Janvier 2020

À la Coopé

Intérimaire

La coopérative laitière, à Isigny-sur-mer, dans le Calvados, fournit de la poudre de lait à plus d’un million de bébés à travers le monde. Arnaud a passé 18 mois dans cette usine. Il raconte son quotidien d’employé.

Septembre 2017

Après plusieurs expériences professionnelles, changement de vie. L’envie de travailler au plus proche de chez moi, de n’avoir qu’à enfourcher mon vélo pour aller gagner ma vie. Mais que faire ? Où travailler dans un territoire semi-rural où les administrations ont peu à peu déserté, où la voiture est obligatoire pour aller dans les villes moyennes telles que Carentan, Bayeux ou encore Caen ?

« On ne peut louper ses lumières qui cachent les étoiles aux cinq kilomètres alentours »

Depuis plusieurs mois j’entends parler de la « Coopé » (Coopérative d’Isigny-Sainte-Mère). Plus gros pourvoyeur d’emploi aux 15 kilomètres. On ne peut louper ses lumières qui cachent les étoiles aux cinq kilomètres alentours, ses cheminées qui crachent de la vapeur d’eau jour comme nuit, été comme hiver, jour ouvré comme jour férié.

La coopérative d’Isigny Sainte-Mère

Du fromage, du beurre, de la crème… et de la poudre de laits. Voilà les produits qui sortent tous les jours de la coopérative laitière d’Isigny-Sainte-Mère. Créée en 1980 après la fusion de la coopérative d’Isigny sur Mer avec celle de Sainte-Mère-L’Eglise, à quelques kilomètres, la « coopé » comme les employés la nomment, est un géant local et mondial de la transformation de lait.

Elle exporte les 40 000 tonnes de poudre de lait produites chaque année en Afrique, au Proche Orient et en Asie, où la Chine constitue l’un de ses principaux clients. L’entreprise chinoise Biostime a d’ailleurs investi plus de 20 millions d’euros en 2015 pour soutenir la construction d’une nouvelle unité de séchage. En 2021, la « coopé » devrait produire 70 000 tonnes de poudre de lait.

Daniel Delahaye, directeur de la coopérative laitière Isigny-Sainte-Mère, interrogé par France 3 en octobre 2019, évoque la construction d’une troisième unité de séchage.

Bref, en octobre 2017, je décide de sécher les cours et d’aller postuler à la Coopé.

Le 9 à 9h, je rentre dans une petite salle d’une vieille maison de pêcheur d’Isigny-sur-mer, à trois kilomètres de la Coopé, où pullulent des prospectus bien rangés dans des présentoirs transparents. Là, deux autres personnes attendent déjà. Je m’assieds en face d’une petite pièce, la porte grande ouverte sur deux bureaux. J’entends qu’une femme demande un acompte : ici, les confidences ne sont pas de mise, l’argent n’est pas un tabou. J’apprendrais plus tard que le salaire du mois précédent est versé le 12 du mois suivant. Il est donc utile de jongler avec les acomptes pour boucler les débuts de mois.

Vingt minutes plus tard, on m’appelle. J’entre et je m’assieds. De l’autre côté du bureau, un homme d’une vingtaine d’années, qui n’a de cesse de regarder l’écran de son ordinateur. Après les interrogations habituelles sur mes motivations, mes qualités, mes défauts, vient la question fatale :

Mais pourquoi postuler à des postes bac -5 alors que vous avez un bac +5 ?

 Je suis là pour voir, pour faire des heures, peu importe que l’usine fabrique des pneus, transforme du lait ou produise de la coke, je veux juste travailler à côté de chez moi ! 

Il reste sans voix, m’amène dans un cagibi de 5 m² où les étagères sont remplies de chaussures neuves et me tend un badge et une paire de chaussures noires. « Par contre, me dit-il, vous devez nous laisser dix euros de caution pour le badge. » Commencer un boulot en payant son employeur m’étonne, mais je m’exécute et lui sort un billet de dix euros. « On vous le rendra quand vous serez embauché », me glisse-t-il. Je rentre chez moi et reprends mes travaux.

« Quand on veut du boulot on reste accroché à son téléphone ! »

Le lendemain à 14h16, je manque l’appel de Mélanie, l’employée de l’agence d’intérim. Je rappelle dix minutes plus tard et me fais sermonner  : « Peu importe la ou les raisons, quand on veut du boulot on reste accroché à son téléphone ! » Le rendez-vous est fixé le lendemain, 9h, devant le tourniquet d’entrée de l’unité de production n°1 de la Coopé.

À 8h30, je sonne au portique numéro 1. Mon badge n’étant pas encore activé, je patiente. À 100 mètres derrière la grille, je vois arriver un grand gaillard, 1m95 et au moins 100 kilos. Vêtu de blanc et d’une sur-blouse bleue, il m’accueille et me fait entrer par une petite porte dans l’usine. Sur la droite, deux pièces remplies de casiers bleus du sol au plafond. Sur la gauche, des affiches promotionnelles des produits de la Coopé : poudre de lait, crème fraîche et vaches normandes, tout y est. La lumière est vive, les murs couleur crème renforcent le sentiment de propreté. Au bout d’un long couloir, trois distributeurs automatiques auxquels sont adossés quatre chauffeurs collectant le lait dans les fermes du coin.

Couleur grise ou verte : lieu éloigné de la production : sur-blouse bleue, sans charlotte et chaussures noires ; couleur jaune : lieu de production : tenue blanche, charlotte et chaussures blanches ; couleur rouge : le graal : contact direct avec le produit et tenue intégrale : combinaison blanche jetable, charlotte et heaume, gants et sur-manches, chaussures blanches spécifiques à chaque zone.

Nous empruntons tous les deux l’escalier en colimaçon qui mène au réfectoire. Sur chaque porte, un panneau plastifié indique les tenues à respecter dans chaque pièce avec un code couleur bien spécifique. Au fur et à mesure de mon intégration dans l’usine, j’apprendrais à me changer de plus en plus vite. Alors qu’au début, il me faut sept à huit minutes pour enfiler les vêtements nécessaires à la production en zone rouge, au bout de six mois, je mets moins d’une minute.

« Toi, tu es à la vidange aujourd’hui »

Ici, le casier relève d’une importance primordiale. En fonction de l’ancienneté et au gré des départs, la place obtenue n’est pas la même. Il est aussi étroitement surveillé : interdiction d’avoir de la nourriture, pas de maquillage ni de médicament (sauf avec ordonnance). Le casier est divisé en deux compartiments : d’un côté, les habits de production, de l’autre, les habits civils. Les fouilles sont régulières mais seulement en présence d’un représentant syndical.

8h50, j’arrive dans le réfectoire, j’enfile une combinaison jetable blanche, une sur-blouse bleue et les chaussures noires que l’on m’avait confiées à la boîte d’intérim. Pas de casier disponible, je laisse donc mes affaires errer sur une étagère dans le réfectoire.

Il est 9h, après m’être lavé et désinfecté les mains et les poignets, avoir enfilé ma charlotte et mes surchaussures, j’entre enfin dans la zone de production  : le conditionnement de la poudre de lait. Je rejoins un groupe d’ouvriers au fond de l’immense pièce et salue chacun d’eux. « Toi, tu es à la vidange aujourd’hui » s’enquiert celui qui semble être le chef. «Richard, tu lui donnes un cutter et tu l’emmènes là-haut » poursuit-il. « Par contre, le cutter, tu le rends à la fin de ta journée de travail, on a eu trop de vol par le passé et ces petites bêtes valent 36 euros ». Le calcul se fait rapidement, un cutter vaut le même prix que 3h45 de mon travail.

Nous empruntons l’artère du lieu de production. Sur les portes extérieures d’un immense monte-charge, des petites marques à hauteur d’épaule sont disséminées. Richard m’apprend que pour prévenir ses collègues des étages supérieurs que l’on a besoin du monte-charge, on donne deux ou trois petits coups avec le cul du cutter. « Surtout, tu fais attention qu’il n’y ait pas de chef dans le coin avant de le faire, sinon t’es viré. » En montant les trois niveaux par le monte-charge, j’apprends qu’il est conducteur de ligne, terme encore abscons pour moi, et qu’il a passé plus de 20 ans dans cette usine. « Les intérimaires j’en ai vu défiler un paquet en 20 ans ».

Arrivés au 3e étage, sur la droite, une quinzaine de palettes remplies de sacs d’au moins 20 kilos, et deux jeunes dont je ne vois que les yeux. Le bruit de la ventilation et d’un clapet étouffé par les bouchons d’oreilles rendent difficile la compréhension des phrases de mes collègues du jour. « Salut, moi, c’est Benjamin », me lance le plus petit des deux. « Moi, c’est Thibault », me dit l’autre. « Alors c’est simple, continue Benjamin, ici c’est la vidange, on a 17 palettes de 40 sacs de 20 à 25 kilos à vider dans la trémie, chacun prend son sac, l’ouvre sur le côté avec le cutter et le vide doucement. » Ce qui paraît simple d’entrée de jeu est en réalité plus compliqué que prévu. Selon l’ouverture opérée sur le sac, la vitesse d’écoulement de la poudre et au fur et à mesure des kilos puis des tonnes soulevés, déplacés et vidés, la manœuvre se complique …

« C’est la merde, la paie n’est pas tombée et j’en ai pour 250 balles de réparation. »

Bon an, mal an, nous réussissons à vider 2,4 tonnes en deux heures et Thomas vient nous indiquer que l’heure de la pause est arrivée. Pas le temps de redescendre jusqu’à la salle de repos, nous improvisons une pause autour de la fontaine à eau de cinq litres que nous liquiderons au cours de la matinée, tellement nous avons chaud. Je découvre enfin les visages de mes collègues. Les deux ont moins de 25 ans et sont intérimaires depuis plus de trois ans à la Coopé. La discussion s’engage autour de la Saxo de Thibault, en panne depuis la veille. « C’est la merde, la paie n’est pas tombée et j’en ai pour 250 balles de réparation. C’est ma copine qui est obligée de m’amener et j’ai déjà bouffé une semaine de boulot du mois dernier … » Dix minutes passent, nous retournons à nos sacs. Après la pause-repas de 30 minutes, la journée se poursuit au rythme effréné d’un sac vidangé toutes les minutes.

Huit heures se sont écoulées, nous avons vidangé 13 tonnes de poudre. Je me change, allume une clope, enfourche mon vélo et avale les trois kilomètres qui me séparent de la maison.

Il est 19h30 lorsque j’arrive chez moi. Ma conjointe, curieuse de découvrir ma première journée à l’usine me pose 1 000 questions. Une seule réponse sort de ma bouche : « Je suis mort, je n’ai même plus la force de te raconter. » Il est 20h, j’absorbe une assiette de pâtes sans goût. L’odeur et le goût laissés par les particules de poudre de lait annihilent toute autre perception. Je m’écroule de fatigue.

La solitude

La première journée achevée, je me présente le lendemain devant le portique n°1. Mon badge est activé, j’entre, prends un café avec les collègues, parle de la pluie et du beau-temps : la vraie vie sans chichi. Je me change, récupère le cutter que l’on m’avait confié la veille et retrouve mes deux comparses pour vidanger les quatre dernières tonnes de poudre. En cinq heures, nous terminons notre tâche, nettoyons et désinfectons l’intégralité de la pièce et du matériel et nous nous présentons devant le chef pour recevoir les instructions suivantes. Il récupère le cutter et nous dit : 

« Vous avez fini votre mission, vous pouvez rentrer chez vous ! »

Je comprends alors que l’objectif de certaines missions intérimaires est de bien calculer son temps. Ne pas aller trop vite pour ne pas « perdre » d’heures de travail ; ni trop lentement pour espérer continuer à avoir du travail. Une fois le chef parti, Thomas me lance devant mes deux collègues : « Toi, tu veux du boulot, tu vas en avoir !!!» Interloqué et un peu suspicieux, je ne comprends pas sur le moment s’il s’agit d’un reproche ou d’une bonne nouvelle.

Les jours passent. Le travail physique devient une habitude, et d’ordinaire peu matinal, je change mon hygiène de vie pour m’y adapter : mon réveil évolue en fonction des horaires de prise de poste qui varient parfois jusqu’à cinq fois dans la même semaine. Je suis soit du matin (4h-12h), soit de l’après midi (12h-20h), soit de la nuit (20h-4h). Tout cela dans un grand capharnaüm qui oblige mon organisme à s’habituer à ne plus avoir d’habitude. Les repas sont sans cesse décalés mais je m’oblige, dès la première semaine, à absorber une assiette de pâtes avant de prendre mon poste (même à 3h du matin).

« Les employés de la boîte d’intérim jonglent littéralement avec les besoins de la production et j’ai l’impression, à ce moment, d’être une des balles de jonglage… »

Très rapidement mon nom est inscrit sur le planning en renfort d’équipe ou sur des missions bien précises. Au début, je pense que cette étape va me permettre de mieux organiser mon agenda en ayant le planning de la semaine suivante le vendredi après-midi. Il n’en est rien. Jusqu’à mon embauche en CDI, le planning va changer 2, 3 voire 4 fois au cours de la semaine. Les employés de la boîte d’intérim jonglent littéralement avec les besoins de la production et j’ai l’impression, à ce moment, d’être une des balles de jonglage…

Du lait à la poudre

Pour séparer les différents ingrédients et le réduire en poudre, le lait est chauffé. De ce processus est extrait la matière grasse, les protéines du lait, et ce qui reste : la matière sèche, brute. La matière grasse va servir à faire la crème, le beurre notamment.

A partir de la matière sèche et en fonction des types de poudre fabriqués, sont ajoutés de la matière grasse, des protéines, du bifidus, des arômes (bananes, citron), soit naturels, soit synthétiques.

À la palette

Début octobre, voilà 15 jours que je travaille à la sacherie de l’usine (mise en sac de la poudre de lait). Le travail est à l’opposé de celui que j’avais exercé les deux premiers jours. La poudre de lait est mise en sac de 20 kilos par un conducteur de ligne, la ligne étant la succession de machines, du silo où est stockée la poudre jusqu’à l’étanchéité des sacs en passant par le remplissage et la mise sous-vide. Au bout des machines, un tapis roulant de trois mètres, sur lequel glissent les sacs remplis. Mon job avec un collègue (intérimaire ou non) est de réceptionner chaque sac, de le peser pour vérifier qu’il fasse le bon poids puis de le mettre sur une palette. Selon le client, le nombre de sacs par palette varie et la hauteur de la palette avec (entre 1 mètre 60 pour 32 sacs et 2 mètres pour 40 sacs).

Accrochée au dessus du tapis, une horloge rythme le temps et nous laisse calculer avec précision le temps entre deux sacs (49 secondes lorsque toutes les machines fonctionnent bien). Les 8 heures de mission passent très lentement. En fonction des collègues avec qui je suis, les 8 heures de travail passent comme un dimanche au soleil ou… comme un lundi sous la pluie… Après plusieurs jours de travail ensemble, les sujets de discussion se raréfient, les « oui-dire » prennent alors le pas, et « radio Coopé » se met en route.

« Radio Coopé », c’est le condensé de tous les cancans de l’usine. Untel a couché avec unetelle, celui-là est bien vu puisqu’il a été embauché au bout de seulement quelques semaines, « tu as vu l’énorme erreur qu’untel a faite ?». Des informations souvent infondées voire complètement fausses.

« Toi, t’es un sous-marin »

Une rumeur court sur moi. C’est Roger, un collègue avec qui je suis régulièrement « à la palette » qui me l’apprend un matin. « Toi, t’es un sous-marin » me lance t-il. Naïf, je ne percute pas sur le moment et lui demande de préciser. Il me raconte qu’un an et demi avant, un nouveau chef a été embauché. Présenté aux équipes comme nouveau conducteur de ligne, il a été formé au fonctionnement de toutes les machines par les autres conducteurs. « On n’est pas cons, me dit Roger, on l’a grillé direct. Tout comme toi, il s’intéressait à tout et posait des dizaines de questions. Donc les gars comme toi qui viennent travailler à la palette, c’est forcément des sous-marins de la direction ! » Malgré mes démentis, ce titre me restera de nombreuses semaines sur les épaules.

Le lendemain, je travaille l’après-midi (12h-20h). Dès mon arrivée, le chef m’indique que j’ai rendez-vous dans son bureau à 19h avec le responsable de production pour parler de mon parcours. Sans m’en dire plus, je passe l’après-midi à mettre des sacs sur des palettes, les questions fusent à 200 kilomètres-heure dans ma tête. 19h, j’entre dans le sas qui sépare le lieu de production des bureaux vitrés des chefs d’atelier. Je me change et entre dans le bureau.

Autour d’une petite table ronde, trois hommes : mon chef d’atelier, le chef d’un autre atelier et le responsable de production de la Coopérative. Je m’assieds en face d’eux et remarque tout de suite que mon CV apporté à la boite d’intérim est placé juste à gauche de l’ordinateur du responsable de production. Pas très à l’aise, j’explique d’une manière très scolaire mon parcours, mes années d’étude et les raisons qui m’ont amené à la Coopérative.

« Qu’attendez-vous de nous ? », me coupe poliment le responsable. Je leur explique que les deux dernières semaines ont été compliquées pour moi (mon père vient de décéder). Mon seul objectif est de faire des heures et de continuer à découvrir l’usine pour me changer les idées et ne plus penser à ce douloureux événement. Les chefs pensent que je suis un journaliste ; les ouvriers, un futur chef.

Aux mesurettes

De début novembre à fin décembre, les missions et les contrats s’enchaînent. Je découvre progressivement tous les postes du conditionnement de la poudre. De la mise en sac, je passe à la mise en boîte : l’autre forme de conditionnement. Tous ceux qui ont déjà ouvert une boîte de poudre de lait pour bébé le savent : une boîte est composée de cinq éléments : une boîte en acier, un opercule plus ou moins souple, une mesurette doseuse, un couvercle et… la poudre de lait. Chaque élément arrive séparément dans l’atelier de conditionnement. La ligne de conditionnement est composée d’une vingtaine de machines qui progressivement vont assembler ces cinq éléments de base, avant de regrouper les boîtes en carton, puis les cartons en palettes et enfin de filmer les palettes.

Ce jour-là, je suis aux mesurettes. Ce poste, c’est un peu comme-ci l’Homme palliait les manquements de la machine. Une machine avec 6 bras articulés met une mesurette dans chaque boîte à un rythme de plus ou moins 70 mesurettes par minute. À la sortie de cette machine, une caméra prend une photo de chaque boîte et éjecte les boîtes dans lesquelles elle ne détecte pas de mesurette. Or, il arrive que cette machine se trompe. Le poste des mesurettes consiste donc à vérifier que la machine n’a pas fait d’erreur.

« J’ai donc vérifié un peu plus d’un million cent mille boîtes. »

A 13h, je m’assois sur un tabouret réglable à la sortie de la machine. Pendant 8 heures entrecoupées de pause toutes les deux heures, mon objectif est alors d’intercepter les boîtes où il manque la mesurette ou celles dans lesquelles deux mesurettes ont été déposées. Tout cela au rythme de 70 boîtes par minute. Au total, je vais passer 32 journées de 8 heures à regarder les boîtes passer ; une mesurette dans la main, prêt à en glisser une rapidement dans la boîte pour éviter d’arrêter de manière prolongée la production.

J’ai donc vérifié un peu plus d’un million cent mille boîtes. À la fin de chaque poste, les douleurs aux cervicales sont toujours plus fortes et l’absence de mouvement entraîne une baisse de la température corporelle et ce malgré les 18° de la pièce de travail.

Au final, en comparant les deux missions « à la palette » et « aux mesurettes », une constante persiste depuis mon arrivée en tant qu’intérimaire à la Coopé: malgré le grand nombre de collègues, malgré le bruit incessant des machines, la solitude des conversations et celle du travail à la chaîne se font de plus en plus prégnantes.

Nous sommes mi-décembre, Noël et les fêtes approchent et tous les intérimaires ont le sourire. « Tu vas voir me dit Nadège, à Noël on bosse beaucoup et avec tous les jours fériés la paie est sympa ! »

Vivement Noël !

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L'embauche

Il est 16h, vendredi 22 décembre, je reçois un appel de Mélanie de l’agence d’intérim. « On a besoin d’un renfort d’équipe pour Noël, c’est bon pour vous ? » Me voilà donc les 23, 24 et 25 décembre à travailler au conditionnement des boîtes. La mission est très simple : accompagné de cinq autres intérimaires, nous prenons place chacun à un mètre de distance au bout de la ligne de production. « C’est une commande spéciale d’un client, me dit Ronan le chef d’équipe. Sur ces boîtes là, la machine ne peut pas mettre les capes (des couvercles, ndlr) parce qu’elles sont trop grosses. »

Les quatre premiers intérimaires mettent les capes : dans la main gauche (pour les droitiers), une pile d’une quinzaine de capes ; l’autre main sert à mettre une cape sur chaque boîte qui défile devant nous. Les deux derniers intérimaires tapotent sur les capes pour vérifier qu’elles sont bien enfoncées.

La Coopé est basée à Isigny-sur-Mer, à l’ouest du Calvados. Cette ville compte environ 3600 habitants, et un port de plaisance qui a longtemps été un port de pèche.

La rapidité d’exécution et la pression de ne pas louper une boîte font passer la journée de huit heures à la vitesse de la lumière. Pas le temps de discuter et les dix minutes de pause toutes les deux heures nous laissent à peine le temps de prendre un café. Le réveillon du 24 est bref cette année ; demain, il faut retourner à l’usine à 11h mettre des capes sur des boîtes en métal…

Le réveillon du 24 est bref cette année ; demain, il faut retourner à l’usine à 11h mettre des capes sur des boîtes en métal…

Le vendredi suivant, une collègue intérimaire depuis sept années à la coopérative (entrecoupées de quatre mois de carence tous les douze mois) m’appelle en pleurs. « Je n’ai pas de boulot depuis quinze jours et la boîte d’intérim vient de me demander de travailler le 1er. Mais j’ai vingt-deux personnes à la maison pour le réveillon donc je leur ai répondu que je ne pouvais vraiment pas et elle m’a dit que comme je ne m’étais pas déclarée en indisponibilité, il me fallait un arrêt de travail où sinon je ne serai pas rappelée. » Je reviens à l’usine le 3 janvier et j’apprends que les choses se sont arrangées pour elle. Comme elle connaît parfaitement tous les postes d’intérimaires, le chef d’atelier a réussi à négocier avec la boîte d’intérim de ne pas lui en tenir rigueur. De par leur présence depuis x années, les intérimaires de la Coopé n’ont parfois d’intérimaire que le statut…

Les vœux ce n’est pas pour les intérimaires

Début janvier, voilà quinze jours qu’est affichée dans l’algéco servant de salle de pause, une affiche invitant aux vœux de la direction. Soucieux de m’intégrer dans l’entreprise, j’interroge mon chef d’équipe :

– « Les intérimaires peuvent venir ? »

– « Non, me dit-il, il y a pas assez de place dans la salle et les intérimaires ne sont jamais invités aux vœux. »

J’en discute entre deux portes avec le chef d’atelier en lui disant qu’il est dommage que les intérimaires qui participent au fonctionnement de l’usine sur les postes bien souvent les plus pénibles ne puissent pas participer à ce moment convivial. Il me répond :

« Sois patient Arnaud, tu pourras venir quand tu seras embauché… »

Dans l’organisation de l’usine, les jours sont tous semblables, interchangeables, que sous les néons, les jours sont similaires aux nuits…

Les jours et les nuits défilent, rythmés par les changements d’horaire des prises de poste. Courant janvier, j’intègre une équipe avec qui je vais travailler pendant trois mois. Le planning est établi sur six semaines, ces six semaines se répétant à l’infini. A cette période, je prends conscience que dans l’organisation de l’usine, les jours sont tous semblables, interchangeables, que sous les néons, les jours sont similaires aux nuits et qu’une seule chose permet de se situer dans le temps extérieur à l’usine : la présence ou non des chefs. La nuit et les week-ends : pas de chef assigné. Et c’est Jérémie, un collègue titulaire depuis six ans qui va m’apprendre le code essentiel :

« Quand tu vois un chef arriver, tu préviens tout le monde en frottant deux fois ta main sur ton épaule ».

J’avais remarqué plusieurs fois mes collègues faire ce geste sans en connaître la signification. L’explication que Jérémie m’en donne me laisse alors penser que mon intégration commence à être acquise et qu’il me fait enfin confiance.

« Si ce qui est arrivé à Lactalis nous arrive, l’usine n’a pas les reins pour s’en remettre. »

Depuis décembre, l’affaire des boîtes de lait contaminées à la salmonelle de l’usine de Lactalis occupent toutes les conversations des pauses. Radio Coopé se met en branle et la peur envahit les salariés. Plusieurs collègues me disent que la Coopé n’aurait pas la trésorerie comme Danone peut l’avoir pour se sortir d’une situation similaire. L’ambiance est tendue et les contrôles se renforcent. Courant février, plusieurs collègues vont avoir des sanctions suite à des manquements aux règles d’hygiène : du simple avertissement jusqu’au licenciement, la qualité est, à ce moment-là, perçue par mes collègues comme négative voire punitive. Deux logiques me semblent s’opposer : il faut tenir un rythme de production élevé ; et respecter des règles drastiques d’hygiène et de sécurité.

Alors que nous produisons de la poudre de lait infantile pour des millions de bébés, la difficulté est d’avoir un processus de production quasi stérile de toute contamination extérieure. L’intervention des machines et des humains multiplie les risques de contamination.

Au cours des semaines suivantes, plus les contrôles se renforcent, plus s’accroît la méfiance envers le service qualité.

Printemps 2018 – le graal

Au cours des mois de février, mars et avril, mon chef d’atelier met en place un plan de formation poussé et accéléré sur l’ensemble des postes de la ligne de conditionnement des boîtes. Parfois en binôme, souvent en autonomie, j’apprends grâce aux conseils des autres conducteurs mais surtout grâce aux pannes, à connaître chaque machine, chaque fonctionnement, et les petites astuces qui permettent de gagner en efficacité.

Ces trois mois sont stimulants car chaque jour est différent, chaque machine peut réserver son petit lot de surprises. Mais ils sont également très stressants car de ces formations accélérées dépend mon embauche. J’enchaîne les jours et les nuits, les formations en hygiène et en sécurité. J’apprends à utiliser les systèmes d’autocontrôle (dossier de lot, double vérification, etc.) et les systèmes de contrôle extérieur (prélèvements, plan d’échantillonnage, étalonnage des machines, etc.)

Peu à peu, j’entre dans les confidences et le moment privilégié est celui de la relève. Chaque conducteur doit être opérationnel à son poste au moins dix minutes avant le début de ses huit heures de travail. Ces dix minutes permettent de transmettre des informations à son collègue sur le déroulement du poste précédent mais surtout d’entendre les rumeurs, les bruits de couloirs avant de ressasser cela à son poste pendant les huit heures suivantes.

Le poste de conducteur de ligne engendre trois missions à la Coopé : faire tourner la ligne de production de la manière la plus efficace possible, procéder aux contrôles et aux relevés d’information, et lorsque les machines fonctionnent correctement approvisionner, nettoyer et désinfecter. Ces deux dernières tâches peuvent remplir parfois plus de la moitié de la journée de travail. S’engage alors une course à celui qui en fait le plus en terme de ménage. La compétition fait d’autant plus rage qu’à chaque fin de poste, le conducteur doit remplir un cahier des tâches d’entretien effectuées.

L’appartenance à une équipe et la fatigue d’un rythme de sommeil toujours décalé renforcent les animosités, exacerbent les passions ou à l’inverse la défiance des uns envers les autres.

En plus de l’autocontrôle, ces cahiers accessibles à tous amènent un contrôle collectif des ouvriers entre eux. Les réputations se font au gré du remplissage de ce cahier : unetelle est folle de ménage, untel est fainéant ou untel ment en cochant des tâches qui en réalité n’ont pas été faites. L’appartenance à une équipe et la fatigue d’un rythme de sommeil toujours décalé renforcent les animosités, exacerbent les passions ou à l’inverse la défiance des uns et des unes envers les autres.

Je me sens privilégié. Même si les embauches d’intérimaires sont régulières à la Coopérative, le plan de formation à tous les postes et la confiance dont me font preuve mes chefs entraînent un sentiment de gène vis-à-vis de ceux qui sont intérimaires depuis des années.

En mai, je suis convoqué pour signer mon CDI : le graal pour tous ceux, dont moi, qui veulent passer une bonne partie de leur carrière professionnelle à la Coopérative.

La Coopé, c’est la famille

Comme au sein d’une famille, on apprend à se connaître. Les temps de partage formels et informels (organisation de journées sportives, de repas, de formation) mais également les liens familiaux qui lient la plupart des salariés à au moins deux voire trois autres salariés renforcent cet esprit de famille. Peu d’ouvriers viennent comme moi de l’extérieur du territoire, ont fait leurs études primaires et secondaires dans d’autres établissements que ceux d’Isigny, d’Osmanville ou de La Cambe. Les liens professionnels sont donc ancrés dans les liens amicaux qui existent depuis plusieurs années voire décennies.

« Jonathan est mort hier soir en rentrant du boulot »

Fin 2018, il est 4h30 lorsque j’arrive à mon poste de travail. « Jonathan est mort hier soir en rentrant du boulot », m’apprend le chef de l’équipe précédente. Jonathan fait partie de ces salariés venus de l’extérieur qui depuis plus de quatre ans était en couple avec une collègue et fréquentait la même équipe de foot que dix autres de mes collègues. Avec cette disparition tragique d’un jeune collègue qui sortait de son travail, c’est tout un service qui va être bousculé, bouleversé. La solidarité inhérente à un membre de la famille se met en route. La caisse de soutien financier circule dans toute l’usine, les jours de congés et de travail s’échangent, la peine se transmet et se partage, parce qu’à la Coopé comme dans beaucoup d’usines, ce n’est pas que le travail et une rémunération que l’on vit et partage, c’est bien souvent ce qui donne également un sens social à sa propre vie. C’est ce qui pour moi fait la force du milieu ouvrier.

Arnaud

Arnaud est entré à la Coopé en octobre 2017, en tant qu’intérimaire. Embauché en mai 2018, il a quitté brusquement l’entreprise après le déclenchement d’une maladie professionnelle. Pour Grand-Format, il a accepté de décrire son quotidien sur les lignes de « poudre de lait ».