Novembre 2020

Des USA à Caen, l’incroyable destin de Melvin McNair

Simon Gouin et Nadia Mazari, Emmanuel Blivet (photos)

Black or White

Publié le 6 nov. 2020

Melvin Mc Nair est né dans des États-Unis ségrégués, qu’il a quittés en détournant un avion. Quelques années plus tard, il est devenu animateur dans le quartier de la Grâce de Dieu, à Caen, et a soutenu, avec sa femme Jean, des centaines de jeunes.

Greensboro, Caroline du Nord

D’un côté, les Noirs. De l’autre, les Blancs.

C’est dans ce monde ségrégué que naît Melvin McNair, en 1948, à Greensboro, en Caroline du Nord. Melvin est noir. Et sa couleur de peau va déterminer la première partie de sa vie.

Ce sont les États-Unis de l’après-guerre à un moment charnière. Un million d’Afro-Américains ont été mobilisés dans l’armée. Ils rentrent avec l’espoir de vivre dans un monde avec plus d’égalité et s’investissent dans des associations. Les États-Unis ont défendu les valeurs démocratiques et le respect des droits humains face au fascisme. Chez eux, l’inégalité continue de s’appliquer.

L’esclavage a été aboli en 1865. Mais une ségrégation des populations noires s’est progressivement installée, avant d’être avalisée par des lois dans les États du Sud des États-Unis. Les Noirs ont été exclus de la vie politique ; le droit de vote leur a été restreint. Les trains, les écoles, les bateaux, les orphelinats, les hôpitaux sont séparés : certains sont dédiés aux Noirs, d’autres aux Blancs.

Dans certains États, les fontaines à eau sont elles-aussi divisées : il y a celles pour les Blancs, et celles pour les Noirs. Photo : Russell Lee

« Nous avions un vieux bâtiment mis à notre disposition, les Blancs étaient dans le nouveau bâtiment. »

Après la seconde guerre mondiale, tout cela est sur le point de disparaître. Mais c’est dans ce monde où Blancs et Noirs ne sont pas censés vivre ensemble que grandit Melvin McNair. À cinq ans, il va à l’école privée, noire. Puis à six ans, il rentre à l’école publique, ségréguée. « Nous avions un vieux bâtiment mis à notre disposition, les Blancs étaient dans le nouveau bâtiment. »

Sa mère travaille dans une usine qui fabrique des cigarettes. Son père part quand Melvin a quatre ans. Melvin a un frère et une sœur, et de nombreux cousins issus des quinze frères et sœurs de sa mère. La famille est modeste mais bien entourée. « J’ai toujours vécu entouré d’amour, de respect, d’encouragement », raconte aujourd’hui Melvin McNair.

Melvin est « élevé religieusement ». Il participe à la section noire du centre de loisirs de l’organisation chrétienne YMCA (Young Men’s Christian Association).

La première fois dans le monde des Blancs

« Melvin McNair se souvient de sa première fois dans le monde des Blancs, sa première fois avec sa grand-mère dans un grand magasin, et la première image est celle de l’escalator, ces marches d’acier qui s’emboîtent et qui montent, ses yeux écarquillés d’enfant curieux, d’enfant joyeux qui n’écoute pas les consignes de sa grand-mère et se précipite, court même et bouscule une femme blanche. Laquelle fait un scandale, tempête et méprise, crie après la vieille femme qui accompagne l’enfant, négresse, négrillon, plus précisément « pickaninny » pour désigner l’enfant, terme péjoratif utilisé par les Blancs à propos des enfants noirs.

Rentré chez lui, Melvin est battu pour ne pas avoir obéi. En ce temps là, dans les familles noires, on apprend aux enfants le respect de l’autorité en toutes circonstances, on les fouette à coups de branche s’il le faut, parce que manquer de respect à des Blancs, c’est une question de vie ou de mort.»

Extrait du livre Nous avons arpenté un chemin caillouteux, Sylvain Pattieu, édition Plein Jour, 2017

« On ne nous laissait jamais jouer contre les Blancs. Ils ne voulaient pas prendre le risque qu’on gagne. »

À sept ans, son oncle, policier, l’initie au base-ball. « À neuf ans, on s’est rendu compte que j’avais du talent. » Melvin joue dans l’équipe de la police, devient champion d’État, et populaire. « On ne nous laissait jamais jouer contre les Blancs. Ils ne voulaient pas prendre le risque qu’on gagne. »

Le jeune Melvin est toujours actif. Quand il ne joue pas au base-ball, il soutient les enfants en difficultés scolaires puis devient animateur culturel pour le YMCA. Dans la communauté, il prend des responsabilités. Fait traverser les enfants le matin, devient chef pompier. « J’avais le pouvoir de déclencher l’alarme d’évacuation et de surveiller l’évacuation. » Melvin fait de la musique – sa tante lui propose de faire partie d’un orchestre, et il jouera même avec des orchestres blancs – et de la danse, parce que « la professeure était belle ». Il rend des services, à droite à gauche. « Je coupais la pelouse de tonton. Je faisais le ménage le week-end. J’avais mes trois ou quatre dollars. J’en donnais deux à maman. Quand je voyais mes voisins, je leur demandais :

– Madame, Monsieur, vous avez besoin de quelque chose ?

– Oui, Melvin, est-ce que tu peux faire nos courses ?, me répondaient-ils. Tu es gentil. »

« Nous n’étions pas égaux avec les Blancs, mais au niveau culturel, on était épanouis et riches. Je n’avais pas une vision du monde sectaire », résume-t-il aujourd’hui.

Montgommery, Alabama

En 1955, Rosa Parks refuse de céder sa place à un Blanc dans une ligne de bus de Montgomery, en Alabama. D’autres femmes noires suivent son exemple. En 1957, Martin Luther King crée la Southern Christian Leadership Conference, un mouvement de désobéissance civile et de non violence. Des marches pacifiques sont organisées, des sit-ins.

À Greensboro, où vit Melvin, l’église protestante est engagée dans la vie de la communauté. « Ce sont quatre étudiants de mon église qui ont commencé le premier mouvement de sit-in, chez nous, en 1960. » Les étudiants noirs se sont assis au comptoir d’un magasin. On a refusé de les servir, et ils sont restés. Le lendemain, ils sont revenus, plus nombreux.

Rosa Parks photographiée par la police après son arrestation.
Photo : CC Richard

« Nous étions menacés et terrorisés. Mais il faut savoir maîtriser sa peur, sinon la peur te décourage. »

Melvin se souvient des premiers mouvements de contestation. Un soir après un entraînement de base-ball, il rentre chez lui. Sa mère et sa sœur ne sont pas là. Elles ont été arrêtées lors d’une manifestation. « J’ai demandé à mon oncle policier : Tonton, comment tu peux faire ça ? Est-ce que c’est toi qui va taper sur maman ? »

Dans les États du Sud, le Ku Klux Klan (KKK) sème la terreur. Agresse, kidnappe, torture, tue les Noirs. À Greensboro, Melvin est constamment aux aguets. « Nous étions menacés et terrorisés. Mais il faut savoir maîtriser sa peur, sinon la peur te décourage. J’étais toujours lucide, clairvoyant, en me disant : si jamais je ne peux pas courir pour leur échapper, qu’est-ce que je fais ? »

Winston Salem, Caroline du Nord

Après le lycée, et grâce au base-ball, Melvin obtient une bourse pour l’université de Winston Salem. Là-bas, Melvin n’est plus chez lui. « Je tombais dans un monde qui voulait me casser ». Il perd ses repères mais rencontre Jean, sa future femme. « Elle était brillante, très belle. Elle faisait partie d’un petit groupe d’élite, qu’on appelait une sororité. J’ai essayé de la draguer. Elle m’a repoussé. J’ai insisté, insisté. »

Jean McNair. Illustration de Marine Duchet, pour Caen à Elles.

En 1968, Martin Luther King est assassiné. Des manifestations éclatent un peu partout dans le pays. « On commençait à péter les plombs, se souvient Melvin. Le coach nous demandait de rester dans le dortoir. Mais on sortait. Nous ne pouvions pas accepter. » Melvin prend part aux manifestations. Il est mis à pied. On lui retire sa bourse d’étude.

Peu après, Melvin entre dans l’armée. Pour la première fois, il est en concurrence avec des Blancs. Il devient chef d’équipe. « Je savais que j’étais le meilleur, mais je ne recevais pas les honneurs. C’était un Blanc, deuxième aux concours, qui avait les médailles. Son père était colonel. »

Berlin-Ouest

Melvin est envoyé à Berlin. Sur la base militaire, le Ku Klux Klan terrorise les Noirs. En dehors, ils sont aussi victimes d’attaque. Un camarade noir sorti dans la ville se fait frapper. L’horizon promis à Melvin est clair : partir au Viet-Nam, en première ligne, où les Noirs sont envoyés en priorité. « À un moment donné, je savais que c’était une question de vie ou de mort ».

Sur la base, à Berlin, les Noirs se rebellent. « On refusait les ordres des chefs. On ne se mettait pas debout devant l’hymne national. On commençait à lever nos poings, comme Carlos et Smith (les deux athlètes noirs américains qui ont levé leur poing lors de la remise des médailles, aux JO de Mexico, en 1968, ndlr). On se laissait pousser les cheveux. Certains ont lancé des grenades dans la tente des officiers. »

« J’ai découvert qu’on appelait les Viet-Namiens les bridés. Comme on nous appelait des négros. On nous entraînait à les tuer, mais on nous traitait de la même façon. C’était une guerre raciste. C’est ce que nous racontait ceux qui rentraient. »

« Dégagez-le, dégagez ce négro du terrain, tuez-le »

« Cette nuit-là, sa première à Berlin-Ouest, Melvin et un autre soldat, sortis découvrir les rues, rentrent à la caserne et s’aperçoivent vite que ce sont des GI’s blancs qui se battent. Ils tabassent un homme à terre. C’est un autre GI, un Noir, avec qui ils ont mangé quelques heures auparavant. Ils lui portent secours, les autres s’enfuient, ils le relèvent, il a bu, il est furieux, il saigne et ils comprennent. Il faudra, dans cette ville, qu’ils mangent groupés, sortent groupés, vivent groupés, pour ne pas craindre leurs compatriotes. (…)

Un jour, pendant un match de basket, Melvin est sur le banc de touche. Soudain, un hurlement, il ne comprend pas tout de suite que ça le concerne. Une femme blanche, une femme de soldat ou d’officier, le montre du doigt depuis l’autre bout de la salle, elle crie : « dégagez-le, dégagez ce négro du terrain, tuez-le ». Melvin est désemparé, il se tourne vers son entraîneur, un lieutenant blanc, lui demande d’arrêter ça, l’autre le regarde, à peine désolé, il lui dit qu’il n’y a rien à faire. »

Extrait du livre Nous avons arpenté un chemin caillouteux, Sylvain Pattieu, édition Plein Jour, 2017

Les Black Panthers

La panthère ne porte pas le premier coup. Acculée, elle ne bat pas en retraite, mais passe à l’attaque.

Aux États-Unis, parallèlement au mouvement des droits civiques, un autre mouvement naît, celui des Black Panthers. Leurs militants revendiquent la fierté noire et la nécessité de s’auto-défendre ; leurs leaders sont pourchassés et tués. C’est la fin des années 60, et partout dans le monde, des mouvements de contestation apparaissent.

CC rocor

Un mouvement révolutionnaire

C’est en Californie, en 1966, que naît le Black Panthers party (BPP), un mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine. Dans des États-Unis où les Noirs sont toujours victimes de racisme, de discrimination et de violences, le BPP souhaite créer un rapport de force : les militants se font connaître nationalement, en investissant, armes à la main, le capitole de Californie, le 2 mai 1967 ; ils effectuent des patrouilles dans les villes et observent les policiers en train d’agir. Si les Noirs sont attaqués, ils riposteront, violemment s’il le faut. Cette stratégie rompt avec la philosophie pacifiste du mouvement Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King.

Dans leur volonté de changer le système capitaliste qui les oppresse, les Black Panthers s’engagent aussi dans de l’aide communautaire. Clinique gratuite, dépistage de la drépanocytose, distribution de vêtements et de nourriture… Le symbole le plus populaire de cette aide est celui des petits déjeuners donnés à des milliers d’enfants. Béret noir et veste en cuire, les Black Panthers incarnent aussi un style et défendent la fierté d’être « noir ».

Le FBI y voit une grande menace pour la sécurité intérieure du pays, et lance une contre-offensive pour tenter d’éviter la venue d’un « messie noir ». Les leaders sont accusés de planification d’actes terroristes, attaqués en justice, assassinés. Les tensions internes sont utilisées pour affaiblir le mouvement. L’un des leaders, Eldridge Cleaver, s’exile en Algérie, où il fonde la section internationale du parti. Il croisera la route Melvin et Jean McNair.

A voir en ligne sur l’histoire des Black Panthers, le passionnant documentaire d’Arte.

Melvin raconte qu’il est approché par les Black Panthers, à Berlin. Il devient une sorte de leader d’un petit groupe. « Donc j’étais ciblé », dit-il aujourd’hui. Le 7 mai 1970, son fils Johari vient au monde quand Melvin reçoit l’ordre de partir au Viet-Nam. Il demande une permission pour retourner installer sa femme et son enfant au pays. Ensuite, il partira pour le Viet-Nam, promet-il à ses supérieurs.

Détroit, Michigan

De retour aux États-Unis, Melvin évalue la possibilité de quitter l’armée légalement. Des avocats lui prédisent quelques années de prison. Il préfère la clandestinité, garde son prénom et son nom, mais change son numéro de sécurité sociale, et s’installe avec sa femme et son fils à Détroit, une ville ghettoïsée. Il travaille pour une chaîne de restauration rapide, Gino, grâce à une procédure permettant aux Noirs de s’intégrer dans les entreprises. Il devient responsable de Blancs jusqu’à ce que son chef lui dise, ivre, « tu es le seul negro qu’il nous reste ». Melvin s’affronte avec lui. Il est licencié.

Il rencontre trois compagnons, George Brown, George Wright, condamné pour homicide, et Joyce Tillerson, sa compagne. Les deux hommes sont en fuite. Ensemble, ils vivent dans une même maison. « Il fallait qu’on résiste. »

Un soir, George Brown va au cinéma. Sur le chemin du retour, il est provoqué par un policier de la Stress (Stop Robberies – Enjoy safe streets), une brigade de police qui terrorise les Noirs.

« Nègre, donne moi un dollar », lui demande un policier déguisé en mendiant.

« Tu me parles comment, toi ? », lui répond George.

« Le gars sort un flingue et lui tire dessus. Cinq balles, raconte Melvin. Ils voulaient l’achever, des gens ont ouvert leur fenêtre et les policiers n’ont pas pu les tuer. » Un procès a lieu. Les policiers font croire que George Brown était armé d’un couteau.

Ils les tueront, tôt ou tard.

Melvin, clandestin, passe à la télé pour le défendre. George Brown gagne son procès. Mais les policiers de l’escadron de la mort leur promettent qu’ils les tueront, tôt ou tard. Nous sommes en 1972. Depuis 1948 et la naissance de Melvin McNair, l’Amérique a fait un bond vers plus d’égalité. Mais dans les ghettos, l’espoir est déçu ; le racisme toujours aussi fort.

Melvin et Jean vont décider de passer à l’action. Partir vers un monde meilleur.

Pirates

Publié le 18 nov. 2020

Il y a des actes, rares, qui peuvent changer irrémédiablement le destin d’une vie. Celui que Melvin et Jean s’apprêtent à réaliser, en 1972, en fait partie.

Dans la maison d’un ghetto noir de Détroit, Melvin, Jean et leurs colocataires réfléchissent à ce qu’ils peuvent faire, ensemble, pour la cause des noirs.

« On discutait constamment de ce qui se passait autour de nous. Le mouvement était à la maison. Une quête de découverte de soi, mais aussi comment être utile à la communauté afro-américaine et à la cause des noirs. Seulement, on ne pouvait pas participer », raconte Jean, dans le documentaire : La révolte et l’exil.

« On n’aurait plus à se cacher, on pourrait enfin se tenir debout en Algérie et se défendre contre ce qui se passait aux USA. »

Entre Détroit et Miami

À la fin des années 1970, les détournements d’avion pour des raisons politiques sont légions aux États-Unis. Pas de portiques de sécurité ou de fouilles dans les aéroports : les compagnies aériennes préfèrent payer les frais de ces détournements plutôt que de mettre en place des mesures de sécurité restrictives : cela allongerait le temps d’attente des passagers.

« On a beaucoup réfléchi pour ne pas provoquer de violence : chacun avait fait assez d’études pour faire le bilan qu’à chaque fois qu’il y avait de la violence, ça ne fonctionnait pas, se souvient Melvin. Mais nous devions maîtriser la finesse psychologique, pour contrer le FBI. On avait cette force parce qu’on n’était pas éduqués dans la haine. On était peace and love, mais on était aussi résistants. Tu me cherches, tu me trouves. Donc ne poussez pas trop… »

31 juillet 1972 – Ouverture d’un journal télévisé aux Etats-Unis.
« Un nouveau cas de détournement d’avion.
Il a été forcé d’atterrir à Miami.
Ils ont demandé la plus grosse rançon jamais exigée pour un détournement.
Un million de dollars. »

Un des Georges est déguisé en prêtre, son pistolet caché dans la bible, l’autre en étudiant. Melvin est en costume d’homme d’affaires. Jean et Joyce Tillerson sont avec leurs trois enfants. À un moment donné, George Wright interpelle une hôtesse qui passe dans l’allée. Lui montre son arme. Elle sursaute. George Wright entre dans le cockpit, le pistolet sur la tempe de l’hôtesse. Melvin reste à la porte. Ils annoncent qu’ils veulent aller en Algérie. « C’est un moyen courrier, leur rétorque le pilote, William May, en leur montrant la jauge de carburant. On va terminer dans l’océan. » Le pilote annonce aux passagers la prise d’otage et leur demande de garder leur calme.

Miami

« Je l’aime tellement. Il a fait un choix, et il devra vivre avec. »

L’avion atterrit à Miami. Les négociations commencent. Les pirates de l’air exigent un million de dollars contre la libération des passagers. George Wright menace de balancer des corps par la porte de l’avion s’ils n’obtiennent pas l’argent. « On devrait faire ce qu’ils disent », appuie le pilote au téléphone. Le FBI cherche quelqu’un pour amener le magot au pied de l’avion. Un policier du FBI est volontaire. « Bon, alors, je veux que le gars qui conduisait la voiture s’occupe de l’argent et qu’il se mette en maillot de bain », entend-on sur la bandes sonores des échanges.

Le policier arrive donc en maillot, avec un tee-shirt, et une grosse valise de 60 kg sous son bras. « Si j’avais pu, je leur aurai tiré dessus car ils ne méritaient pas de vivre », déclare a posteriori Bob Mills, l’agent du FBI.

Capture d’écran du documentaire : Melvin et Jean, la révolte et l’exil

L’argent est hissé avec une corde jusqu’à l’avion. Melvin le récupère. Les passagers sont libérés. L’avion fait le plein de kérosène, et repart vers Alger, la terre promise.

À quelques milliers de kilomètres de là, à Greensboro, en Caroline du Nord, le FBI vient toquer à la porte de la maison de Mme McNair pour lui annoncer que son fils a détourné un avion. « Sous le choc, elle fond en larmes », raconte la sœur de Melvin. Plus tard, la mère de Melvin dira : « Je l’aime tellement. Il a fait un choix, et il devra vivre avec. »

L’Algérie

À Alger, l’armée entoure l’avion qui se pose sur le tarmac. Les services secrets montent à bord : « Vous êtes chez vous, maintenant ! », nous disent-ils, se souvient Melvin Mc Nair. « On pensait que si on amenait un million de dollars, ce serait un bon moyen pour intégrer les Black Panthers. On voulait simplement venir et dire : on est des bénévoles, on est jeunes et courageux. »

Les pirates de l’air ont pris soin de cacher quelques billets, jusque dans les couches des enfants. « Je descends de l’avion et une liasse de 10 000 dollars sort du bas de mon pantalon. Le gars des services secrets s’en rend compte. Je lui dis :

– Vous en voulez ?

Il me répond :

– Non, merci, gardez-les.

On leur donne ensuite la valise, ils comptent l’argent.

– « Il en manque », nous disent-ils.

Je ne pouvais pas mentir, on leur a rendu la totalité. Mais ils nous ont donné 5 000 dollars ensuite en disant :

– c’est pour les frais. »

Melvin s’abaisse et embrasse la terre d’Algérie.

Photo CC Lazhar Neftien

L’Algérie s’empresse de rendre l’argent aux États-Unis, avec qui le pays reprend des relations diplomatiques. « Pourquoi vous avez rendu l’argent ? », se désolent les Panthers d’Algérie. Les cinq pirates organisent une conférence de presse pour exiger que l’Algérie leur rende l’argent. « On a insulté le président Boumédienne, le traitant d’être le gendarme de l’impérialisme américain. Quand on a dit ça, descente de police, Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères, nous somme de ne plus critiquer le régime algérien. « Faites attention, maintenant, sinon, la prochaine fois, vous rentrez en Amérique ». »

L’Algérie rêvée est à mille lieux de la réalité. Les relations entre le gouvernement et les Panthères ne sont pas bonnes. Les chefs du mouvement souhaitent à tout prix quitter le pays. Les pirates ne sont pas pris au sérieux par les Panthères locales. La misère de l’Algérie les choque. « En Amérique, il y avait de la misère, de la souffrance. Mais quand tu vois comment c’était en Algérie, les gens qui mendiaient… Toutes les convictions qu’on avait, il fallait qu’on s’assoit dessus. »

« Depuis qu’on était arrivés en Algérie, on se disait : putain, mais on est cons ou quoi ! Ce n’est pas ce qu’on avait rêvé. On a manqué d’intelligence, les gars. Jean disait : c’est fini, les gars, avec votre idée à cinq cents, maintenant, c’est à nous, les femmes, de prendre les décisions. Power to women ! »

« Je ne voulais pas les renvoyer aux États-Unis et qu’ils subissent les mêmes choses que nous avions vécues. Mais nous n’avions pas le choix »

Melvin et Jean sont obligés de se séparer de leurs enfants. « Ils étaient en danger. » Johari a deux ans et demi ; leur fille Ayanna est une bébé. « Je ne voulais pas les renvoyer aux États-Unis et qu’ils subissent les mêmes choses que nous avions vécues. Mais nous n’avions pas le choix », raconte Melvin. Le gouvernement algérien organise le retour des enfants aux États-Unis. Il n’y a pas de place pour Melvin dans la voiture qui mène la famille à l’aéroport. Melvin ne peut pas les accompagner. Il pleure.

Paris

Automne 1974. Après deux ans passés en Algérie, Melvin et Jean arrivent à Paris, grâce à Solidarité, le réseau tiers-mondiste d’Henri Curiel, un ancien porteur de valises pour le FLN. C’est là que plusieurs militants noirs sont exilés. Et la France refuse de les extrader. Melvin et Jean sont pris en charge par la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués). Ils sont d’abord cachés séparément, pour des questions de sécurité. Ils s’appellent alors Stanley et Betty. Après quelques semaines, la situation devient plus calme. Le couple se retrouve, est caché pendant deux mois aux Champs Elysées. Jean s’occupe d’enfants. Melvin fait des vendanges, à Bordeaux, « chez les riches ». Travaille dans une imprimerie. Ils sont sous surveillance. Et le savent. « On était formés : parfois, il fallait voir si le pot de fleur était posé sur la fenêtre. »

Jusqu’à ce que la Direction de la surveillance du territoire (DST) les arrête en mai 1976. Melvin est au travail. Des policiers viennent le cueillir : « À chaque fois, j’avais un plan pour m’évader. Mais là, ils me disent : votre femme a déjà été arrêtée. Ils m’emmènent au bureau de la DST. Le policier sort son flingue et le met dans le tiroir, et part du bureau. Il me laisse seul là-dedans. » Sur la route pour être présenté au juge d’instruction, les policiers s’arrêtent pour faire une course et laisse à nouveau seul Melvin. « Je me dis, c’est quoi, ça ? Ils sont cool, mais je ne vais pas faire de conneries. Est-ce qu’ils veulent voir comment je vais réagir ? »

Fleury-Mérogis

Jean, Melvin, Georges Brown et Joyce Tillerson sont envoyés en prison à Fleury-Mérogis. Ils deviennent les « Quatre de Fleury ». Ils sont soutenus par la gauche française, des intellectuels, des artistes, Yves Montand, Simone Signoret, Jean-Paul Sartre, James Baldwin, Guy Bedos. Des cartes postales avec leur quatre visages sont distribuées dans Paris. « Des personnalités écrivent au juge pour demander la clémence, pour défendre le caractère politique de cet acte. »

« C’est évident que nous ne sommes pas des gens fous. »

Les États-Unis réclament leur extradition. Ils nient la dimension politique de leur acte. Le FBI prétend que les Quatre de Fleury n’ont pas milité sur le terrain avant de détourner l’avion.

De prison, Jean écrit aux juges, plusieurs lettres, et leur envoie des poèmes.

« Bonjour, j’étais assise sur ma chaise et j’ai pensé à vous, votre travail et notre cas. Et j’ai pensé, ce n’est pas assez pour vous à collectionner quelques faits, un peu partout, pour les mettre ensemble et dit « voilà les faits, ils sont ça, ça et ça et ils ont fait ça, ça et ça ». Ces faits peuvent vous montrer un peu de nous, mais il y en a tant de choses à savoir, pour comprendre qu’est-ce qui nous a poussé à faire une acte comme ça. C’est évident que nous ne sommes pas des gens fous. Si nous ne sommes pas fous, la question qui doit avoir une réponse est « qu’est-ce qui a poussé ces gens faire quelque chose comme ça ? ». Pour nous, cette réponse sera trouvée dans la vie qu’on a eu comme Noire aux États-Unis. »

La France les jugera sur son territoire. Leur procès aura lieu en novembre 1978. « On a fait en sorte que ce soit le procès du racisme américain et de la ségrégation », raconte au journal Le Monde l’avocate George Pau Langevin.

Le procès

 » Lors du procès défile tout l’équipage, certains encore choqués, le pilote, débonnaire. Les pirates sont jugés coupables des chefs d’accusation : s’être emparés par violence ou menace de violence d’un aéronef et en avoir exercé le contrôle, avoir menacé de mort les passagers. Mais des circonstances atténuantes sont reconnues.

Les jurés sont coiffeur, sans profession, comptable, chimiste, anesthésiste, plombier, sept femmes et quatre hommes du XVIe, du Xe, du XVIIIe, de tous les coins de Paris, sans doute attendris, compréhensifs, même s’ils n’acquittent pas. Les hommes prennent cinq ans, les femmes la même peine dont deux ans avec sursis. Elles sortent presque immédiatement, peuvent enfin récupérer les enfants. Pour les hommes, encore un peu de prison. »

Extraits de Nous avons arpenté un chemin caillouteux, Sylvain Pattieu, Edition Plein Jour

Région parisienne

Fin 1980, Melvin McNair sort de prison. Il revoit ses deux enfants. La famille est enfin réunie et vit en région parisienne. En 1981, les McNair ont un fils qu’ils nomment Tumaini. Melvin travaille dans une usine qui fabrique des canapés et des fauteuils, dirigée par un juif, héros de résistance, qui s’est échappé deux fois des camps de concentration. Melvin devient contremaître, découvre le racisme au sein du personnel, les conflits. Une partie de l’usine brûle. Un employé se suicide. « Quand j’ai su, je me suis dit que je ne pouvais plus rester ici. (…) Quand j’étais en prison, j’ai lu beaucoup de livres sur la révolution. Mais quand tu es confronté à la réalité des choses, et que tu vois que tout ce que tu as appris ne va pas marcher… Les relations humaines, la jalousie… »

Archives personnelles

Melvin commence à militer à la Ligue des droits de l’Homme, « pour dénoncer la violation des droits de l’homme en Amérique centrale ». Il est invité à témoigner avec ses camarades à l’Assemblée nationale. Rencontre l’ambassadeur du Vietnam en France. « Il m’a donné sa carte en me disant qu’on était les bienvenus. J’ai dit, merci, c’est gentil. »

Et il y a le base-ball qui le poursuit. « J’étais comme un magicien avec le jeu. Ils m’ont offert d’être entraîneur de l’équipe de France junior, afin de l’amener aux JO de Barcelone. Là, je vais voir le président de la Fédération, qui est aussi sous-préfet de Paris, et je lui dis : Il faut que je vous raconte qui je suis. » De fil en aiguille, Melvin rencontre plusieurs hauts fonctionnaires qui vont tenter de le soutenir. « J’ai eu tout un monde de protecteurs », résume Melvin.

Seine-Saint-Denis

« Je voulais travailler pour changer le monde. »

« J’ai cherché à comment m’intégrer en France et faire partie du changement. Je voulais travailler pour changer le monde. » Il sera responsable d’équipements socio-éducatifs, culturels et sportifs. Il enchaîne les stages, commence à faire des animations en Seine-Saint-Denis.

« J’y allais avec une batte de base-ball. La première fois, j’arrive et je dis : ils sont où les gamins ? On me répond : il faut aller les chercher ! Je suis allé dans la cité, avec les gamins. Ils me disaient : t’es qui, toi ? Je suis Américain. Un jour, le préfet est venu prendre une photo. Il me demande:

– ça se passe bien avec les petits loups ?

Je lui réponds que les gamins sont heureux. Un d’entre eux lève sa batte sur le préfet. Je lui dis :

– Stop, c’est bon. On a encore du boulot, Monsieur le préfet, excusez-nous. »

En 1986, Melvin et Jean arrivent à Caen. Il faut un animateur pour un foyer de jeunes travailleurs, dans le quartier de la Grâce de Dieu. « C’était une zone. Le challenge était là. Je n’étais plus pirate, mais animateur socio-éducatif et culturel. »

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Grâce de Dieu

Publié le 25 nov. 2020

La Grâce de Dieu en 1986, ce sont des tours, du béton et un champ où les gens chassent, qui deviendra plus tard le terrain de sport. « Il y avait des bagnoles qui cramaient, des graffitis nique la police, nique la Bac, nique tout le monde… Des jeunes dans les cages d’escalier qui crachaient partout, des pitbulls », se souvient Melvin McNair.

Ce quartier situé au sud de Caen se développe après la Seconde guerre mondiale et ses destructions. Il faut reconstruire, bâtir vite, pour accueillir de nouveaux habitants. « À la fin des années 1950, des milliers de Caennais vivent encore dans des baraquements, sans chauffage, sans confort, parfois sans eau », explique un panneau au cœur de la Grâce de Dieu. Le quartier qui rassemble de petites maisons va profondément être transformé. On y construit de grands ensembles. Des commerces au milieu du quartier. Des tours. Et au pied, des parkings : les habitants doivent rejoindre en voiture la Société métallurgique de Normandie, Moulinex, ou d’autres usines de la région, où ils travaillent en grande partie. Après 1962, la Grâce de Dieu accueillera aussi des Français d’Algérie.

Mais avant de devenir un quartier de la ville, ce quartier n’est qu’une grande plaine, une sorte de frontière, qu’il faut traverser, « à la Grâce de Dieu ». Ce qui, sans doute, lui a valu ce nom.

Photo : Emmanuel Blivet

« Melvin, on a besoin de vous. Vous, les américains, vous savez faire. Nous, on ne sait pas.»

Rémy Pautrat

Melvin McNair atterrit ici, avec sa femme Jean et deux enfants. Leur fils Johari est reparti vivre aux Etats-Unis. L’ancien patron de la direction de la surveillance du territoire (DST) et futur préfet du Calvados, Rémy Pautrat, le prend sous son aile. Il est alors l’un des seuls à connaître le passé du couple. Melvin Mc Nair raconte : « Des gamins, des groupes, commençaient à brûler tout. Monsieur Pautrat me dit : Melvin, on a besoin de vous. Vous, les américains, vous savez faire. Nous, on ne sait pas. Quelles idées avez-vous ? Je lui dis : avec le sport comme moyen, on peut faire des choses. Il me dit : ok, cool. » Melvin obtient un poste Fonjep (fonds jeunesse et éducation populaire). « À partir de là, il fallait tout créer. Des projets. Si tu n’en as pas, tu peux rester chez toi. On a découvert la loi 1901 ! Whaou, on était libres! »

« Ce que j’apprécie particulièrement chez lui, c’est sa pudeur, son humilité.»

Olivier Martigny, directeur du centre socio-culturel de la Grâce de Dieu, géré par la Caf.

« Melvin est une personne qui a du charisme, une personnalité, de l’humour qui aide à faire passer des messages. Ce que j’apprécie particulièrement chez lui, c’est sa pudeur, son humilité. Grâce à sa vie, son expérience, ce qu’il a vécu dans le quartier, il est à l’écoute des habitants et est capable de relayer la parole des habitants. Il n’est jamais dans une position moralisatrice, mais il amène l’autre à se questionner.

La première fois que j’ai rencontré Melvin, c’était il y a 15 ans. Je venais d’arriver dans le quartier. Melvin est arrivé dans mon bureau pour se présenter : nous allions travailler ensemble. Et il a commencé par me raconter son histoire. Je ne le connaissais pas. C’était incroyable de l’écouter. Je pensais que tout le monde était au courant. Je me suis rendu compte quelques années plus tard que ce n’était pas le cas…

En 2015, un journaliste de France 3 a décidé de faire un film documentaire sur l’histoire de Melvin et Jean. Nous avons alors organisé une séance en plein air, dans le quartier, pour diffuser Les enfants de la Grâce de Dieu. Plus de 400 personnes du quartier sont venues. C’était un moment d’émotion et de partage très important. Beaucoup ont découvert leur histoire et leur investissement sur le quartier.

La députée Laurence Dumont, qui avait soutenu cette diffusion, a invité un petit groupe de la Grâce de Dieu, autour de Melvin, à venir à l’Assemblée nationale. Après la visite, le président de l’Assemblée, Claude Bartolone, nous a reçu et a fait un discours sur le militantisme de Jean et Melvin… La France, la République, reconnaissait son implication dans les quartiers, à lui qui à l’époque avait détourné un avion aux Etats Unis pour lutter contre la ségrégation raciale. C’était un moment magique !»

Jean McNair crée une association d’aide aux devoirs, Espérance et jeunesse, au cœur du quartier, dans le centre socio-culturel géré par la Caisse d’allocations familiales (Caf). Des universitaires, des professeurs, bénévoles, font du soutien scolaire. Plus de 5 000 enfants vont passer par la structure. « Jean était une fonceuse, raconte Olivier Martigny, directeur du Centre socio-culturel Caf de la Grâce de Dieu. Il était important pour elle de mettre en place des actions. Elle avait une personnalité très forte»

Jean se bat contre la discrimination des femmes. Une priorité que partage Melvin. « Certains ne supportent pas que des femmes soient fortes, raconte son mari. Il fallait insister sur ces discriminations envers nos sœurs. Jean était une femme libre, qui refusait que je la mette dans une boîte ! Merci le mouvement de libération féministe français ! (rires) ».

À la maison, c’est Melvin qui cuisine, fait la vaisselle. Jean est bricoleuse, capable de réparer des voitures. « Elle savait tout faire. Moi je ne savais même pas où trouver les fils. »

« Savoir communiquer, maîtriser le verbe… cela évite d’être violent. Surtout pour les mecs. »

Photo : Emmanuel Blivet

Melvin parcourt le quartier, tisse du lien, apprend à connaître les familles. Il travaille avec le centre socio-culturel de la Caf, les centres de loisirs. Insiste sur la communication, organise des débats pour que les gens puissent discuter. « Savoir communiquer, maîtriser le verbe… cela évite d’être violent. Surtout pour les mecs. »

Grâce au baseball, ils accompagnent des jeunes en difficulté. Au détour d’échanges qu’il a avec eux, il lâche parfois :

– Moi aussi j’ai fait une connerie.

– Mais qu’est-ce que t’as fait comme connerie, Melvin ?

– Tu sais, j’ai détourné un avion.

– Non, tu te fous de ma gueule. Tu dis des conneries.

Et Melvin racontait. Entre eux, les jeunes se passent le mot. « Tu sais qu’il a détourné un avion? ».

– C’est vrai ?, me demandaient-ils ensuite.

– Oui, calme toi un peu. Pour l’instant, on va jouer au base-ball. Ensuite, je te raconterai. Mais tu sais, il n’y a pas que ça… 

« Les parents venaient ensuite me voir :Melvin, tu as détourné un avion ? C’est vrai, ça ?

– Oui, excusez-moi Madame.

– Alors il faut qu’on mange ensemble, que tu me racontes tout. »

Mais l’histoire des McNair est aussi utilisée pour les décrédibiliser. « Tu sais qu’il a détourné un avion, quand même ? » Cela lui colle à la peau. « Est-ce que je peux être autre chose, quand même ? Un être humain, qui lutte toujours contre la stigmatisation, la discrimination. »

« Melvin gagne à être connu au-delà du mythe qu’il représente.»

Boris Helleu, président du club de baseball/softball de Caen, basé à la Grâce de Dieu

« Melvin a longtemps été un salarié du club. C’est à partir du club qu’il accompagnait des jeunes dans le base-ball, mais aussi à côté. Quand je suis devenu président du club, on a essayé de mettre en place un projet associatif favorisant l’échange, le partage, le plaisir, la transmission de valeurs, la mixité, le loisir. Des objectifs que Melvin a toujours défendus. C’est comme cela qu’on s’est rencontrés.

Le terrain de base-ball a été renommé « Melvin et Jean McNair », en 2014. À cette occasion, on a organisé une fête pour saluer son investissement dans le club.

Melvin est tellement attaché au terrain qu’il a récemment déclaré qu’il souhaitait être enterré ici …

À son départ à la retraite, Melvin est devenu membre d’honneur du club. On le traite comme un pacha : quand il vient voir les matchs, il a son sandwich merguez.

Melvin gagne à être connu au-delà du mythe qu’il représente. On pourrait facilement tomber dans la fascination : les black-panthers, l’avion … Melvin est avant tout un être humain avec ses qualités et ses défauts, avec qui on a plaisir à échanger. Son sourire, sa jovialité, marquent ceux qui l’ont rencontré. »

Au fil des années, Melvin et Jean voient défiler les jeunes. Ils développent une approche « compréhensive » des problèmes qui les entourent. « Personne n’est méchant à la base, justifie Melvin. Il y a toujours un blocage. Pourquoi des gamins traînent dans la rue ? C’est une forme de maltraitance. Peut-être que chez lui, il ne peut pas être là tranquillement ? Qu’il est obligé d’aller dans la rue, de se débrouiller, dans la jungle ? Il faut savoir comment écouter ces attentes. C’est lent, ça !»

«Tu peux être bourré de toute sorte de théories, quand tu es confronté à un gamin en souffrance (…), il faut trouver le petit truc en lequel il aura confiance. »

Melvin voit des enfants maltraités qui ne veulent pas dénoncer leurs parents, de peur d’être séparés de leurs frères et sœurs. Des parents qui utilisent l’argent des allocations familiales pour boire de l’alcool, et qui ne peuvent pas acheter de livres aux enfants. « J’ai été témoin de choses où la réalité n’est jamais aussi simple que ça. Tu peux être bourré de toute sorte de théories, quand tu es confronté à un gamin en souffrance, tellement replié sur lui-même, qu’il n’a plus confiance, il faut trouver le petit truc en lequel il aura confiance. » L’animateur croit en l’accompagnement des enfants, de la naissance jusqu’à leur mort. L’État providence à la française.

Le Centre socio-culturel de la Grâce de Dieu – Photo : Emmanuel Blivet

Un jour, on accuse les McNair de faire partie d’une secte. Un autre, la fatigue assaille Melvin, en burn-out. « Au début, j’étais trop généreux. Je donnais beaucoup, sans contrepartie. J’ai passé quelques années à le comprendre. Je me suis protégé, ensuite. Je te donne ça, tu me donnes ça. (…) Tu ne peux pas sauver tout le monde. Tu peux essayer. Tu peux dire à quelqu’un : tu vas droit dans le mur. Tu peux tout faire pour enlever le mur, mettre un matelas pour l’adoucir. Boum. Ça fait moins mal. Mais ils ne vont pas comprendre jusqu’à ce qu’il y ait un déclic. Certains comprennent. D’autres dix ou quinze ans après. »

Comme ce jeune retrouvé il y a quelques semaines dans le quartier. « Je l’ai aidé au club de baseball, à 13 ans. Je l’ai motivé. Il voulait faire du rap. Depuis, il a fait ses va-et-vient en prison. Et là, il vient me voir et me dit : Melvin, je t’aime… et il commence à pleurer. Il ne pouvait pas s’arrêter. Il m’embrassait. Tu ne peux pas imaginer le bien que ça m’a fait quand tu as essayé de me parler quand j’avais 13 ans. Il en a aujourd’hui 24. Et il a commencé à comprendre. J’étais ému, très touché comme ça. Parce qu’avec ma présence, il a commencé à lâcher… les nerfs. »

« Ici, même quand ça va mal, rien ne brûle, dit une habitante du quartier dans le documentaire Les enfants de la Grâce de Dieu. Parce que Melvin et Jean sont là, on sait que c’est leur travail, on les respecte.»

Photo : Emmanuel Blivet

Le temps a passé à la Grâce de Dieu. Au début des années 2000, le quartier est entré dans une phase de rénovation urbaine. Les espaces ont été élargis. La Grâce de Dieu est devenue plus lumineuse. Le tram y est entré. Il y a plus de métissage. Un centre commercial a été créé en plein cœur. « On a lavé le visage. Ok, ça brille. Mais à l’intérieur, ça souffre autant », estime Melvin. « Les gens qui ont un peu de revenus ne viendront pas ici. Les familles cassent facilement. Un petit truc et ça pète. » D’après l’observatoire des solidarités territoriales de l’Agence d’urbanisme de Caen Normandie Métropole, 50,4% des foyers fiscaux du quartier, en 2015, vivent en dessous du seuil de pauvreté. 40,9% des actifs sont au chômage.

« Le quartier est très éclaté», souligne Olivier Martigny. On y trouve désormais des logements sociaux qui ne sont plus abordables pour certaines familles tellement les loyers sont élevés ; à côté d’appartements aux propriétaires aisés ; ou encore d’un d’immeuble qui rassemble des familles vivant sous le seuil de pauvreté.

De l’autre côté de l’Atlantique, 72 ans après la naissance de Melvin McNair, la ségrégation officielle a disparu. Mais le racisme et les discriminations ont persisté. Les assassinats de Noirs par des policiers sont le symbole visible de la violence endurée par les populations noires. « Mais en France, tu as beaucoup plus de moyens pour te défendre qu’aux USA, souligne Melvin. Le racisme n’est pas systématisé, institutionnalisé. En Amérique, si tu roules alors que la police est derrière toi, il ne faut pas faire un geste bizarre. Comme les policiers sont terrorisés, ils ont peur, ils ont une violence inimaginable. Ils n’ont pas de maîtrise d’eux. S’ils l’avaient, ils ne réagiraient pas comme ça. »

Photo : Emmanuel Blivet

L’ex-animateur plaide pour un apprentissage de la maitrise de soi au cours de la formation des policiers. Il rappelle aussi l’importance de la police de proximité. « Moi je connais de bons policiers, sympas, cools, qui encaissent, qui bavent. Qui voient tous les jours plus de souffrance, de misère. Tu imagines le traumatisme ? Tu rentres le soir: ça va chéri, tu as passé une bonne journée? »

« Il faut toujours continuer à comprendre ces problématiques, à travailler ensemble. Cela ne va pas être parfait. Mais il faut respecter les différences de l’autre. »

«Quand il prend la parole, c’est pour pousser à « faire ensemble ». »

Anne-Claire Prugnières est coordinatrice de projet au Tunnel. Cette association développe des actions culturelles, grâce à la musique, dans le quartier de la Grâce de Dieu.

« Cela fait dix ans que je connais Melvin. Depuis quatre ans, il est membre du Conseil d’administration du Tunnel. Au départ, je ne connaissais pas son histoire. Parce que j’aime bien rencontrer les gens tels qu’ils sont, au moment présent. Ce sont des habitants du quartier qui m’en ont parlé. Il est discret sur ce passé mais il sait le partager. J’ai conscience de la charge de la transmission de son histoire que Melvin se met sur les épaules. Il doit et sait la transmettre et c’est essentiel pour le vivre ensemble.

Melvin est une force tranquille. Il a une vraie connaissance du territoire, qu’il sait traduire ensuite auprès des jeunes et des institutionnels. Il s’investit, partage, échange, transmet. Au cours des réunions que nous avons, il arrive à exprimer le quotidien des habitants du quartier que des acteurs de la politique de la ville ne parviennent pas toujours à appréhender. Il mélange les exemples concrets et les points d’analyse, en faisant un pas de côté. Au sein de notre association, il contribue à adapter nos actions afin de permettre aux habitants d’avoir une place.

Quand il prend la parole, c’est pour alimenter la réflexion et pousser à « faire ensemble ». Dans le quartier, il est très présent sans être omnipotent. »

Jean et Melvin n’ont jamais pu retourner aux États-Unis. Le détournement de l’avion leur a fermé définitivement les portes de leur pays d’origine. Leur fils, Johari, est retourné vivre là-bas. En 1998, il est mort, en Caroline du Nord, dans un règlement de comptes. Il repose aujourd’hui dans un cimetière de Caen.

En 1976, juste avant son procès, Jean a écrit au juge :

« Aucun d’entre nous n’est content de ce qu’il a fait, aujourd’hui. Nous l’avons fait car nous avons pensé qu’il nous aiderait à faire un bien. Mais nous nous sommes trompés. Et c’est trop tard pour que ça change maintenant. Heureusement, il y a toujours l’avenir. Sincèrement, Jean McNair. »

Photo : Emmanuel Blivet

En 2012, William May, le pilote de l’avion détourné, est venu à Caen pour rencontrer Jean et Melvin. Leur rencontre a été filmée dans le film « Jean et Melvin : la révolte ou l’exil« . En 2015, le terrain de baseball a été renommé Jean et Melvin McNair. C’est là que Melvin souhaiterait être enterré, a-t-il récemment déclaré.

Jean est décédée en octobre 2014 d’une crise cardiaque. En septembre 2020, l’association Caen à ELLES lui a attribué une plaque de rue, en sa mémoire.

« Ils sont partis et ils ne savent pas que c’est pour toujours »

« Jean et Melvin sont dans l’avion, dans la carlingue envahie de volutes, ils sont jeunes et beaux, leurs enfants jouent ou dorment sur les sièges, ils volent au dessus de l’Atlantique, presque quarante mille pieds de hauteur, vitesse autour de mach 0,8, et ils ne pensent même pas au mec du FBI en caleçon et maillot de corps, ou s’ils y pensent c’est dans un simple et vague sourire, car tout est devenu très petit, le ghetto, la ségrégation, la violence des Blancs, la guerre au Vietnam, même la grande Angela Davis a pris des dimensions minuscules, ils sont ensemble et ils sont heureux que ça ait marché,

d’avoir accompli cet acte désespéré et dangereux, d’avoir échappé au piège, ils sont partis et ils ne savent pas que c’est pour toujours, ils veulent quelque chose de mieux, une vie sans peur (…) et Melvin demande à embrasser le sol, les hommes de la sécurité algérienne les accompagnent, Jean tient dans ses bras Ayana, ils donnent la main à Johari sans savoir qu’il fera le voyage dans l’autre sens, qu’il en mourra, eux aussi mourront un peu.

A ce moment, ils croient accoster et c’est seulement le début du voyage, de leur périple de vie, de leur trajet sans retour. Ils ne seront pas heureux comme Ulysse. »

Extrait de Nous avons arpenté un chemin caillouteux, Sylvain Pattieu, éditions Plein Jour

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Les auteurs

Nadia Mazari

Nadia Mazari s’investit au sein d’associations éducatives et humanitaires. Éducatrice spécialisée et coordinatrice de projets, elle intervient au quotidien auprès des jeunes dans le secteur de la prévention à Hérouville St Clair. Animée et passionnée par le décryptage des faits de société (laïcité, discrimination, interculturalité, droits humains, faits religieux, identités, vulnérabilités…). Elle intervient aussi en tant que formatrice et aime « agiter les consciences » lors de débats d’éducation populaire.

Emmanuel Blivet

Photographe qui collabore avec la presse nationale (Revue Regain, Le Monde, L’Obs, L’Express, Alternatives Internationales, Politis, La Croix, Ouest France, Respect magazine, Technikart, Stradda, So Foot) et locale (magazine du Conseil départementale du Calvados).

Simon Gouin

Journaliste et co-fondateur de Grand-Format, il est passionné par l’enquête et le reportage, pour raconter autour de lui de petits bouts du monde.

Le Making-of

 C’est au cœur du quartier, dans le centre socio-culturel de la Caf que l’on a retrouvé Melvin en août 2020. C’était son QG, c’est toujours ici qu’il donne ses rendez-vous. Pendant trois heures, Melvin nous a raconté sa vie, se mettant parfois théâtralement dans la peau des personnages qu’il décrivait. Depuis quelques mois, on voulait raconter son histoire et comprendre ce qu’elle avait à nous dire sur notre société actuelle.

Pour écrire cet article, nous nous sommes aussi appuyés sur l’excellent petit livre de l’historien Sylvain Pattieu, Nous avons arpenté un chemin caillouteux, que nous remercions vivement, ainsi que son éditrice, pour les extraits republiés tout au long de notre récit. Nous avons aussi visionné les deux très bons documentaires Melvin et Jean : la révolte ou l’exil de Maia Wechsler (en ligne ici), et Les enfants de la Grâce de Dieu de Delphine Aldebert (en ligne ici).