Septembre 2020

XR : les nouveaux rebelles de l'écologie

Texte : XR / Photos : XR et Emmanuel Blivet

Se régénérer

Après la réunion de campagne, je passe la soirée à gamberger. Mon engagement, je le repeins en noir. La couleur du deuil de mes espérances. Je revois les semaines passées à l’aune de cette défaite. Je repasse dans ma mémoire les conversations, les débats ; je revis les actions, le stress, la sensation de risque, l’excitation de l’interdit. Une conclusion s’impose au détour de chacune de mes pensées : tout cela ne mène à rien. L’image de cette dame patronnesse qui est venue me faire la morale après la réunion, comme si j’étais une écolière prise en faute, me revient sans cesse. Et ce bon vieux proverbe émerge : il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. En d’autres termes, même si l’évidence est là – celle de l’urgence bioclimatique qui est au centre de l’action XR – il n’est pas possible de la faire admettre par le plus grand nombre.

Ce constat fait écho à mes premiers doutes. Depuis plusieurs mois, je m’interroge sur cette question centrale : l’information est là, aisément accessible en ligne, en quelques clics. Greta Thunberg est quasiment aussi célèbre que les Beatles, qui eux-mêmes le sont autant que le Christ. Alors quoi ? Pourquoi ne bougeons nous pas ? Pourquoi ne boycottons-nous pas tous, d’un bel ensemble, ces signes omniprésents de notre société thermo-industrielle décadente ? Mac do, vols low-cost, fast fashion… comment tout cela peut-il encore exister ? Il est difficile de ne pas se rendre à l’évidence : tout simplement, les gens ne veulent pas changer. Ils aiment leur confort, leur train de vie, et surtout : ils ne veulent pas se remettre en question. On peut déployer des trésors d’éloquence, des arguments massue, faire appel aux faits, aux chiffres : rien ne change, ou si peu. J’ai parfois l’impression d’être sur un vélo, en pleine côte, en train de tirer une locomotive en panne.

« Plasticattack » au centre commercial Leclerc de Caen, novembre 2019. ©XR

Et si tout cela était inutile ?

Quel impact peut avoir une intervention comme celle que je viens de faire, au prix d’un réel effort moral et d’un stress certain ? Au mieux, j’aurai introduit un gramme de poil à gratter intellectuel dans le débat… Au pire, j’aurai eu l’effet inverse de celui escompté : j’aurai conforté la réaction de rejet du grand public, à la mode « ah, l’écologie, ça suffit comme ça ! » Je ne suis pas seule, au sein d’XR, à douter de l’utilité de nos luttes. Et si cette énergie déployée ne servait strictement à rien ? Telle une croyante en pleine crise de foi, je remets en question mes certitudes, je sonde mes intuitions. Les doutes sont cycliques, et semblent suivre une forme sinusoïdale. Par moment j’y crois, je suis emplie de cette certitude, de cette énergie bouillonnante qui me donne envie d’agir. Elle repose sur un pilier solide : ma conscience.

Je sais que la vie est aujourd’hui menacée par l’évolution de nos modes de vie, donc je dois agir. De quelque manière que ce soit. En le formulant autrement, je peux même dire que je suis coupable, si je sais mais que je n’agis pas. Donc, j’agis. Avec les faibles moyens dont je dispose, car je ne suis ni chef d’état, ni gouverneur de la Banque de France, ni leader d’opinion… Jusque là, tout va bien. Mais le doute s’instille à un autre niveau. D’accord, j’agis. Mais mon action a-t-elle réellement un impact ? Si je réponds par la négative, cela signifie que j’agis seulement pour me donner bonne conscience.

À force de chercher le consensus, on en arrive parfois au plus petit dénominateur commun.

Une nouvelle opération est organisée sur la Place de la République, où la mairie a fait dresser de grandes palissades qui dissimulent le chantier de la future halle commerciale. Comme pour faire oublier cette mascarade. XR veut sensibiliser la population en organisant une sorte de « happening » convivial. On a apporté des pancartes et l’apéro. Je nous regarde et j’ai l’impression qu’on est à côté de la plaque. Cela ressemble à un entre-soi de bobos qui boivent une bière en musique. Je me mets à part et me retrouve à échanger avec un autre militant qui a la même analyse que moi : « voici typiquement le genre d’actions qu’il ne faut pas faire, qui nous décrédibilise complètement ! »

Cet échange illustre la limite de l’action XR : à force de chercher le consensus, on en arrive parfois à se retrouver sur le plus petit dénominateur commun. Il faut dire qu’il est plus facile de recruter des militants pour un apéro dans la rue que pour une action risquée.   

La théorie de la capillarité

J’en ai lourd sur la patate. J’appelle ma fille. À 21 ans, elle a déjà un passé de militante : elle a fait la campagne dans l’équipe de Mélenchon à Paris lors des dernières présidentielles. Je lui confie ma déception, mes doutes, ma colère. Blasée, elle me répond : « Ça ne m’étonne pas du tout. Si tu savais comment ça fonctionne, dans le milieu politique… ; Il n’y a rien à en attendre. Moi, c’est pour ça que j’ai tout arrêté. C’est trop moche. Tu vas t’abimer pour rien…. »

Heureusement, tout n’est pas si noir. Rationaliste invétérée, je crois beaucoup en ma théorie de la capillarité. Si je mets un sucre dans un verre qui ne contient qu’un fond d’eau, que se passe-t-il ? Seule la partie inférieure du sucre est immergée. Mais l’eau va monter de grain en grain, lentement, par capillarité, jusqu’à imbiber tout le sucre. Si la société est le morceau de sucre, les activistes sont les grains du bas, ceux qui trempent dans l’eau – la conscience de l’urgence bioclimatique. Ils sont totalement imprégnés, mais leur conviction migre vers les grains adjacents, les humectent, et à leur tour, ces grains adjacents transmettront à leurs voisins les précieuses molécules. De même, mes convictions et mes choix de mode de vie influencent, à des degrés divers, mes proches, qui influenceront eux aussi leurs proches à des degrés divers. Lentement, l’information se répand et les pratiques se modifient. C’est la théorie… mais j’y crois très fort, à cette capillarité !

Atteindre une masse critique constitue l’horizon d’XR. Le mouvement se base sur la thèse d’une chercheuse américaine, Erica Chenoweth, qui a étudié sur plus d’un siècle une centaine de campagnes de protestation, violentes et non-violentes. Elle estime que non seulement ces dernières ont plus de chance de réussite, mais qu’il suffit de mobiliser 3,5 % de la population d’un État pour cela. Pour la France, il faudrait donc que 2,3 millions de personnes participent activement pour que la révolution XR soit un succès.

Et le Covid est arrivé…

Un être de quelques micromètres qui s’avère plus efficace que des milliers d’activistes… voilà qui réactive mes doutes. En l’espace de quelques semaines, le ciel se vide de ses avions, les magasins ferment leurs portes la consommation s’effondre. Je me promène en vélo dans une ville soudain libérée de ses voitures. C’est grisant. Le monde rêvé de l’ « après » semble là : des humains qui se recentrent sur l’essentiel, découvrent le yoga et la médiation, commencent à s’approprier des savoir-faire perdus, démarrent des cultures vivrières dans leur petit coin de jardin…. Le virus a réussi là où, à défaut d’échouer, nous n’avons pas réussi à instaurer un changement.

Manifestation contre la réintoxication du monde à Caen, 17 juin 2020. ©XR

Oui, mais jusqu’à quand ? Que se passera-t-il dans le « monde d’après »? Je me prends à rêver que le changement puisse être profond et définitif. Est-ce un rêve ? En suis-je à prendre mes désirs pour des réalités ? Tout de même, on ne peut nier que cette détention a un impact sur chacun d’entre nous. Il fissure nos certitudes. Il nous force à expérimenter un nouveau quotidien : plus lent, plus sobre. N’est-ce pas précisément la définition de la décroissance ? Et une décroissance massive n’est-elle pas, finalement, le seul objectif d’Extinction Rébellion ?

Dans cette optique, poursuivre l’action me semble maintenant dénué de sens. Par ailleurs, chez moi aussi cette période de confinement génère une soif de mise à distance, l’envie de tout mettre en mode « pause »… y compris mes engagements. Le moment me semble venu pour entamer une nouvelle période de régénération.

La collapsologie est un courant de pensée récent qui étudie les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle et ce qui pourrait succéder à la société actuelle.

Le concept de régénération est au cœur de l’esprit XR. De même que les écosystèmes doivent de régénérer, de même que les sociétés doivent se régénérer, chacun d’entre nous le doit également. Tout d’abord parce que l’engagement militant peut vite s’avérer épuisant moralement – voire délétère. La collapsologie, ne l’oublions pas, en a fait basculer certains dans un état dépressif. La prise de conscience des enjeux vitaux, la certitude de l’accélération de nos sociétés « droit dans le mur », le sentiment d’impuissance face à des élites sourdes, tout cela est lourd  à porter. C’est pourquoi cette notion de régénération est centrale dans les valeurs XR : prendre du recul pour mieux voir l’ensemble, se reposer pour restaurer ses forces, s’éloigner pour revenir plus sûr de soi.

La « culture régénératrice »

Ce concept tient une place importante chez XR. Cet ensemble de pratiques qui consistent à prendre soin de soi-même, des autres et du vivant s’appuient sur les travaux de Joanna Macy, écoféministe célèbre dans le monde anglo-saxon. Elle est une figure de l’écopsychologie, un champ encore peu exploré dans le monde francophone. Selon elle, l’urgence de la situation environnementale nécessite un « changement de cap » qui passe par une révision profonde de nos rapports avec la Terre et avec les êtres vivants qui l’habitent. Ce n’est qu’à cette condition que les mesures visant à diminuer nos émissions de gaz à effet de serre ou à préserver le vivant auront une chance non seulement de réussir mais de durer.

Avec le déconfinement, j’ai pris ma décision. Je quitte le mouvement. Je décide d’aller à une dernière réunion pour l’annoncer. Je retrouve les militants, mes amis, mes convictions. On parle de notre envie de ne pas revenir à « l’anormal ». Une nouvelle action nationale anti-pub est proposée le 16 mai. Après quelques hésitations, je décide d’en être. Je sais, c’est l’inverse de ce que j’avais décidé. C’est plus fort que moi : je ne peux pas admettre l’idée de tout lâcher, d’abandonner, de baisser les bras… de perdre tout espoir. J’ai du mal à m’imaginer simple spectatrice des efforts de mes amis d’XR. Allez, une dernière action et j’arrête ! Paradoxalement, je me suis davantage impliquée que lors de ma première opération anti-pub et j’ai éprouvé beaucoup de satisfaction. D’autant que dans le contexte de la crise sanitaire, les annonceurs n’ont pas immédiatement recouvert nos affichettes, comme c’est le cas habituellement. Nos messages sont restés visibles plusieurs semaines dans l’espace public.

Action nationale anti-pub XR Caen, 16 mai 2020. ©Emmanuel Blivet
Station de tramway à Caen, au lendemain de l’action anti-pub. ©Emmanuel Blivet

Néanmoins, ma décision est prise de suspendre mon implication en cette rentrée 2020. J’ai besoin de ce temps de régénération. Le durcissement de la répression, le flicage des individus, l’interdiction des rassemblements ont rendu le combat collectif quasi impossible. Dans un État de plus en plus répressif, comment poursuivre une action militante sans risquer de finir en garde à vue ou amochée par les forces de l’ordre ? Mon amie parisienne d’XR m’a raconté comment, récemment, des militants du mouvement avaient été embarqués par la police alors qu’ils posaient des affiches au sol au Trocadéro. Je suis convaincue que seules les actions fortes et musclées sont efficaces et, en même temps, je suis la première à ne pas vouloir m’exposer et passer 48 heures en garde à vue.

Pour moi, nous ne sommes plus dans un contexte de liberté d’opinion. Nous sommes muselés. C’est « ferme ta gueule et mets ton masque », avec 60 000 personnes qui ont la trouille. Le constat est amer, mais s’il n’y a plus d’alternatives entre des actions gentillettes ou la garde à vue, je préfère ne pas en être et continuer d’agir, individuellement, en accord avec moi même et mes convictions. Apprendre à nager seule, et quitter le grand bain.

Vous pouvez suivre le groupe XR Caen sur leur site internet ou sur facebook. Si vous avez apprécié cette nouvelle histoire, n’hésitez pas à parler de Grand-Format autour de vous et à faire abonner vos amis !

Emmanuel Blivet

Photographe indépendant à Caen, membre du collectif Grand-Format.
http://emmanuelblivet.com/