, de la graisse brune qui va manger la graisse blanche et qui par réaction crée de la chaleur. La graisse brune est une graisse que les Inuits ont pour se protéger du froid. Donc l’hiver en général je grossis de 2-3 kg avec cette graisse beaucoup plus dense et que je reperds immédiatement l’été. Mais il y a la mémoire de l’entraînement en eau froide qui fait que chaque année, je n’ai pas de difficulté à redémarrer une saison en eau froide. En hiver, je me fais plutôt plaisir – ça, c’est l’avantage – de manger beaucoup de pâtes avec du beurre. Après, je mange normalement et équilibré : des fruits, des légumes, des féculents, des protéines mais j’insiste beaucoup plus sur les lipides qu’en été. »

2020 et les rendez-vous manqués

Les entraînements se sont donc intensifiés avec à la clé les objectifs fixés pour 2020 : la recherche d’un lieu pour nager en eau froide l’hiver, les nombreuses compétitions, et surtout la traversée de la Manche ! Titulaire du BPJEPS AAN – le diplôme de maître-nageur – la jeune femme assure les vacations dans les piscines de Caen-lamer et s’est inscrite en 2019 en deuxième année de Licence STAPS à l’Université de Caen. Un planning très chargé, assurément, qui s’évapore en quelques jours.

En mars dernier, la nageuse a rejoint à Lisieux, sa mère, fidèle accompagnatrice de ses exploits et vigie de ses bains de glaçons, et son frère, interne en médecine.

Passer de 20 heures d’entraînement à 0. Ne pas savoir quoi faire de son temps libre aussi parce qu’on était bien occupés entre les entraînements et les cours, les journées étaient remplies. Là, il n’y avait plus grand-chose, raconte-t-elle. J’ai continué le sport version à sec, donc tout ce qui était la base : gainage, abdo, pompes. J’ai acheté une barre de traction aussi. Mais c’est tout ce que j’ai pu faire pendant le confinement et le manque d’eau s’est ressenti au bout de deux semaines. Il y avait un gros manque. Et ne voir personne aussi, c’était difficile.

Le 11 mai, son premier réflexe est de se rendre au lac de Pont-l’Evêque, où elle a l’habitude de s’entraîner. Il est fermé. Elle lance donc un appel sur les réseaux sociaux pour trouver un lieu pour nager. « J’ai lancé un appel à l’aide – c’est exactement ça – et j’ai trouvé une piscine par le maire de Glos, à côté de Lisieux : il m’a prêté sa piscine privée. Ça m’a permis de retrouver des sensations qui semblaient lointaines, de regoûter à l’eau, de reprendre des appuis, de jouer avec l’élément aquatique, c’était un renouveau. Quelques jours après, le lac de Pont-l’Evêque m’a été autorisé pour aller nager, donc j’ai arrêté le bassin, pour aller nager en eau libre et après j’ai été en mer pour retrouver mon entraîneur et d’autres nageurs avant la réouverture du Stade nautique de Caen. Mon entraîneur proposait tous les jours des sorties mer, pendant un bon mois. »

Marion explique que deux mois d’arrêt, c’est quatre mois d’entraînement pour retrouver le même niveau. Ce sera juste pour la traversée de la Manche, mais la jeune femme voit dans ces contraintes un défi dans le défi. Mi-août, la crise sanitaire a pourtant le dernier mot et la traversée de la Manche est annulée pour cette année. 

Illustration Elisa Foubert.

Peu importe, l’entraînement continue et le défi n’est que repoussé, et la jeune femme se tourne déjà vers de nouveaux projets. Marion Joffle veut réaliser une série de sept Ice Mile, 1609 mètres de iceswimming, un sur chaque continent et un sur un cercle polaire. Le premier est prévu en mai, sur le cercle arctique.

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Erick, l'ultra-traileur du grand froid

La neige, la glace, le vent, des températures entre 0°C et -42°C – parfois plus en ressenti – voici le domaine où s’épanouit Erick Basset depuis plus de dix ans. En février prochain, le sportif de 45 ans doit prendre le départ de l’Iditarod Trail Invitational, en Alaska. Après avoir terminé le parcours de 350-miles en 2019, ce sera au tour du 1000-miles, soit quatre semaines à pied dans le froid avec un objectif : terminer debout sur ses deux jambes.

©Virginie Meigné

Du ballon rond à la pulka

« Je faisais du foot, mais à 30 ans, il fallait que je passe à autre chose, donc je me suis mis à la course à pied, et au départ, je n’étais pas très performant en course à pied », avoue Erick Basset. Courir comme ça, courir pour courir, jusqu’à un séjour à la Réunion où des amis évoquent la Diagonale des fous et piquent sa curiosité : une course de plus de 160 km du sud au nord de l’île de la Réunion, très riche en dénivelés. « Ça paraissait inaccessible, mais je me suis dit : « je m’y inscris », sans jamais avoir fait de course officielle. Je n’avais même jamais fait un 10 km à pied en format course. Du coup, je me suis entraîné toute l’année pour ça. Pour voir si je pouvais faire 40 km en courant, je me suis inscrit au Marathon du Pont de Normandie qui faisait à l’époque Honfleur – Le Havre. J’ai terminé avec un temps classique, sans prétention particulière et plutôt rassuré d’être capable de faire 40 km en courant. Trois semaines plus tard, je me lançais dans la Diagonale des fous, en terminant honnêtement et content de moi. »

Illustration Elisa Foubert.

Avec le recul, le pari aurait pu être risqué, mais finalement, c’est un déclic. Erick Basset s’installe à son compte professionnellement pour ne plus « travailler pour travailler », décide de voyager pour courir – ou peut-être courir pour voyager – et se lance dans ce qui ressemble à un tour du monde de trails. « Partout il y a des courses plus ou moins farfelues, mais ce sont toujours des courses qui font 160 km, 200 km, 300 km… Et petit à petit, j’ai fait tous les ans des courses : Libye, Egypte, Madagascar, Cameroun, Inde, Amazonie et à côté, je faisais des périples à traverser les Alpes ou les Pyrénées en courant. »

En 2008, une nouvelle rencontre lui fait tourner le regard vers le Grand Nord, le récit de courses dans le froid suscite chez Erick Basset un mélange de curiosité, d’appréhension et surtout une forte envie de tenter l’expérience.  

La liberté et la nature

En 2009, Erick Basset participe à sa première course au Canada, la Rock and Ice : 225 km en 6 étapes et la découverte du froid, des grands espaces et des précautions qu’exige ce nouvel environnement. En suivant scrupuleusement les conseils des plus expérimentés, le nouveau venu arrive 4e. « C’est toute l’évolution entre la première course et aujourd’hui : je ne suis plus du tout la même personne, reconnaît-il. Pour les courses de Grand Froid, il faut de l’expérience car il peut vous arriver plein de choses. Il faut être raisonnable car vous vous retrouvez tout seul le plus souvent. Vous n’avez pas de téléphone. Vous pouvez toujours lancer un signal SOS et c’est la sécurité civile du pays qui vient. Mais c’est vraiment en cas d’extrême urgence, il faut vraiment être en péril. »

« J’avais envie de faire quelque chose qui me bouscule avec les ultratrails, j’aime la nature et là, c’est vraiment les grands espaces et on est souvent tout seul. Les courses en montagne, il y a du monde. Dans les déserts, vous pouvez aussi être seul, mais la chaleur commençait à me peser. »

©VIrginie Meigné

Le froid devient donc exclusivement son nouveau terrain de jeu, en Alaska, au Canada et en Scandinavie. Les trails durent de quelques jours à une grosse semaine : 66°33 (Canada), Rovanieni (Finlande), Frostkade (Laponie), Sustina (Alaska)… et surtout l’Idita rod (Alaska), avec en ligne de mire le 1000-miles qui traverse l’Alaska par le chemin historique des chercheurs d’or. L’inscription à cette course de plus de 1600 km en près de 30 jours est conditionnée par la réussite aux formats plus courts. Après un abandon à l’Idita 350 en 2018, Erick Basset gagne son ticket en 2019 pour l’Idita 1000 de 2020. Ne s’estimant pas prêt pour mars 2020, l’ultratraileur du froid reporte son inscription à 2021. Une bonne idée avec le recul. Son entraînement a commencé dès cet été.

L’endurance plus que la performance

Courir déjà, un peu mais pas tous les jours. Randonner ensuite, une fois par semaine. Puis avec l’automne vient son test de la Côte de Nacre. « Je prends le train à Caen, je vais à Bayeux et je rentre par la côte par Arromanches, Courseulles et Ouistreham en marchant ou en courant le long de la plage, puis je rentre par le canal jusqu’à Fleury, ça fait 60-65 km. C’est mon test. Au début je ne fais que marcher, je fais de la rando classique sur un rythme normal pour habituer mon corps à marcher, mes jambes et mon dos à ce que tout le monde fait en randonnée. À la fatigue. Au bout de 6 heures, on se lasse, mais on continue. Et quand j’arrive à terminer en courant du canal jusqu’à Fleury et à arriver à la maison sans être fatigué, voilà, c’est bon, je considère que ça fonctionne. J’arrive à 8h à Bayeux et je rentre à 18h ici, ça fait mes 10 heures. Et ça ne sert à rien de faire plus, ni plus rapide. Quand j’ai ça, je me considère à peu près prêt. » 

Tenir plus que courir, c’est toute la nuance de ces expéditions dans le Grand Froid, et toute la différence aussi entre ceux qui terminent sans mutilation et ceux qui, épuisés, ne reprendront peut-être jamais un tel départ. L’endurance, mais aussi l’organisation, indispensable.

Illustration Elisa Foubert.

Dans le froid, il faudra marcher, se nourrir, dormir. Survivre et avancer. La logistique, c’est une pulka : un traineau que l’on tire avec tout le nécessaire dedans, une charge pour le corps et l’indispensable pour ne pas geler et mourir de faim. « Il y a des courses où vous êtes totalement autonome, d’autres où il y a un chalet pour vous réchauffer au bout de 40 km, tout dépend des formats et des logistiques de course. »

©Virginie Meigné
Que mettre dans la pulka ?

Dans les habitudes prises au fur et à mesure des courses, il y a les bons vêtements pour se protéger du froid, le bonnet, les gants, les chaussettes adaptées à -40°C, les raquettes pour la neige molle, ou encore les masques nombreux pour en changer souvent et éviter les gelures au visage, un désagrément qui a déjà causé au Normand un abandon. « Le masque avait glissé mais le ressenti n’était pas froid. En passant le col, quelqu’un de l’organisation a vu que j’étais tout blanc, j’avais gelé. Le médecin m’a dit d’arrêter. Il y a plusieurs codes à respecter. Il ne faut effectivement pas faire n’importe quoi. Si vous vous trompez de textile, vous transpirez et si vous transpirez, vous gelez. Ça aussi, c’est de la logistique. Ne pas attendre qu’il soit trop tard. Par exemple, quand vous marchez depuis plusieurs heures, vous bougez les orteils pour voir si vous les sentez tous et si vous avez un doute, vous vous arrêtez vous retirez tout, vous bougez. Tous les petits détails, il faut y penser sans arrêt. »

©Virgnie Meigné
Manger dans le froid.

Une expédition dans le grand froid, pour Erick Basset, il s’agit d’une suite de courses de 24 heures, de 6h du matin à 6h le lendemain. Chaque jour, il faudra marcher, dormir, manger, gérer le climat, de la qualité de la neige, du dénivelé. C’est l’addition de ces journées qui font le trail.

Illustration Elisa Foubert.

On re-planifie tout, on re-réfléchit à tout, on fait tout le temps ça, décrit-il. Quand je compare aux premières courses, je me dis que c’était n’importe quoi : je me suis fait à manger là, à tel endroit à telle heure et ce n’est pas du tout ça qu’il faut faire. Quand j’étais jeune dans ces courses-là, je n’avais juste pas d’expérience, après je n’ai certainement pas tous les bons codes, mais j’ai appris.

L’endurance et l’expérience, ce sont les points forts des ultratraileurs du froid. C’est pourquoi certains continuent leurs performances la soixantaine passée. Et le souhait pour ce Normand, c’est de pouvoir s’envoler dans quelques années avec sa compagne et son fils pour le Grand Nord, et voir dans les yeux de par la fierté de voir son père franchir la ligne d’arrivée.


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Christine Raout

Christine Raout est journaliste pigiste, collaboratrice régulière de La Lettre du Spectacle, Le Moniteur et Ouest France.