Septembre 2019

Quand la ferme du Chailloué a rangé le pulvé

Patrick Bard (texte et photos)

Aux origines, le conventionnel

Depuis quelques années, à la ferme du Chailloué, Samuel et Franck Deschoolmeester s’interrogent sur l’agriculture conventionnelle et sur leurs pratiques. Il aura fallu la maladie de Samuel, en 2014, pour les décider à passer au bio. Une histoire vraie du journal normand Grand-Format.

La ferme du Chailloué est là, plantée au beau milieu des champs de céréales. Des granges, des hangars, des machines agricoles, un silo qui défie le ciel au cœur du Perche ornais, dans la commune de Saint-Mard-de-Réno. Des semi-remorques qui patientent sous le ciel immense. Le tout écrasé par le soleil de juillet.

Un employé m’indique les bureaux. En réalité, une vaste salle basse éclairée par des néons. Samuel Deschoolmeester, 41 ans, m’accueille. La poignée de main est franche et ferme, le regard droit, les cheveux coupés courts, avec quelques fils gris qui pointent le bout du nez. Samuel s’excuse pour le désordre. M’invite à m’asseoir. Les trois tables sont encombrées de documents, d’écrans. Chacun la sienne. Une pour Samuel, une pour Franck, son frère aîné, une pour Gérard Deschoolmeester, 74 ans, le père, agriculteur depuis 1969.

Cette histoire est racontée dans le livre « 14-18: Mémoire de verre, mémoire de guerre », éditions de la Martinière 2014, P. Bard et M.B. Ferrer

Chemise à carreaux, manches courtes, lunettes à monture métallique, tignasse blanche, c’est lui la mémoire des lieux. Ses grands-parents sont venus de Belgique en 1927. « La ferme était inexploitée depuis au moins deux ans par manque de bras. » Faute à la saignée de 14-18, qui a laissé un million de terres arables sans paysans pour les cultiver (cliquez ici pour afficher la note). Beaucoup ont été transformées en pâtures. En Perche, des familles belges étaient venues se réfugier au début de la guerre. À la signature de l’armistice, d’autres les rejoignent et s’installent à leur tour. « Depuis le temps, je pense qu’on est percherons », conclut Gérard.

Franck Deschoolmeester, à la ferme du Chailloué. Saint-Mard-de-Réno. Photographies de Patrick Bard

En 2001, Samuel a rejoint son père et son frère Franck, associés depuis 1995. « Je n’avais jamais imaginé faire autre chose, insiste Samuel. J’ai dû passer en tout et pour tout dix jours en première, au lycée, et puis je me suis mis au boulot à la ferme. Plus tard, je suis retourné un peu à l’école, mais j’en suis véritablement parti à 16 ans et demi. » Pas la peine d’écouter longtemps Samuel pour comprendre que celui qui lui dicterait sa conduite n’est pas né. D’ailleurs, il est le premier à se méfier de ce qu’il appelle « sa grande gueule »: « N’écrivez pas tout ce que je dis, des fois, je me laisse aller, et à l’écrit, ça ne donne pas du tout la même chose ». Je promets, donc…

«  Deux jours à pointer et écouter les consignes de sécurité… pour que les multinationales se protègent.  »

Jusqu’en 2015, la famille cultive essentiellement des céréales, mais également du fourrage, car la ferme de 500 hectares abrite aussi un élevage bovin destiné à la vente de viande en direct. Les Deschoolmeester travaillent alors en agriculture dite « conventionnelle ». Ce qui signifie qu’à la chambre d’agriculture, Samuel passe ce qu’il appelle son « certiphyto ». Deux jours à pointer une fiche de présence, à écouter les consignes de sécurité distillées par les formateurs: bien suivre les recommandations de dosage des produits, ne les utiliser que porteur d’une combinaison, d’un masque et de gants, faire respecter les délais requis pour pénétrer à nouveau dans une parcelle après traitements – « Impossible, s’agace Samuel, comment voulez-vous surveiller une surface pareille et empêcher les gens de se balader? »

Samuel Deschoolmeester, à la ferme du Chailloué.

Pour lui, ces formations sont des cache-nez. Un moyen qu’ont trouvé les multinationales de l’agrochimie pour se laver les mains et surtout, se protéger. « Si vous tombez malade, vous ne pouvez plus prétendre que vous ne saviez pas. Il devient juridiquement plus difficile de se plaindre ».

Pour autant, chez Samuel, la prise de conscience fonctionne. Elle fonctionne même si bien qu’il commence à se poser des questions. « À force de manipuler des sacs avec des têtes de mort, des produits neuro-toxiques, ça interpelle. Vous finissez quand même par vous dire que tout ça finit dans l’alimentation. Dans le corps des gens. Que le blé a été tellement modifié, tellement traité, que les consommateurs n’arrivent même plus à digérer le pain. Surtout, c’était de pire en pire. Avant, on traitait une fois par an. Après, ça a été deux. Puis bientôt, trois. On était en échec. Je me disais: à quoi bon traiter si ça ne marche plus? En plus, ça coûtait très cher. »

À l’époque, en effet, le montant de la récolte des 200 premiers hectares – sur 500 – est sacrifié pour payer les produits phytosanitaires. « Avec mon frère et mon père, vers 2010, on a commencé à se poser des questions. Certains clients chez qui nous effectuions des prestations étaient en bio. Ils se défendaient très bien. Leurs rendements sur certains produits, surtout l’herbe, étaient presque les mêmes que les nôtres. Je n’avais jamais considéré le bio comme un système farfelu, mais là, ça nous a fait réfléchir. Pourtant, on hésitait encore. »

C’est la maladie qui fera pencher la balance.

La bascule

Un beau matin, alors qu’il a fêté ses 37 ans, en se croisant dans le miroir de la salle de bains, Samuel découvre une grosseur suspecte sur l’un de ses testicules. Le verdict tombe rapidement. Cancer. Un cancer rare, qui frappe 1% des hommes, mais qui est en augmentation depuis quelques temps. Samuel est opéré au début de l’année 2015. « Je n’ai ensuite subi qu’une seule chimiothérapie. Je suis en rémission depuis quatre ans. Difficile de faire un lien avec mon métier, mais tout de même, s’il y a de moins en moins d’agriculteurs, ils sont de plus en plus souvent malades. »

Premier centre de lutte contre le cancer en Europe.

Quand il s’est retrouvé à l’hôpital Gustave Roussy, à Villejuif, en région parisienne, le questionnaire qu’on lui a fourni comportait trois cases à cocher relatives au métier d’agriculteur. L’une des trois était « Grande culture ». « Autant dire « exposition +++, commente Samuel. Humainement parlant, on nourrit tout de même des gens. Là, je me suis dit qu’il fallait en tirer les conclusions. J’ai mis les rames dans le bateau, et j’ai remis le bateau dans le sens du courant. J’ai considéré ça comme une chance et j’ai décidé de tout passer en bio. Du jour au lendemain. » De toute façon, avoue-t-il, il n’en pouvait plus de devoir se justifier tout le temps auprès du public.

« Il y a quinze ans, j’ai défendu le glyphosate. J’assume. À l’époque, on pouvait dire « Je ne savais pas ». À l’époque, je ne maîtrisais pas les effets. Aujourd’hui, je ne peux plus dire ça, aujourd’hui, je sais. »

Samuel poursuit : « Les gens s’inquiètent, ils ont compris qu’ils étaient soumis aux pesticides tout comme les agriculteurs. J’habite en campagne, et je mange, comme les autres. C’est la même histoire qu’avec les fumeurs passifs et les fumeurs actifs. Continuer, ne rien changer quand on sait, pour moi, c’est problématique ».

Tout de même, convertir 500 hectares en bio du jour au lendemain, ça ne doit pas aller de soi. J’imagine les débats, en famille. Samuel me détrompe. « Il suffit de vouloir. On échange beaucoup, mais quand on prend des décisions, on les prend tous ensemble. On fait bloc. Quand on dit « On y va », eh bien, on y va ». Une devise qui pourrait être la devise de Samuel. Car s’il y a bien une chose qu’il ne supporte pas, c’est qu’on fasse le contraire de ce qu’on dit. Évidemment, il imaginait que son banquier allait froncer le nez à l’annonce de sa conversion. À sa grande surprise, c’est tout le contraire. Question de personne plus que de stratégie d’entreprise, pense-t-il.

Récolte des petits pois, à la ferme du Chailloué.

Au final, le cancer n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà bien plein: « Mes céréales partaient via un silo portuaire à Rouen. Rendez-vous compte, se battre pendant 20 ans contre un producteur ukrainien pour remporter un marché sur le blé en Algérie pendant qu’ici, on importe des céréales bios pour combler une demande nationale qu’on est incapables de satisfaire ! On marche vraiment sur la tête. Et on nous dit que le bio ne peut pas nourrir la planète? Mais il y a déjà 30% de la nourriture produite dans le monde qui n’atteint pas l’assiette, qui part à la poubelle pour des défauts d’aspect, entre autres! Commençons par résoudre ça ! »

«  On range le «  pulvé  » et c’est fini  »

Pour obtenir leur certification d’exploitation en agriculture biologique, les Deschoolmeester choisissent le label Ecocert. Leur cahier des charges, qui est en train de se durcir, est déjà drastique: zéro produits phytosanitaires, zéro engrais chimiques, épandages d’effluents exclusivement issus d’élevages qui prennent en compte le bien-être animal. Samuel croise les bras sur la table: « Il sont venus observer nos pratiques. Ça se fait du jour au lendemain. On range le « pulvé » et c’est fini. » Plus de « pulvé », c’est bien l’une des caractéristiques visibles d’une exploitation en bio, où la griffe remplace les désherbants.

Cet outil remplace les désherbants chimiques dans les exploitations en bio. Utilisée depuis l’Antiquité, la griffe ou herse est constituée d’un châssis en forme de grille formée par deux séries de barres, les unes verticales, les autres horizontales, parallèles entre elles et fixées aux points de croisement. Dans sa version contemporaine, elle est tractée par un tracteur.
Les griffes étant souples, elles grattent le sol pour en dégager les plantules indésirables.
Guillaume Deschoolmeester , le fils de Franck et neveu de Samuel, veut devenir agriculteur.
Assis à l’arrière, il surveille attentivement les lames qui passent entre les rangs de haricots verts récemment levés.

Pour l’heure, c’est Guillaume, 14 ans, un neveu de Samuel qui est aux commandes de l’engin. Assis à l’arrière, il surveille attentivement les lames qui passent entre les rangs de haricots verts récemment levés. Nous sommes le 9 juillet et il n’a pas plu depuis un moment. Samuel n’est pas encore inquiet. Il explique qu’au contraire, cette sécheresse laisse aux plants de haricots verts le temps de grandir avant que les adventices, les plantes indésirables, ne prennent toute la place, que c’est un rapport de force, une course à l’espace. Samuel a de grandes discussions avec Guillaume, qui veut devenir agriculteur. « Au lycée agricole, ils le formatent déjà », s’énerve Samuel. Le sourire en coin de l’adolescent montre qu’il n’est pas si dupe.

Le soleil tape avec un entêtement féroce sur l’enclume de la terre. L’oncle et le neveu disparaissent dans un nuage de poussière qui n’est plus rien d’autre que de la terre. De la terre, et des plantes…

Et maintenant, on va où?

Aujourd’hui, la ferme du Chailloué emploie Samuel, Franck, et leur père, Gérard, qui continue à aider. Plus six salariés, un effectif qui varie selon les périodes. On y produit du maïs, du blé, un mélange à base de féverole, de l’avoine, du chanvre, du quinoa, des lentilles, des petits pois, des haricots, des pommes de terre, du sarrasin, et de l’herbe.

Franck, lui, s’occupe de l’élevage et de la vente directe de viande en circuits courts. Quatre-vingt blondes d’Aquitaine, plus les veaux et les génisses, soit deux cent têtes au total. Pas en bio. À cause des normes. Des prix. Le label bio, ça veut dire que les animaux sont à l’herbage 8 mois par an. Dans le Perche, 8 mois dehors, même pour des bêtes rustiques, ça fait un peu long, estime Franck. Alors, il les rentre un peu plus tôt à l’étable. Ça veut dire aussi que sa viande est moins chère.

Le bio implique en effet un surcoût de 20%. À cause des contrôles, de l’administratif. Même si ses vaches sont nourries exclusivement avec du fourrage bio et de l’herbe. Laquelle, justement, se fait rare avec la sécheresse. Alors, avec son frère, ils envisagent de convertir des parcelles cultivées en pâture. Une démarche à contre-courant de ce qui se pratique en Perche où l’élevage recule presque partout pour laisser la place aux céréales. Problème, il faut absolument valoriser le fourrage pour rentabiliser cette transition-là. Un véritable défi, car son prix de vente n’est pas forcément à la hauteur de sa valeur réelle.

Les Deschoolmeester essaient aussi de convaincre leurs collègues d’arrêter le soja brésilien, de donner à leurs animaux une alimentation plus saine. « Une vache, c’est pas une station d’épuration », s’emporte Franck. Moins bouillant que Samuel en apparence, il n’en n’est pas moins résolu. Il parle d’une époque révolue, celle des vieux, des paysans de la première moitié du XXème siècle qui cultivaient sur de petites parcelles. Ils avaient parfois, dit-il, des rendements bien meilleurs qu’aujourd’hui. Parce qu’ils travaillaient avec la lune, la température de la terre, qu’ils possédaient un savoir acquis par imprégnation – pas de lycée agricole, à l’époque. Bien sur, aujourd’hui, ce serait impossible. Comment travailler avec la lune quand des semailles durent la semaine ? N’empêche, il lui importe que ce savoir ne se perde pas.

Il me montre un champ de quinoa. Un essai, dit-il. Pour voir. Si ça marche, ils continueront. Je lui réponds qu’il est important que des agriculteurs cultivent ici cette plante andine. En effet, sur l’altiplano péruvien et bolivien que j’ai longtemps parcouru, à force de monoculture à l’export, j’ai vu le quinoa épuiser les terres. Nous remontons dans le Jumpy, direction la ferme où nous attend Samuel. Dans un champ, deux énormes engins sont occupés à la récolte des petits pois bios pour l’entreprise Daucy. Les pois sont séparés des cosses qui sont broyées et éjectées. Quand la trémie est pleine, elle est déversée dans une remorque et recouverte de glace. Le camion emportera la précieuse cargaison vers la Bretagne au beau milieu de la nuit.

«  Il y a quelques années, jamais Samuel n’aurait permis à ses enfants de s’ébattre dans ses champs.  »

Après quatre années, Samuel a eu le temps de prendre du recul. Il avoue qu’être en bio, c’est à la fois passionnant et angoissant. Parce qu’on n’a pas le droit à l’erreur. Qu’on perd tous ses repères, quand l’herbe envahit les champs, quand il faut choisir de cultiver certaines variétés en hiver et d’autres en été parce qu’on pense en fonction des adventices, des problèmes de parcelles. « On n’a pas eu tout de suite des rendements miracles, avoue-t-il, mais on n’a rien perdu. »

Adeline, Axel et Samuel Deschoolmeester , pendant la récolte des petits pois, à la ferme du Chailloué.

Il a aussi découvert la notion de qualité alimentaire, qui n’est absolument pas égale au prix au kilo de la valeur alimentaire: « Quand vous achetez du jambon en supermarché, il est parfois tellement gorgé d’eau de saumure qu’il brille quand vous le sortez de l’emballage. On vous vend de l’eau salée au prix de la viande. Quand la grande distribution dit vouloir le bio pour tout le monde, on pourrait croire qu’on veut la même chose. Mais quand moi je dis que je veux le bio pour tout le monde, même si ce sont les mêmes mots, ça ne veut pas dire la même chose. Je parle de qualité alimentaire. »

« La grande distribution parle de nous payer le bio au prix du conventionnel qui n’a pas changé depuis 40 ans. Faut reprendre la main sur tout ça! »

Sans doute la transition en bio n’a-t-elle pas été si simple. On sent qu’il a fallu faire des sacrifices, des choix. Peu de collègues se sont intéressés à la chose. Certains, tout de même, posent des questions. Samuel n’est pas prosélyte. Il sait que ça ne sert à rien. « Il faut que ça vienne d’eux », dit-il. Il a trouvé de nouveaux clients sur le marché français. Des acheteurs en bio. Il gagne mieux sa vie, même avec des rendements moins importants. Il avoue être plus serein, plus en phase avec le public, aussi.

Il a deux enfants, Léa et Axel. Franck, lui, en a trois. Deux filles, Audrey et Laura, et un garçon, Guillaume. Guillaume, 14 ans, et son cousin Axel, 9 ans, affirment vouloir prendre le relais, plus tard. « On ne veut pas enterrer nos gosses, ni financièrement, ni physiquement. On veut qu’ils puissent en vivre. Aujourd’hui, on n’a aucune crainte à leur transmettre tout ça », dit Samuel en regardant son fils Axel occupé à courir dans le champ de petits pois. C’est lui qui veut reprendre, plus tard. Avec son cousin Guillaume. Il y a quelques années, jamais Samuel n’aurait permis à ses enfants de s’ébattre dans ses champs. Aujourd’hui, emmener son fils sur le tracteur, c’est sa fierté.

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Patrick Bard

Ecrivain et photographe. Auteur de plusieurs romans pour adultes et pour la jeunesse (Seuil et Syros), il a également publié de nombreuses monographies liées à son travail de photographe (dernière en date: « Promenons-nous dans le bois » (Imogen, 2019). Il réside dans le Perche depuis 2009. Ses thèmes de prédilection sont l’Amérique Latine, les peuples autochtones et les questions liées à l’environnement, les combats des femmes. (Portrait ci-dessous : © Marie-Berthe Ferrer)