Avril 2026

Une justice pour réparer

Marylène Carre et Annick Kamgang (illustrations)

Le travail de préparation a commencé trois mois avant, coordonné par Séverine Adeline. Elle n’a pas eu trop de mal à trouver des auteurs susceptibles de participer, d’autant que le centre pénitentiaire de Caen est spécialisé dans les affaires de mœurs. En revanche, il a été plus difficile d’approcher des victimes, invisibilisées et souvent silencieuses. Si la loi Taubira leur permet d’être informées sur leur droit de participer à une mesure de justice restaurative, encore faut-il qu’elles le soient.

Dans les commissariats, il est quasi systématiquement oublié dans la liste déjà longue des droits à faire connaitre aux justiciables. Au sein des associations d’aide aux victimes et d’une manière générale, chez tous ceux qui interviennent auprès d’elles, on craint que la justice restaurative ne vienne réveiller le traumatisme. « Pourquoi tu fais ça ? Tu ne veux pas passer à autre chose ? » interrogent les amis de Karine Vernière, quand elle leur fait part de sa volonté de participer à une rencontre. Comme si elle pouvait passer à autre chose.

La sortie du film « Je verrai toujours vos visages » de Jeanne Herry en 2023, qui raconte une rencontre entre condamnés et victimes, sera déterminante. Le film est projeté au sein de la prison et à l’extérieur, au cours de ciné-débats. « Des victimes, sans se présenter comme telles, sont venues me voir à la fin de la rencontre et ont repris contact avec moi », raconte Séverine.

Des médiatrices en mode avion

La rencontre repose sur un binôme de médiatrices : Audrey Burlé, psychologue clinicienne, qui travaille depuis vingt ans au ministère de la Justice et depuis trois ans au SPIP, et Oriane Viaud, juriste spécialisée en droit pénal et sciences criminelles, conseillère pénitentiaire depuis quatre ans. « Dès le premier jour, nous sommes devenues « on », un binôme indissociable. Aucune de nous n’aurait pu porter le groupe seule. » 

Quatre entretiens préalables ont lieu avec chacun.e des huit protagonistes, soit 32 rendez-vous, en prison pour les auteurs et dans un lieu neutre et safe pour les victimes, souvent les locaux d’une association. Jamais chez elles. Le but de ces entretiens est d’aider victimes et auteurs à exprimer ce qu’ils attendent et à les préparer à ce qui pourrait se passer. « Est-ce que ce sera supportable pour toi ? Comment tu vas réagir ? Comment tu vas expliquer ta colère ? » Le tutoiement est de rigueur dès le départ, pour mettre tout le monde à égalité. On s’appelle par son prénom.

La médiatrice en justice restaurative pratique l’écoute attentive. Elle ne prend pas de note, ne reformule pas, n’ajoute rien. Elle ne va pas dire si c’est le moment, entendable, pertinent… « On sort de notre posture habituelle, expliquent Audrey et Oriane. En tant que conseillère, je peux rappeler à un auteur qu’il n’est pas la victime. En tant que psy, je peux chercher à rassurer et orienter. Au contraire, l’animatrice en justice restaurative est en mode avion, c’est-à-dire dans une posture non interventionniste. » Elle connait le chemin, mais c’est la personne qui chemine elle-même.

La médiatrice n’est ni d’un côté, ni de l’autre. Elle n’est pas impartiale, mais « pluripartiale ». « Les victimes ne se sentent jamais crues et les auteurs sont toujours dans la suspicion de ce qu’ils pensent. Ici on part du principe que le ressenti et la parole de chacun sont légitimes. Personne n’est expert pour eux, ils sont leur propre expert, responsables de ce qu’ils disent, mais aussi de ce qu’ils ne disent pas. La seule limite qu’on leur impose est de respecter la parole de l’autre, ne pas l’accuser de mentir ni se montrer violent. »

Des attentes et beaucoup d’appréhension

Les auteurs veulent souvent savoir ce que devient la victime. « Tant qu’elle ne va pas bien, je ne peux pas aller bien. » Ils veulent « comprendre les répercussions » de leur acte, « se confronter aux séquelles » des victimes pour « ne pas reproduire la violence ». Ils n’ont pas pu s’exprimer dans le cadre du procès, parce que « tout ce que vous dites pourra être retenu contre vous. Alors on en dit le moins possible. »

Les victimes, elles, viennent « se libérer », « dire leur histoire », « comprendre ce qui leur est arrivé », « dépasser la peur de l’autre », « retrouver confiance en l’humanité ». Elles cherchent une réparation, que ni le procès ni la peine éventuelle n’ont apportée. « Mais ça fait très peur d’y aller », confie l’une d’entre elles. « Lors des premiers entretiens, je me rends compte que je suis dissociée, se souvient Karine. Je raconte l’histoire d’une autre, mais je veux y aller. »

Les quatre victimes se retrouvent une première fois en prison, sans les auteurs, pour anticiper la future rencontre. Karine est la plus âgée du groupe ; la plus jeune a 20 ans. Elles ont toutes été victimes de viol et pour trois d’entre elles, au sein du couple. Quand approche le jour J, Karine voit sa détermination s’effondrer. Audrey et Oriane, elles, n’ont presque pas dormi de la nuit.

Face à face

Le jour même de la rencontre, la prison de Caen est en deuil. Deux agents pénitentiaires originaires de Caen ont été tués par un commando lors du transfert du détenu Mohamed Amra, au péage d’Incarville, dans l’Eure. Malgré cela, et dans un climat pesant, l’administration pénitentiaire décide de maintenir la rencontre, préparée depuis des mois. Les participant.e.s n’apprendront le drame qu’en quittant la séance.

Karine se remémore les premiers instants. « Je suis oppressée, stressée. On entre les premières, on les attend, je suis face à la porte. Quand le premier entre, j’ai une boule énorme. » Mais les hommes qui s’avancent ont les yeux baissés et eux aussi, la boule au ventre. Ils n’ont ni combinaison, ni menottes comme dans les films américains. Les deux médiatrices rappellent les règles : bienveillance, respect de la parole de l’autre. La personne qui parle est celle qui a le bâton de parole.

À leurs côtés, comme le veut le protocole, il y a aussi deux « membres de la communauté » : des personnes bénévoles, formées à la justice restaurative, qui contribuent à ce que les échanges soient apaisés. Elles ont préparé une collation pour la pause, dans un coin de la salle. Il y a Antoinette Durel, magistrate à la retraite, ex-présidente de la cour d’appel de Caen et Sandra Heiblé, éducatrice spécialisée dans le handicap et ancienne aumônière en prison. Antoinette a pu mesurer dans sa carrière l’état d’insatisfaction laissé par un procès à la victime. « Le procès a pour but de reconnaitre ou non la culpabilité. Pas le pourquoi ». » Sandra s’est rendue compte en prison que les soi-disant monstres étaient aussi des victimes. « J’ai dépassé ma vision manichéenne. »
Les membres de la communauté n’interviennent pas dans les échanges. « Il faut accepter d’être juste là, présentes et bienveillantes. » Elles séparent physiquement les deux parties, du fait de la répartition des chaises, et jouent un rôle de pare-feu. « Au départ, les auteurs, qui n’osaient pas regarder les victimes dans les yeux, s’adressaient à moi », explique Sandra.

Les médiatrices demandent à chacun de donner sa « météo du jour » et de formuler ses attentes. Au second tour de table, tous vont raconter l’infraction qui les concerne, d’abord les victimes puis les auteurs. Karine a le bâton de parole. Elle commence à raconter son histoire puis se met à pleurer, jusqu’à ne plus pouvoir parler. « Toutes les protections sont tombées : je n’ai plus ma posture de psy, de mère, je suis face à moi-même. Je ne vois plus les autres, c’est le silence dans la pièce. » Un silence bienveillant. Karine est cramponnée au bâton de parole et tous la soutiennent du regard. Par la suite, l’histoire des autres viendra « éveiller des choses à l’intérieur de moi ». À la fin du tour de parole, quand tout le monde a terminé son récit, ce sont huit souffrances qui se sont exprimées. Avant de se quitter, deux auteurs s’approchent de Karine : « Grâce à toi, on a compris ce qu’est un viol conjugal. »

Lâcher prise

Durant la semaine qui sépare les deux premières rencontres, le film Après le silence, sur le viol conjugal, passe à la télé. L’un des auteurs l’a regardé. Il revient voir Karine. « Tu m’as ouvert les yeux. Je prends conscience de mon comportement et tout mon univers bascule. » Karine est enthousiaste : « C’est trop bien. Il est en fin de peine, je me dis qu’il ne va pas récidiver, qu’il faut mettre de la justice restaurative partout ! »

Comme chacun a déjà raconté « son viol », on peut rentrer dans le vif du sujet. Les victimes parlent des blessures qui ne se referment pas, des vies bouleversées, des corps martyrisés. Les condamnés, qui s’estimaient être les seuls à payer, prennent conscience des répercussions de leurs actes.
– Auteur : Je vais payer toute ma vie pour cet acte
– Victime : Moi je vais voir un psy toute ma vie 

Antoinette, l’ancienne magistrate, n’a pas fait un procès d’assise sans verser une larme. Pourtant, jamais elle n’a entendu d’échanges d’une telle intensité. Il n’y a plus de faux semblant. « Les participants parlent avec leurs tripes et on ne sait pas jusqu’où ça va aller. » Il faut entendre l’autre ; il faut dire ce qui est indicible. « Le protocole nous a sauvé, estime Oriane, la médiatrice. Le bâton de parole pouvait paraitre infantilisant, mais il permet de respecter la place de chacun. Dans les moments de crise, il est nécessaire. »

Au fur et à mesure des rencontres, les participants parviennent à lâcher prise et faire confiance au groupe. Les auteurs, qui avaient peur de se confronter à la colère des victimes, acceptent désormais de les regarder dans les yeux. Les victimes, qui pensaient parler à des monstres, découvrent d’autres victimes. Tous ces agresseurs ont eux-mêmes subi ou assisté à des violences dans leur existence. Le fossé qui sépare les deux parties s’atténue. « Le monstre est sorti » mesure Karine.

Un auteur exprime le fait qu’il a le sentiment d’avoir été, non pas l’acteur d’un viol, mais d’une folie à deux, consentie. Prise en flagrant délit par son mari, la femme l’aurait accusé de viol pour se sauver. Vrai, faux, peu importe puisque la justice a déjà tranché. Aujourd’hui, ce qu’il veut exprimer, c’est son sentiment d’injustice. Karine ressent de la compassion.

Sauter en parachute en faisant de la dentelle

Chacun tente de faire un pas vers l’autre, parfois maladroitement. Il arrive que le ton monte, que l’échange se termine sur une incompréhension mutuelle. Ou pire, un déni de responsabilité : « J’avais envie ». Une fois, l’un des auteurs a un geste indélicat, mimant un acte sexuel, qui a choqué les victimes. Tout le dispositif a menacé de s’effondrer ; l’une des victimes a évoqué ne plus vouloir revenir. Mais elle est revenue. Lui s’est excusé. « Malgré tout, ils ont tous décidé d’aller jusqu’au bout, parce qu’ils sentaient qu’ils n’auraient pas d’autre chance, observe Audrey. Si je m’arrête, si je fuis, ça me hantera toute ma vie. Il faut que je trouve le moyen de reprendre le pouvoir. » Le protocole prévoit qu’un psychologue, associé à la démarche, peut être sollicité à tout moment par les participants.

En cinq semaines, des changements sont déjà visibles. Une participante a décidé de reprendre son vrai prénom. Une autre est arrivée, d’une séance à l’autre, métamorphosée physiquement, plus coquette, les cheveux détachés.  
Après chaque rencontre, un petit debrief a lieu avec chacun des groupes, avant de rejoindre sa cellule ou son logement. Karine se souvient combien le passage de sas successifs pour sortir de la prison est aussi un sas vers le retour à la vie « normale ». « J’avais l’impression de remettre mon costume, de me redissocier. » Pour les animatrices aussi, les séances sont épuisantes. « Même si on intervient peu, on est dans l’hyper attention, pour s’assurer que tout le monde va bien », détaille Oriane. « Elles pouvaient nous appeler la veille, on les ramenait chez elles », complète Sandra. À chaque rencontre, Audrey a l’impression « de sauter en parachute et faire de la dentelle en même temps ».

Reprendre le chemin de sa vie

La dernière rencontre a lieu début juillet. L’été commence. Pour Karine, les douleurs reviennent. À la veille de ses 50 ans, elle apprend que sa plainte a été classée sans suite : « Infraction non suffisamment caractérisée ». C’est aussi le début du procès des viols de Mazan. Karine éprouve d’abord un soulagement de ne pas avoir à vivre un procès. « J’aurais dû prouver mon innocence. Est-ce que j’aurais eu la force ? Que m’apportera la justice ? Condamné ou pas, ça ne changera rien à ma vie. Mes blessures seront toujours là. » Pendant 15 jours, elle a eu la sensation d’être libérée, avant d’être envahie par un sentiment d’injustice qui l’engloutit. « Avoir attendu tout ce temps pour ça ? La violence de la réponse judiciaire attise ma douleur. »

En octobre a lieu la rencontre bilan entre les participants. Le plus vieux des détenus, qui était plutôt resté en retrait, explique qu’il a recommencé à voir son fils, à avoir des projets.  Un autre a décidé d’aller demander pardon à sa propre victime. « En cinq séances, j’ai plus appris qu’en dix ans de psy. » Un autre a changé son regard sur la femme, ce que son environnement familial et culturel ne lui avait pas permis jusque-là. Du côté des victimes, certaines disent qu’elles ressentent à nouveau des émotions. Qu’elles ont retrouvé le sommeil.

Camille Launay, cheffe de service à l’ACJM, association mandatée par le ministère de la justice pour accompagner les auteurs et victimes d’infractions, mesure l’effet de la justice restaurative sur les victimes participantes. « Elles se libèrent des stratégies d’évitement qui jusqu’à présent leur minaient l’existence : elles peuvent à nouveau sortir, faire leurs courses, se libérer les cheveux. Elles quittent progressivement leur statut de victimes ».

« La justice restaurative ne solutionne rien, mais c’est mieux avec que sans ».

Lors de ce dernier rendez-vous, les participants peuvent s’offrir des « souvenirs ». Un détenu est venu avec un tableau qu’il a peint en prison. Karine a apporté des livres pour chacun des auteurs. Elle a changé son regard sur les hommes. « Avant je les condamnais en bloc. Maintenant je me dis qu’il n’y a ni gentil ni méchant, seulement des enfants qui ont grandi avec leur souffrance. » La justice restaurative lui a permis de se sentir légitime dans sa démarche à porter plainte, même si celle-ci n’a pas abouti. 

« Bien sûr que ce que j’ai vécu n’est pas normal et j’ai pu l’exprimer sans filtre. Dire ce que je ressens, comment tout est morcelé à l’intérieur de moi. C’est quelque chose que je ne dis ni à ma psy, ni dans un cercle de victimes, peut-être pour les épargner. Mais face à des agresseurs, je n’avais plus aucune raison de me retenir. Je voulais les mettre en face de ma réalité, de ma souffrance. Pour qu’ils ne recommencent pas, il faut qu’ils comprennent. Les autres filles étaient au même endroit que moi. On a toutes été authentiques. » Karine ne sait pas si cela a servi à quelque chose. La peine est à vie. « La justice restaurative ne solutionne rien, mais c’est mieux avec que sans ».

Pour les animatrices, cette première rencontre est porteuse d’espoir. Audrey est convaincue qu’on peut tout dépasser par la parole et la relation humaine, qu’auteurs et victimes ont la même capacité d’écoute. Pour Sandra, c’est la preuve que le dialogue peut être rétabli. « Je ne sais pas ce que ça vient régler, je ne sais pas si ça limite la récidive, admet Séverine. Mais ça permet de prendre moins de place dans la tête et c’est déjà beaucoup. »

Dans le troisième épisode, Grand Format s’interroge sur l’impact de la justice restaurative sur les participants et sur l’avenir de cette « justice des gens ».

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Cette enquête a été publiée sous la forme d’un roman graphique dans La Revue dessinée, dont sont issues les illustrations de cet article. Vous pouvez vous la procurer en librairie.

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