Octobre 2019

Filles du Maupas

Marylène Carre
Jean-Baptiste Julien

Dix ans en 1976

Dans ce quartier populaire à l’est de Cherbourg, les fillettes de l’école ont enregistré leurs voix en 1976. La bande est restée silencieuse pendant quarante ans. Les filles du Maupas sont devenues des femmes.

Cherbourg, quartier du Maupas, école Jean-Jaurès. La classe de CM2 compte vingt-deux fillettes ; l’école n’est pas encore mixte en cette année 1976. De grands rideaux rayés pendent aux fenêtres ; sur les murs sont accrochés quelques dessins et une reproduction de la Tapisserie de Bayeux. Ce jour-là, la maîtresse et directrice de l’école, Madame Grandguillotte, a installé un « gros truc avec des bobines » sur son bureau. C’est un magnétophone à bandes magnétiques, qui va leur permettre, pour la première fois, d’enregistrer et d’entendre leur voix. Les élèves ont préparé des messages à l’intention de leurs correspondants de l’école de Thiais, en région parisienne. Les unes après les autres, les filles viennent prendre le micro.

« Je m’appelle Bernadette Baudet. À Cherbourg la mer est bleue quand il fait beau, elle est grise quand il fait gris. »

Classe de CM2 de Madame Grandguillotte, école Jean-Jaurès, 1975-1976.

Elles s’appellent Béatrice Choubrac, Valérie le Molaire, Maryline Gautier, Patricia Jourdain… Elles ont dix ans. La parole est timide, la prononciation hésitante, l’intonation fluctuante et les écarts de grammaire aussitôt sanctionnés par la voix autoritaire de l’institutrice. Mais à mesure que s’enchaînent les prises de parole, une petite musique colorée et nostalgique s’inscrit durablement sur la bande…

À la sortie de la classe, les filles rejoignent les garçons, qui suivent leurs cours dans la même école, de l’autre côté de la grille. L’établissement pour garçons est dirigé par Fernand Lecanu, figure locale bien connue. Instituteur pendant la guerre, réfractaire au service du travail obligatoire, il est l’un des premiers chroniqueurs de Radio Cherbourg, « premier poste libre sur le sol français » le 4 juillet 1944. Par la suite, militant de la gauche libertaire, il fondera l’antenne du planning familial à Cherbourg, invitera Gisèle Halimi pour défendre le droit à l’avortement et présidera le groupe Freinet du département de la Manche, contribuant à diffuser de nouvelles méthodes pédagogiques.

À l’école, Fernand Lecanu emmène ses élèves en classe verte au Manoir d’Imbranville, monte une troupe de théâtre et imprime un journal. En 1961, alors qu’il reçoit les Palmes académiques, La Presse de la Manche écrit : « Il a compris qu’il fallait développer et épanouir la culture et lui permettre de s’adresser à tous. » C’est lui qui a convaincu Madame Grandguillotte d’utiliser le magnétophone avec ses élèves. En 1976, l’école compte douze classes de maternelle et d’élémentaire. Elle a été construite vingt ans plus tôt, dans le quartier naissant du Maupas.

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