Octobre 2021

« Je ne peux rien apprendre à personne. Mais seulement faire réfléchir. »

Simon Gouin (texte et sons), Hélène Balcer (illustrations)

Il y a un an, le professeur d’histoire-géo Samuel Paty était assassiné. Comment prévenir la radicalisation? A Hérouville-Saint-Clair, dans le Calvados, une association organise depuis trois ans des ateliers de débats et d’esprit critique.

[Avertissement : cet article mêle des éléments de textes à des sons. Les sons sont souvent résumés dans les phrases qui les précèdent. Vous pouvez donc lire ce reportage sans manquer d’information. Mais vous passerez à côté des voix de ses principaux personnages…]

Julien s’en rappelle comme si c’était hier. 13 novembre 2015, à Hérouville Saint-Clair. Après une séance de cinéma et un débat, Julien, qui est docteur en philosophie, croise Samuel Le Bas, alors directeur de l’Association Quartiers Jeunes, une association de « prévention spécialisée » installée sur le territoire depuis la fin des années 1980.

Les deux hommes parlent des suites à donner au projet Tolérance, commencé après les attentats de Charlie Hebdo et la minute de silence qui a parfois été chahutée dans les écoles de cette ville du Calvados. Hérouville est aussi considérée par les spécialistes comme un lieu de départ important de jeunes pour l’État islamique et la Syrie. Au moins deux d’entre eux y auraient perdu la vie.

Ce soir là, à la sortie de la salle polyvalente qui accueille la diffusion du film, Samuel et Julien ne savent pas encore que dans la nuit, le Bataclan, le Stade de France et des terrasses parisiennes seront visés par des terroristes. Ces attaques coûteront la vie à 130 personnes et feront des centaines de blessés. L’État d’urgence est décrété sur tout le territoire français. Frappes en Syrie ; augmentation des effectifs de la police et des moyens de surveillance ; cellule de suivi des personnes radicalisées, etc : pendant des années, l’État français va tenter de réagir pour qu’un événement comme celui du 13 novembre ne se reproduise plus.

A Hérouville Saint-Clair, Samuel et Julien vont se concentrer sur une autre stratégie, non sécuritaire. Le travail de terrain et de long terme. Objectifs : susciter le débat, discuter, parler de la laïcité, des attentats. Son nom : Socrate

Episode 1 – Socrate

Dessin : Hélène Balcer

Une tête avec une grande barbe. Sur le mur de la salle, la tête de Socrate lance l’atelier. Juliette, qui anime ce jour-là les débats, s’adressent aux 10 jeunes assis en cercle. « Savez-vous qui était Socrate ? »

Un Grec, je connais, je suis allé en Grèce !, affirme un jeune.

Parce que les Grecs ont des grosses barbes ?, rebondit Julien dans une autre séance.

Oui, il ressemble à un Grec.

C’est un philosophe, dit un autre.

Qu’est-ce que c’est un philosophe ?, interroge Julien.

Il faut vraiment ne pas être allé à l’école pour ne pas le savoir, avance Yanis.

Si Socrate a été choisi comme nom de ces ateliers, c’est parce que le philosophe grec allait à la rencontre des gens, pour parler de la pluie et du beau temps. Écouter et susciter les conversations. « Je ne peux rien apprendre à personne mais seulement les faire réfléchir », aurait-il prononcé. « C’était un peu un incubateur de pratiques démocratiques », dit aujourd’hui Julien. Et un modèle, 2 500 ans plus tard, pour un projet inédit initié auprès de 600 jeunes, à Hérouville Saint-Clair.

***

La première fois qu’on m’a parlé de Socrate (le dispositif, pas le philosophe), c’était en 2018. Je travaillais sur l’équipe mobile de prévention de la radicalisation du Calvados. Via un numéro vert, des jeunes étaient signalés comme étant à risque de radicalisation. Des professionnels du médico-social avaient la lourde tâche d’évaluer les risques que le jeune aille plus loin. Après plusieurs rencontres avec le jeune, un dispositif de suivi était mis en place. Pour ne pas le lâcher ; le soutenir face aux sollicitations des rabatteurs de l’État islamique. C’était une solution de prévention, mais certains étaient déjà embrigadés.

Une professionnelle m’avait alors parlé de cette expérimentation, à Hérouville-Saint-Clair, à côté de Caen. Socrate, comme le philosophe grec. Pendant un an, j’ai participé à des ateliers de ce dispositif, financé par la Caf, l’Etat, le département et la municipalité, dans des collèges, des lycées, d’autres établissements. Pour tenter de comprendre comment ces professionnels s’y prennent pour mettre en place ce qu’ils appellent la prévention primaire de la radicalisation. J’ai d’abord pris des notes avant de décider d’enregistrer des échanges, pour capter leur spontanéité, leur énergie.

Pendant les séances, j’ai partagé le quotidien de Juliette Couderd et Nadia Mazari, éducatrices spécialisées investies dans le projet Socrate ; et de Julien Danlos, docteur en philosophie et salarié de l’association Une pierre à l’édifice. Tous les trois animent les séances ou en sont des participants « complices ». J’ai aussi croisé une cinquantaine de jeunes âgés de 15 à 25 ans, dont les prénoms ci-dessous sont parfois modifiés.

***

A l’école de la deuxième chance, à Hérouville Saint-Clair, Philippe, 19 ans, est arrivé au bout d’une heure. Sur la pointe des pieds ; l’air renfrogné. Juliette, qui anime la séance ce jour-là, lui résume le but des ateliers. Et les règles que le groupe a défini collectivement au début de la séance. « Cela permet de créer dès le début une sorte de cohésion entre nous, de rapport égalitaire, et de co-responsabilité : on est tous responsable de ce cadre là. Ce n’est pas que nous qui sommes là pour faire de la discipline », explique Nadia, l’éducatrice.

Aux origines du projet

Quand l’équipe de l’AQJ a monté le projet Socrate, plusieurs situations concrètes leur ont été transmises par des partenaires locaux :

– l’absentéisme accru lors des cours de natation, en EPS, et de SVT (au moment de l’enseignement sur la reproduction humaine)

– la remise en cause d’enseignements évoquant la théorie de l’évolution ou de l’éducation à la sexualité

– la remise en cause de la mixité au cours de certains enseignements

– les agressions verbales de filles portant des jupes, sur la base d’argumentaire religieux

– le regroupement d’élèves par affinités « communautaires »

– des manifestations d’intolérance et de forts clivages lorsque sont abordés des sujets tels que l’holocauste ou le conflit israélo-palestinien

« Nous observons que le manque de connaissances et d’informations concernant les thématiques de la « laïcité » et des « religions » induit une détérioration des rapports entre les adultes et les jeunes. », écrit l’association dans la présentation de son projet.

De ces observations découlent trois hypothèses de travail pour le projet Socrate :

1) Le phénomène de radicalisation se pose en terme de parcours. Il n’y a pas de profil type de personnes dites « radicalisées ». Mais la radicalisation est souvent liée à une faille personnelle et identitaire.

2) Les cas de radicalisation sont des conséquences particulièrement critiques de fantasmes et de replis identitaires. Par conséquent, « promouvoir et favoriser le pluralisme des expressions est une manière de lutter contre le processus de radicalisation ».

3) Il faut agir auprès des jeunes mais aussi sur leur environnement, « en particulier auprès des adultes qui les entourent ».

La révolution française, Pétain et les Bleus

Les zoos humains de l’exposition universelle. La bombe atomique sur Hiroshima. Le 11 septembre 2001. La création de la sécurité sociale. La loi de 1905 sur la laïcité… Sur la table, plusieurs feuilles sont disposées. Chacune évoque un grand événement marquant de l’histoire récente de la France ou du monde. Aux participants de les mettre dans l’ordre chronologique. Puis de choisir les trois événements qui les marquent le plus, afin de les présenter à un extraterrestre venu sur notre planète, et incarné par l’éducatrice.

L’exercice chronologique n’est pas facile. Chaque jeune utilise ses propres références pour tenter de s’y repérer. Internet a-t-il été créé avant l’assurance chômage ? Zelhia en est certaine. « Comment ferait-on sans Internet pour s’actualiser? », dit-elle.

Dans un autre groupe, Tom et son camarade Luis présentent les trois images que son groupe a choisies : la révolution française, le maréchal Pétain et l’équipe de France de foot.

Pour Juliette, cette frise chronologique et les débats qui s’en suivent rappellent aux jeunes qu’ils font partie de cette histoire. « Face à ces difficultés douloureuses pour ces personnes… beaucoup ont réussi à lutter, explique Juliette. Ce qui a permis d’avoir une législation qui réponde mieux à leur besoin… Si cela s’est produit, cela peut encore se produire. Ce n’est pas parce qu’ils rencontrent des difficultés qu’ils sont déterminés, que leur vie va rester comme cela. Non, pas nécessairement. »

Violences policières

Tous les jeux proposés par les animateurs sont là pour susciter l’échange. Régulièrement, les mêmes sujets sont évoqués d’un groupe à l’autre. Ce jour-là, c’est la liberté de la presse et les violences policières.

La thématique est récurrente. Elle met en colère les participants aux ateliers qui ne comprennent pas que des policiers puissent frapper les manifestants sans être inquiétés. Michel Zecler à Paris, Steeve à Nantes, Adama… Ces événements semblent contribuer à former un fossé entre les jeunes et les gouvernants.

« Ce sont des fainéants ».

« Ils sont censés voter des lois ; ils en votent, mais des mauvaises. »

Lilian, un des jeunes du groupe, ne fait pas confiance aux politiciens nationaux. « Ce sont de mauvaises personnes (…) Il faudrait des personnes cleans. »

Dessin : Hélène Balcer

« Ils disent des trucs et puis ils changent d’avis », appuie Lilas, une des participantes, en parlant du contexte de l’épidémie.

***

Philippe a jeté un pavé dans la mare, surtout face à un journaliste. « Moi je suis pour tous ces droits, sauf pour la liberté de la presse », a-t-il lancé quand on lui a demandé de donner son avis sur les événements de la frise chronologique.

Quelques semaines plus tard, je rencontre Philippe. Pour lui, les caricatures ne doivent pas manquer de respect. Et avec les tensions qu’il y a déjà dans le monde, faut-il en rajouter?

Philippe a 19 ans. Il vient d’être papa d’une petite fille qui a deux mois. Et de sortir de deux ans dans un foyer pénal à Évreux. Quand on se rencontre, il va signer un bail pour l’appartement où il va vivre avec sa copine et sa fille. Il enchaîne son rôle de papa avec les formations et suivis proposés par l’E2C, l’école de la deuxième chance à Hérouville.

Il me raconte la vie dans le foyer pénitentiaire, et la spirale de la violence de laquelle il a réussi à s’extraire.

Dans la vie, ce qui le révolte le plus, c’est de s’attaquer aux plus faibles.

Je souhaite creuser avec lui son rapport à l’information et au monde qui l’entoure. Comment fait-il pour faire le tri dans les informations qui lui parviennent? Philippe me parle de « salade niçoise », une chaîne sur SnapChat.

Caricatures

Comme Philippe, les caricatures posent de nombreuses questions aux jeunes présents dans les ateliers. Comment comprendre le sens de ces dessins ? Nadia, Julien et Juliette organisent un débat mouvant. Sur un écran, ils diffusent une caricature. La salle de classe est séparée en trois espaces où chacun doit se déplacer en fonction de son ressenti : sont-ils d’accord avec le dessin ? Pas d’accord ? Indifférent ?

« Avec les ados, il faut les happer. Si on montre des caricatures, on va montrer celles qui remuent », explique Julien dans l’extrait ci-dessous. « Notre objectif, c’est d’abord que les jeunes admettent la pluralité, l’altérité, se mettent à la place de l’autre. En tout cas, débattent, et comprennent que leur point de vue restent un point de vue. »

Ce jour là, à l’école de la deuxième chance, voilà ce qu’on entend.

Le fait de dire, salut, ça gaze, ce n’est pas correct, commence Léo, qui voit là une forme d’antisémitisme.

Qu’est-ce que ça raconte comme image ?, demande Juliette, qui anime la séance. Est-ce que cela veut dire : les camps de concentration, c’était bien ? Est-ce que l’image est antisémite ?

Non, ça se fout de leur tronche, affirme une jeune.

Ça se fout de la tronche des nazis ?, interroge Juliette.

Non, d’Hitler. En les imitant. Il a l’air un peu gogol.

Tu dis que c’est une parodie. Que ça se moque…

Oui, c’est ça, ça se moque de ce qu’il a fait.

Ok, ça marche. Les autres : tout le monde n’était pas d’accord avec cette interprétation, relance Juliette.

Bah non, il ne se moque pas d’Hitler, il se moque des Juifs, dit Philippe.

Ça se moque des Juifs pour toi ?

– Bah oui, clairement, oui, appuie une camarade.

– C’était Hitler qui tuait les Juifs…

– Bah ce n’était pas lui, en lui-même, mais…

– C’était ses fours, appuie Philippe.

Oui, il était à l’initiative… reprend Juliette.

– Il donnait les ordres.

– Un dictateur !

Les animateurs du groupe apporte de l’éclairage : le dessinateur Wolinsky est juif ; la caricature est l’expression d’un humour noir ; les caricatures ne visent pas toujours les musulmans, etc. Puis ils présentent un autre dessin.

L’interprétation fait débat : ce dessin est-il raciste?

-C’est du racisme, dit l’un des participants.

-C’est de la dénonciation du racisme, suggère une autre.

-Le problème c’est que ça choque même plus les gens ça.

-Cela montre la réalité, c’est pas raciste en soi.

-Cela ne m’amuse pas, ça me choque pas, mais ça me fait réfléchir.

-L’image, elle parle du racisme mais elle n’est pas raciste.

-Si ça choque, c’est fait pour.

Maadi, qui est noire et participe ce jour-là à l’atelier, réagit ainsi : « Cela ne m’amuse pas, ne me choque pas, mais me fait réfléchir. »

Cette séance sur les caricatures va marquer Juliette, l’éducatrice, comme étant un exemple d’une séance qui a bien fonctionné : les jeunes ont compris que la caricature n’était pas raciste.

« Sur la culture de la caricature satirique, plutôt une majorité de jeunes sont largués », constate Julien.

Le but de Socrate est de leur donner l’envie de décrypter ces images. Et d’en débattre entre eux, comme sur la laïcité et la religion.



***

Terrain éducatif plutôt que contre-discours

« Moi je ne rentrerai pas dans une église, c’est interdit. »

Ce jour de septembre 2020, il y a une joyeuse ambiance dans la pièce de l’école de la deuxième chance. Ça chambre, ça discute, ça blague. La discussion arrive sur les attentats.

Ce ne sont pas des Français qui ont fait ces attentats. Non, ce sont des djihadistes, lance un jeune.

Ils font ça pour leur président, répond un autre.

Non, ils étaient arabes, relève un autre.

La discussion dévie sur la notion d’être français.

Est-ce que vous vous sentez français ?, demande l’animatrice.

Je suis fier d’être français, répond Valentin.

C’est quoi un pur français ?, interroge Nadia, l’éducatrice, en référence à une expression évoquée quelques minutes plus tôt. « Peut-on être français sans se sentir français ? »

Un jeune parle des migrants qui peuvent se sentir français sans avoir de papier.

Valentin : « Le problème, c’est que nous, nous respectons des règles, mais que les femmes arabes par exemple, portent le voile en France. Alors que toi, quand tu vas dans d’autres pays, tu es obligé de respecter leur coutume, te voiler, etc. »

Juliette, l’éducatrice, explique qu’elle est allée en Algérie et qu’elle n’a pas eu à porter de voile.

Au vu des discussions des deux premiers ateliers, la troisième séance portera sur la laïcité. Julien commence par écrire au tableau deux phrases :

« La république assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. »

C’est la loi de 1905, dit-il. Qu’est-ce que ça veut dire, la liberté de conscience ? La notion n’est pas facile à cerner. « La liberté de conscience, c’est avoir la liberté d’avoir une religion, d’en changer, de ne pas en avoir. »

Dans un autre groupe, Juliette présente en quelques mots la loi de 1905.

Mais comment s’applique-t-elle en pratique ? Les animateurs ont conçu un débat mouvant sur le sujet. Trois camps sont disposés dans la classe : le camp du « oui », du « non », et du « je doute ». Julien énonce ensuite des questions, sur lesquelles les jeunes doivent se positionner.

– A-t-on le droit d’être voilé et d’accompagner une sortie scolaire ?

– Ai-je le droit d’avoir un signe religieux visible en venant à l’école de la deuxième chance ?

– Ai-je le droit de refuser d’entrer dans une église lors d’un voyage scolaire ?

A chaque fois, des débats s’instaurent entre les participants. Sur le voyage scolaire, Ahmed, la vingtaine, est formel. « Moi je ne rentrerai pas dans une église, c’est interdit. » Julien explique à tous ce que dit la loi : « Quand quelque chose est au programme scolaire, on ne peut pas le refuser puisque l’inscription dans un établissement implique l’obligation d’en suivre le programme. Donc on ne peut pas refuser d’aller dans une église en voyage scolaire. »

A la fin de l’atelier, Ahmed poursuit la discussion :

« C’est dans le Coran je l’ai lu : c’est interdit pour nous de rentrer dans une église. »

« Moi aussi j’ai lu le Coran, et je n’ai rien vu de tel », lui rétorque Julien.

Ahmed n’est plus sûr de l’avoir lu, mais il lâche : « C’est une question de respect. »

Dans un autre groupe, à un autre moment, une jeune prend la parole et explique comment elle ressent aujourd’hui les relations entre les différentes religions, autour d’elle. « Aujourd’hui, la plupart de mon entourage ne se mélange pas avec des Juifs, par exemple. »

Complots

La mort du basketteur Kobe Bryan ou la pandémie annoncées par les Simpsons avant qu’elles ne se produisent. De la poudre dans les big-macs de Mac Do pour éviter que les personnes ne vomissent. La fin du monde prévue dans quelques jours. Au fil des ateliers, plusieurs théories du complot sont énoncées entre les jeunes. Les dialogues sont vifs. Et tout peut y mener.

Ce jour-là, c’est la bombe nucléaire sur Hiroshima qui provoque une discussion sur la fin du monde annoncée le 20 janvier, puis le complot autour du Covid. En cause : une bouteille de gel hydroalcoolique fabriquée avant 2019 qui aurait déjà mentionné le Covid.

Face à ces théories, la stratégie choisie par les encadrants est celle de la non-confrontation : il faut maintenir la relation avec le jeune, pour garder « une influence éducative » et prévenir qu’il ait de l’influence sur les autres. C’est ce qu’explique Julien.

Garder ce lien avec un jeune : voilà ce qui compte également pour Juliette. « Dans le travail éducatif, notre premier levier en réalité, c’est la relation qu’on a avec la personne. Si on ne l’a pas, on peut dire ce qu’on veut, cela n’a pas d’impact. »

***

Lilian

Sur cette question des théories du complot, une rencontre m’a marquée. Lilian a 21 ans et est à l’école de la deuxième chance.

Pour Lilian, une partie des médias mentent.

Lilian fait partie des gilets jaunes. Avant, il ne se mobilisait pas.

Il ne croit pas à « cette polémique du Covid », comme il dit. Pour lui, le virus a été fabriqué dans un laboratoire, en Chine.

Ce que dit Lilian, à ce moment là, apparaît un peu fou. Et pourtant, la thèse d’une création du virus dans un laboratoire n’est pas farfelue ou complotiste. Quelques semaines plus tard, cette thèse sera à nouveau sur le devant de la scène. Et l’OMS enquêtera sur le sujet sans parvenir, à ce jour, à y voir plus clair sur les origines de la pandémie.

***

Pour Nadia, l’éducatrice, il faut prendre du recul sur ces questions de théories du complot. Libérer la parole plutôt que de mettre « un couvercle sur la cocotte-minute ». Et tirer le fil de la pensée pour donner des billes afin de vérifier l’information.

Nadia ajoute : « Quand il y a des théories qui sortent, il ne faut pas se moquer. Sinon la personne va se taire. Quand il y a un lien de confiance, on peut en rigoler avec le jeune. En sourire. Être sur quelque chose de plus léger. Mais si le jeune est persuadé que c’est vrai… Si on lui dit, c’est faux, cela ne va servir à rien. Mais on va plutôt lui dire : ah ok, d’accord, qu’est-ce qui te fait penser à ça ? Les autres, vous en pensez quoi ? C’est le questionnement socratique. Tu as su ça où ? Qui t’a dit ça ? On tire le fil de cette pensée ? Et on essaie avec eux de voir comment s’y retrouver, pour trouver l’information. »

S’opposer

Quand j’entendais que les journalistes devaient se taire ; que Macron était un dictateur ou que la peine de mort évitait aux gens de vouloir venir vivre en prison pour le confort, je n’avais qu’une envie : répondre, contre-argumenter, donner des éléments historiques.

Presque tout l’inverse de la philosophie du projet Socrate. Car le but du dispositif n’est pas de développer un contre-discours – ce que fait déjà l’école –, mais de rester sur le terrain éducatif, celui de l’atelier critique.

« Quand un jeune dit devant toi que Macron est un dictateur, pourquoi n’engages-tu pas une discussion pour apporter des nuances ? », je demande à Julien. « Quand tu parles de ces sujets avec les ados, tu peux t’arrêter toutes les 30 secondes. Ils provoquent, ils disent des choses qu’ils ne pensent peut être pas forcément. Si tu es sur le terrain éducatif, tu prends tout ce qui vient. », répond t-il dans l’extrait ci-dessous.

Julien se rappelle d’un moment qui l’a marqué au cours d’une séance. Un jeune affirme : « Moi, les homosexuels, c’est niet ». « Eh bien moi, je suis homosexuelle », lui répond une autre. La discussion s’engage.

Une courte expérience de démocratie, d’expression libre, de débat : c’est ça, une séance de Socrate. Mais il y a un thème qui rassemble, de prime abord, l’ensemble des participants : la peine de mort.


***

Semer des graines

« C’est trop facile de mourir parce qu’on retire le remord« 

Au fil des séances auxquelles je participe, je suis frappé par l’ouverture des jeunes sur certains sujets. Égalité hommes/femmes, violences policières. Ils sont au courant et engagés. Cela leur paraît normal. Je ne me rappelle pas que ces sujets étaient au cœur de nos discussions il y a 15 ans, quand j’étais ado. Une révolution dans les têtes a eu lieu. « Ils se sentent tous concernés par ces questions là», constate Juliette dans l’extrait ci-dessous.

Mais je tombe presque de ma chaise quand je les entends parler de peine de mort. Pour beaucoup d’entre eux, il faudrait qu’elle soit rétablie. Au moins pour les violeurs, les pédophiles, les meurtriers. Ce serait mieux pour les condamnés qui éviteraient ainsi des années de prison. Mieux pour la société, car ils ne peuvent pas changer. « Mais tout le monde peut changer, c’est bien notre cas, nous, à l’E2C », a lancé Philippe lors d’un débat. Sans convaincre ses camarades, qui ont trouvé sa remarque totalement déplacée.

Pour parler du sujet, l’équipe du dispositif Socrate organise un pendu. Sur le tableau, Julien écrit une phrase : « La peine de mort est le signe éternel de la barbarie. » Aux participants de trouver qui l’a prononcée, et de se positionner à droite du tableau – s’ils ne sont pas d’accord avec -, ou à gauche – s’ils sont d’accord.

Voilà quelques-unes des réflexions que l’on entend ce jour-là :

– C’est trop facile de mourir parce qu’on retire le remord.

– Il n’est pas puni et n’a pas besoin de vivre avec ça toute sa vie.

– La prison fait plus réfléchir.

– Un mec qui viole une fois violera toute sa vie.

Maadi, qui participe à l’atelier, pèse le pour et le contre :

Juliette, l’éducatrice, a été surprise, elle aussi, par les positions des jeunes. Mais elle les perçoit aussi comme une demande de justice, face à un système judiciaire qui ne serait pas totalement juste.

Souvent, l’adulte qui participe aux cotés de l’animateur à l’atelier (le participant complice) amène de la complexité aux discussions. Sur la peine de mort, Julien indique un jour qu’il n’est pas d’accord avec les points de vue donnés par les jeunes qui l’ont précédés. Il s’interroge sur le droit de tuer que les juges s’arrogent avec la peine de mort. Est-ce moral de tuer quelqu’un qui a tué ? Il aborde aussi les erreurs de la justice et ces innocents qui peuvent être tués.

Cet argument apparaît dans la bouche des élèves troisièmes lors d’une autre séance. Un jeune vient de raconter l’histoire de Christian Ranucci, guillotiné en 1976 pour le meurtre d’une petite fille âgée de 8 ans. L’homme au pull over rouge n’était peut-être pas coupable, explique le jeune. Les propos du groupe, au départ très tranchés sur la peine de mort, s’adoucissent. Grâce au dialogue, la complexité des situations apparaît.

Harcèlement

Le dispositif Socrate est parfois appelé par les établissements quand ils rencontrent un problème particulier de « vivre ensemble ». Au Collège lycée expérimental d’Hérouville, ce sont des situations de harcèlement qui ont poussé les profs à faire appel à l’équipe de Socrate.

Le cycle des séances est orienté vers ces questions de harcèlement et de tolérance. Juliette propose une situation concrète :

En petits groupes, les jeunes sont chargés de dire ce qu’ils feraient s’ils étaient confrontés à cette situation. Pierre donne la solution de son groupe : parler des harceleurs aux professeurs ; puis soutenir la personne qui est victime.

A ses côtés, Léa, qui vient d’arriver dans l’établissement, prend la parole timidement. C’est elle qui a été victime de harcèlement. Quand elle lâche ça, au milieu de la séance, Léa se redresse soudain, puis enlève son manteau qu’elle portait depuis le début. « Comment cela s’est résolu ? » demande Juliette. « J’en ai parlé, et j’ai été soutenue. »

Mais les élèves peuvent avoir peur des représailles si le problème est évoqué auprès d’un adulte. Et cela ne semble pas toujours évident d’en parler aux professeurs. « Sans vouloir offenser qui que ce soit, les profs ne servent à rien ! », affirme Antoine. « Ils vont aller voir la personne et ils vont lui dire, attention, la prochaine fois, je vais te punir. Au final, si la personne recommence, ils vont dire : allez porter plainte. Pour moi, dans cette situation, il n’y a que la violence qui peut résoudre. Ce n’est qu’en faisant peur que ça peut faire avancer les choses. »

La violence, c’est aussi la solution qu’avance Joachim si un de ses amis fait partie des harceleurs. « Je le cogne », dit-il. Beaucoup semblent convaincus de l’impact de la force pour résoudre ces problèmes de harcèlement ou convaincre quelqu’un que l’homosexualité n’est pas un péché. Laure n’est pas de cet avis :

Cela ne sert à rien de le frapper. Ce en quoi il croit, tu ne peux pas le changer.

Mais sous la peur, tu ne parleras plus, lui rétorque Antoine.

Si tu es forcé à dire quelque chose, ce n’est pas de la volonté, répond Laure.

-D’accord, tu peux dire que tu changes d’avis, mais au fond de ton cœur, tu ne changes pas d’avis?, résume Juliette.

Je pense qu’on peut être tenté effectivement de mettre des coups. Il y a plein de choses dans la vie qui peuvent nous tenter de faire ça. Mais je crois plutôt au dialogue, là. Pas forcément pour essayer de le convaincre. Quoique, on peut tous changer d’avis, tente Nadia, l’éducatrice, en tant que participante complice de cet atelier.

Quelques semaines plus tard, elle revient sur cette séance :

Laisser parler les gens

Parler du harcèlement, de l’homosexualité, de la laïcité, des théories du complot… Socrate fait feu de tout bois. Pendant les séances que j’ai suivies, la thématique des attentats a été évoquée une seule fois ; le départ pour le djihad et les revendications « religieuses » n’ont pas fait l’objet de discussion. C’est pourtant le cas dans d’autres séances. Mais le dispositif Socrate ne se focalise pas uniquement sur ces thématiques directement liées à la radicalisation.

Comment expliquer ces choix ? Comment prévenir la radicalisation, sans parfois l’évoquer directement ?

Pour monter ces ateliers, l’équipe de Socrate s’est interrogé sur le terme « radicalisation ». Le prendre au sérieux, mais faire un pas de côté. « La base du phénomène, c’est bien des attentats djihadistes », raconte Julien. « Mais on ne se met pas à focaliser dessus comme s’il n’existait plus que ça en France. Ce serait absurde. En tout cas, on estime que c’est un vrai sujet de société. Ce n’est pas anecdotique, pas un fait-divers. Certains amis, quand j’ai dit que je venais travailler sur la prévention de la radicalisation, m’ont dit, c’est un sujet de droite. Mais je me disais : non, je ne suis pas d’accord. C’est plus complexe que ça. Le terrorisme, c’est une logique qui fait que tout le monde est coupable, y compris un gamin de deux ans parce qu’il appartient à un groupe. Lutter contre ça, ce n’est pas un sujet de droite. »

Le dispositif Socrate entend s’opposer à deux logiques : le djihadisme et les crispations identitaires nationalistes.

Face à ces phénomènes, le but des ateliers est de faire avancer l’égalité réelle dans les têtes.

Avant Socrate, Julien a mené de nombreux ateliers en prison. Il se rappelle d’une situation bien particulière qui l’a convaincu d’une stratégie : il faut laisser parler les gens si l’on veut lutter contre la radicalisation.

Nadia, elle, met l’accent sur les failles des adolescents exploitées par les rabatteurs. Le défi, pour elle : écouter, être présente, attentive, en tant qu’adulte. Et ne pas laisser les jeunes en manque « de rêves, de perspectives », s’engouffrer dans les offres djihadistes.

Écouter les jeunes, leurs préoccupations, leurs passions. Y compris quand la discussion arrive sur la religion. Nadia se rappelle d’une collègue éducatrice qui ne voulait pas écouter les considérations religieuses d’une jeune du foyer où elle travaillait.

« Quand on met les gens de côté, forcément ils s’éloignent », rappe le chanteur Yousoufa. Pour Nadia, l’essentiel est de redonner du pouvoir d’agir sur la société.

« Le but est de faire expérimenter un débat d’idées, sans violence »

Plus de 600 jeunes du territoire hérouvillais ont participé aux ateliers Socrate au cours des trois dernières années. Avec quel bilan ? Impossible de le dire.

Trois séances peut sembler court, note Juliette. « Le but est de faire expérimenter un débat d’idées, sans violence », et avec cet objectif, Socrate « sème des graines », pense l’éducatrice.

« Ce que nous faisons, c’est court, c’est frustrant, mais cela a quand même le temps de marquer certains esprits », estime Nadia en racontant les retours qu’elle peut avoir, ensuite, des jeunes qu’elle croise quelques semaines après les séances Socrate.

Mais rien ne pourra réellement changer sans moyens pour les associations, les éducateurs, les psychologues, estime Nadia. Et plus d’amour. « Dans tous les gens que j’ai accompagnés, s’ils avaient eu plus d’amour dans leur vie, s’ils s’étaient sentis plus respectés, considérés, écoutés… vous pouvez me dire ce que vous voulez, je pense qu’il y a plein de situations où l’on ne serait pas arrivé là. »

On a besoin de vous…

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Hélène Balcer

Née en 1981, j’ai fait des études de design à Paris puis je suis venue m’installer à Caen où je partage mon activité entre l’enseignement et la création graphique. Je mets mon savoir-faire au service de structures associatives normandes mais aussi des institutions culturelles. J’illustre des pochettes de disque, des romans, des textes poétiques, des reportages, des affiches en sérigraphie. Je dessine des carnets de voyage et je fais de la BD (Le Ksar, éditions Warum 2018).

Simon Gouin

Journaliste et co-fondateur de Grand-Format, je suis passionné par l’enquête et le reportage au long court. Pour écrire cet article, j’ai passé de nombreuses heures aux côtés de l’équipe du dispositif Socrate et des jeunes présents dans ces ateliers. Ce travail a été financé par une résidence de journalisme, soutenue par la Drac Normandie.