Dans mes premiers jours de travail à l’hôpital une personne m’a dit la santé va mal.
C’est fort.
Tout à coup on a envie de prendre des nouvelles de la santé,
de lui souhaiter un prompt rétablissement,
de lui amener des fleurs et des mots fléchés force 3.
Depuis les derniers confinements, qui a pensé à prendre des nouvelles de la santé ?
Personne n’a envie que la santé aille mal.
Personne n’a envie qu’un·e aimé·e soit moins bien soigné·e qu’iel ne pourrait l’être.
J’aimerais dire que personne ne rêve d’un système entièrement privatisé mais c’est faux.
Certains ont la capacité d’entretenir des rêves pourris.
Pourtant la santé n’est pas rancunière et au moment venu elle prendra soin d’eux aussi.
De ce que j’ai pu entrevoir la santé publique n’est pas au top mais elle tient.
Elle ne tient pas grâce aux politiques. Elle tient par les forces des équipes sur le terrain.
Et globalement par toutes les attentions qui lui sont portées malgré les vents contraires.
Merci * la santé * prends soin de toi.

Je m’appelle Antoine Giard. Je suis graphiste et artiste. Depuis le début de l’année je viens régulièrement au CHPC pour réaliser des reportages. J’aime comprendre comment les choses fonctionnent et partager ces découvertes. Bonne lecture ! *
* c’est comme ça j’ai
commencé chaque
numéro de la
collation particulière
1 Pierre Ligier,
Chargé du développe-
ment des publics pour le
Frac Normandie
2 Cindy Bernard,
Chargée de
communication pour
le CHPC
Février 2024 par là.
Je suis en vélo rue Caponière à Caen
et je croise Pierre1.
Faire du vélo m’accorde instantanément
+10pts de santé mentale.
Donc ça roule.
Pierre est mon voisin et il travaille au Frac – le Fonds Régional d’Art Contemporain. On discute et il me dit qu’il a pensé à moi pour tenter un projet au CHPC.
Le CHPC est l’hôpital public de Cherbourg. Son intuition c’est de mener un travail en lien avec la cuisine de l’hôpital. Il a imaginé qu’on pourrait augmenter le menu qui est diffusé sur les plateaux repas pour y diffuser d’autres contenus.
On se revoit dans un café et on discute de cette idée qu’il me propose.
Habituellement ce sont les artistes invité·e·s qui proposent les idées. Là il se trouve que Pierre a déjà une idée et
ça me va très bien.
Je viens de l’école de la commande en design graphique. J’aime construire sur des bases préexistantes.
On construit un projet qui revient à environ 12 000 €. L’hôpital est enthousiaste. On sent que Cindy2 qui va porter le projet avec nous est plus qu’une alliée. Tout est simple quand on discute avec elle. Ca se vérifiera tout le long de l’aventure d’ailleurs.
On envoie le dossier à la Drac.
En juin la commission dit félicitations, voici 8 000 € pour réaliser votre projet à 12 000 €.
Merci la commission mais ça va être juste.
On taille à droite à gauche pour gratter 4 000 € sans trop blesser le projet ni nous blesser nous. Continuer à faire bien avec moins c’est un vrai chantier.
On mange une glace pour se féliciter.
Globalement on fait ça bien et quelques aller-retours plus tard à Cherbourg on est prêt·e·s pour commencer vraiment le travail.


La collation particulière
Il y a les marées hautes et basses,
les lunes pleines et les lunes creuses
et puis il y a le goûter.
S’il y avait un dieu du goûter
j’irais à la messe.
J’aime bien le mot collation
C’est plus un bonus qu’un vrai repas.
Je choisis la collation particulière comme titre pour les publications.
Ce sera un goûter bizarre que j’espère aussi réconfortant que possible.
Aller à l’hôpital pour le travail
Je n’aime pas les hôpitaux.
Je n’aime pas les odeurs.
Je n’aime pas les couleurs.
Je n’aime pas les sons.
Je n’aime pas les matériaux.
Après plusieurs mois de calage ça devient concret d’un coup. Je déboule à l’hôpital un mardi à 7h15 avec toute mon humilité et un peu d’appréhension.
Pour la première fois je viens dans un hôpital pour travailler.
J’ai prévu de faire des mini stages dans des services comme la cuisine ou les archives.
Des métiers qu’on ne relie pas directement au soin mais qui en sont indissociables dans l’organisation de l’hôpital.
L’idée c’est de découvrir comment ces
services fonctionnent pour ensuite écrire un article et le partager dans tout l’hôpital. Je fais des visites, des entretiens, je discute. Je prends des notes et des photos quand c’est possible.
J’ai été présenté comme l’artiste en résidence. Ca donne des discussions intéressantes sur mon métier. On me demande mais c’est quoi ton art exactement ?. Mon art c’est de prendre des notes, c’est pas hyper impressionnant.
Une personne me dit que je suis plus journaliste qu’artiste. Je prends.
Rapidement je change mon approche et je me présente comme graphiste. Parfois je dis éditeur. Des métiers plus faciles à embrasser.
Ça me permet de vite embrayer sur ce que je vais faire de concret. On me demande si je suis payé pour faire ce travail à l’hôpital (la réponse est oui : 4860€ en tout).
J’aime bien parler d’argent. Raconter l’Urssaf et nos situations précaires. Faire des parallèles entre l’état de la culture et de l’hôpital public.


Je suis hyper intéressé par ce que je découvre dans les services. Je rencontre des personnes
bien accueillantes malgré leur rythme de travail soutenu.
J’essaye d’être à la hauteur, d’être impliqué, d’être vraiment à l’écoute.
Avec Pierre on continue de caler des histoires logistiques. On souhaite que les éditions soient déposées sur chaque plateau repas des patient·e·s. On visite la cuisine et on passe voir l’allotissement (le moment où tous les plateaux sont assemblés dans une immense chambre froide).
Chaque patient·e peut avoir une combinaison différente de menu. Une équipe de 5 personnes travaille à la chaîne pour assembler près de 500 plateaux repas à chaque service.
Ca me fait penser aux jeux vidéos où il faut préparer des commandes en restant super focus. Il y a plein de pièges possibles entre les plats et les accompagnements différents, les régimes avec ou sans sel… Il y a un niveau de concentration impressionnant.
Nous on veut s’insérer dans cette chaîne en déposant une édition format A5.
Ca rajoute un geste supplémentaire. 500 gestes bonus.
Quelques semaines après on est là, dans le frigo géant, pour faire ce geste.
Assez émouvant en vrai de déposer un à un les exemplaires sur chaque plateau. De voir défiler plein de noms d’inconnu·e·s et de leur adresser ce travail.
Le CHPC compte aussi deux Ehpad publics. Dans les Ehpads les personnes sont servies à l’assiette mais on s’organise pour faire parvenir des éditions en passant par les coursiers de l’hôpital.
On s’organise aussi pour que les éditions soient accessibles pour les personnels au self. Comme ça on touche vraiment tout l’hôpital.
Des formes simples
Pour l’écriture, je cherche à faire simple. Je sais que le public qui va recevoir les éditions est en situation de vulnérabilité. Je mets un peu d’oralité dans l’écriture. Je me dis que j’ai envie de faire comme un podcast à l’écrit. Je mélange des fun facts,du documentaire et de la prose tranquille.
Pour le design graphique idem : simple et lisible. Je travaille avec la font Luciole qui a été conçu pour être particulièrement accessible. Je cale des interlignes conforts. Je me dis que ça tient sur le contenu plus que sur la forme et qu’il faut y aller doucement en terme de sollicitation visuelle.


Pour la forme des numéros, le format est dicté par la place disponible sur le plateau repas.
Je peux caser un format A5 maximum. Au service Repro il y a des copieurs qui plient et agrafent en ligne. Je décide de faire une brochure de 8 pages A5 à l’italienne
(ou format paysage). Je valide cette idée car elle a deux avantages :
– je peux imposer deux numéros sur le format A3 de la machine et donc en tirer 2 simulta-
nément.
– je n’ai aucune perte de marges, juste un trait de coupe à faire et un numéro ne consommeb qu’une feuille A3. Je sais que la majorité des numéros sont voués à être jetés dans la foulée de leur diffusion. Je cherche une forme honnête en terme d’énergie et de matière première.
Au final, un numéro diffusé dans tout l’hôpital représente l’équivalent d’une ramette de 500 feuilles A3. Je commande un beau papier pour se démarquer des imprimés administratifs et offrir un peu de confort au toucher.
Apprendre à aimer les racines
L’hôpital c’est une grosse machine. Certains services sont invisibles.
On ne pense pas à archiviste en premier quand on demande à une personne de citer es métiers du monde hospitalier.
Ce que je cherche à brasser c’est ce qui se tisse ici-bas dans les services. Ici comme ailleurs, personne n’accomplit les
choses seul·e. On se focalise sur la performance des métiers
valorisés socialement.
Pourtant c’est bien un ensemble de gestes, une chaîne d’actions et d’attentions qui mène au succès d’une intervention.
Aussi éminent·e soit lae chirurgien·ne qui mène l’opération, si en amont le service de la stérilisation ne préparait pas aussi bien les ustensiles nécessaires, l’ensemble pourrait facilement être un échec.
Entre deux sessions à Cherbourg, Pierre visite l’hôpital de Saint-Lô pour un autre
projet.
Il me partage un schéma réalisé par l’architecte de l’hôpital Paul Nelson.
« Pour expliciter son concept, Paul Nelson
va comparer l’hôpital-bloc à un arbre : le
plateau technique et les consultations ex-
ternes situés au rez-de-chaussée, d’une part,
les services techniques (cuisines, buanderie,
pharmacie, chaufferie…) basés au sous-sol,
d’autre part, qui irriguent l’ensemble du
bâtiment, peuvent être assimilés à la souche
et aux racines de l’arbre.
Dans le tronc passent les colonnes
d’ascenseurs et aux escaliers.
Les branches représentent quant à elles les
étages d’hospitalisation.»✳


On apprend à aimer les fleurs, les feuilles luisantes et les fruits. On n’apprend pas à aimer
les racines. On pourrait regarder une pomme et dire merci les racines.
Là encore on peut voir un parallèle avec les métiers de la création. On connaît peu les personnes qui fabriquent ou impriment les œuvres. Signer l’œuvre a toujours plus de valeur que de la produire.
On peut se redire que c’est rare qu’un geste technique soit uniquement un geste technique.
Faire quelque-chose ce n’est jamais juste faire quelque-chose. Chacun·e le fait à sa façon.
Ce qui compte aussi c’est tout ce qu’on met autour de ce geste. À l’hopital tout le monde fait des gestes, mais surtout réalise un paquet de choses périphériques au geste.
Au delà des normes, de la performance, des cahiers des charges c’est sûrement dans cette constellation périphérique que ça se joue.
Merci à toustes les personnes qui m’ont intégré un temps dans cet espace.
Au fait : il n’y aura jamais de frites à l’hôpital public pour les patient·e·s. Ni à l’hôpital privé d’ailleurs.
Faire des frites à l’hôpital en suivant les normes sanitaires reviendrait à faire de la purée. La purée c’est bon mais ce n’est pas des frites. La sécurité a toujours un coût. Parfois il est question de libertés individuelles, parfois de pommes de terres molles.
Vives les frites, vive l’hôpital public.

Le hasard fait parfois bien les choses. À l’automne 2025, alors que l’intervention d’Antoine Giard au CHPC arrive à son terme, le Frac poursuit son engagement auprès des publics de la santé avec une nou- velle tournée d’OPUS, l’appareil à exposition. C’est un dispositif itinérant « tout en un » qui permet de présenter des œuvres dans des lieux qui n’ont pas de surface d’accrochage sous le coude. L’outil idéal à installer dans les hôpitaux. C’est par l’intermédiaire d’OPUS que le partenariat entre le CHPC et le Frac s’est mis en place. C’est aussi (et surtout) parce que Séverine Karrer, la directrice, et Cindy Bernard, la chargée de communication, sont convaincues du rôle essentiel de la culture en milieu hospitalier. Et ça, c’est précieux.
Novembre 2025, OPUS fait donc étape au Centre Hospitalier Mémorial France Etats- Unis de de Saint-Lô. Nouvelle itinérance, nouvelle exposition et grande découverte. Conçu par l’architecte Paul Nelson entre 1948 et 1956, Le CH de Saint-Lô est le premier hôpital-bloc d’Europe. Sa structure fonctionnelle tout en hauteur tranche avec la distribution pavillonnaire d’hôpitaux plus anciens. En parcourant l’établissement et en me documentant sur son auteur, un élément résonnant très fort avec le projet d’Antoine apparaît clairement. 70 ans (et 86 kilomètres) séparent l’architecture de l’action artistique, mais une réflexion commune autour de la notion de soin et de la place de l’art dans la santé les rassemblent.
Pour expliquer son concept, P.Nelson propose une analogie avec la structure d’un arbre et illustre sa réflexion par un dessin annoté. Dans cette architecture verticale, on part du bas pour alimenter le haut.
Au sol, les services techniques, logistiques et administratifs veillent sur la ramure.
En hauteur, les services de santé se mobilisent pour les patients. L’hôpital-arbre ne fonc- tionne que si son système racinaire, son tronc et son houppier ont la forme : pas de racines, pas d’arbre / pas de branches, pas d’arbre. Dans cet équilibre fragile, l’ensemble du per- sonnel est entièrement tourné dans le soin des personnes hospitalisées. TOUT EST SOIN. Soigner l’hôpital, c’est soigner les gens qui le font vivre, c’est soigner les patients.
Le dessin de Paul Nelson dépasse la simple explication d’une architecture novatrice. C’est une image de l’organisation interne de l’hôpital qui a besoin de tout le monde pour assurer sa mission de soin. Par extension, c’est aussi une belle illustration du travail conduit par Antoine Giard au CHPC de Cherbourg. Pendant une année, Antoine s’est intéressé de près à ce qui se passait dans ce grand arbre. Il est allé au plus près des racines pour rencontrer les professionnels de services méconnus auxquels on ne pense pas forcément.
Quelques sessions d’accrobranche lui ont permis de rencontrer les soignants de différents services de santé. Il a même passé du temps dans un Gros Hêtre ! (C’est le nom de l’EHPAD de Valognes). En tant qu’artiste-arpenteur, il a su se faire discret et s’intégrer à l’hôpital pour observer, voir, écouter et récolter des témoignages. En tant qu’artiste-reporter, il a cherché à montrer que le traitement des patients et les soins qui leur sont apportés étaient le résultat d’une synergie entre toutes les strates de l’hôpital. En tant qu’artiste-graphiste-imprimeur et avec l’aide des personnes citées dans cette édition, il a pu concevoir, imprimer et diffuser 5 numéros de La Collation Particulière sur les plateaux-repas de l’ensemble des patients et du personnel du CHPC. Soit 3500 exemplaires distribués ! (On s’excuse auprès des vrais arbres…). Pendant un court instant, la résidence d’Antoine est venue se greffer à l’activité du CHPC. On espère que le projet aura porté ses fruits et qu’il pourra, plus tard, s’exporter dans d’autres établissements de santé.
Un autre Paul (Klee) a dit : « L’art ne repro- duit pas le visible, il rend visible. ». C’est l’essence même de ce projet : redonner à voir l’engagement de l’hôpital public qui plie mais ne rompt pas. Espérons que ça tienne.
Pierre Ligier

La mémoire vive de l’hôpital

Au sens propre

Cette publication existe grâce à la volonté et à l’engagement :
du Frac Normandie et de son équipe, notamment Pierre Ligier
et du CHPC, notamment Cindy Bernard.
merci :
Christophe Piednoël et toute l’équipe de la cuisine,
Sandrine pour la repro, Olivier pour le courrier, Pascal pour les archives, Julien pour la blanchisserie, et tous les personnels du CHPC qui ont facilité la réalisation de ce projet.
Séverine Carrer, directrice du CHPC pour son attention et sa contribution à la présente édition,
l’équipe du Frac pour le suivi administratif, la communication et la relecture,
Camille Miossec de l’Artothèque de Cherbourg pour son accueil : longue vie à l’artothèque,
Thomas, Jennifer, Agathe & Zoé pour l’hébergement et les bon moments partagés en rentrant de l’hôpital.
Toustes les copaines, amours et collègues qui m’accompagnent.
Un merci particulier à Pierre Ligier pour les portes ouvertes, le soutien et les glaces à l’avocat.
La collation particulière a bénéficié du soutien de la Drac Normandie dans le cadre du dispositif Culture Santé et Médico-social et du CHPC.
Je n’utilise pas les réseaux sociaux,
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J’entretiens la résidence continue – un journal en ligne – que vous pouvez
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