Septembre 2020

XR : les nouveaux rebelles de l'écologie

Texte : XR / Photos : XR et Emmanuel Blivet

Premiers contacts avec XR

Face à l’urgence écologique, le mouvement Extinction Rébellion a choisi la désobéissance civile. Dans toute la France comme à Caen, des groupes locaux se constituent et inventent de nouvelles formes de lutte. Récit d’une militante.

Chez Extinction Rébellion, les lieux de réunion sont souvent confidentiels. Ça se confirme pour moi : errant d’adresse en adresse sous la pluie de novembre 2019, je mettrai vingt minutes à trouver le lieu de rendez-vous. Du coup, j’arrive en pleine réunion ; le salon qui tient lieu de QG est plein à craquer. Je me glisse sur un canapé fatigué. Je me sens observée à la dérobée. Pas étonnant : nous sommes en pleine crise des gilets jaunes, les RG tentent d’infiltrer différents groupes, les milieux militants sont sur leurs gardes.

Originaire d’Amérique du Nord, le Black Friday est un évènement commercial qui se déroule fin novembre, après la fête traditionnelle de Thanksgiving. C’est le début de la période d’achats des fêtes de fin d’année, et l’occasion pour les commerçants de proposer des réductions importantes.

La semaine précédente, en me promenant dans le centre-ville de Caen, une déferlante d’affiches à la gloire du Black Friday a brusquement réveillé ma conscience. J’avais rejoint, puis quitté, le groupe XR un an auparavant. L’imminence de cette grand-messe de la consommation de masse m’a lancé un appel : tu ne peux pas rester sans rien faire !

Dans ce salon vieillot qui fait office de salle de réunion, je découvre les milieux militants. Pour l’instant, j’en suis très éloignée. Ma sensibilité pour les sujets écologiques ne se traduit que par l’évolution de mon mode de vie, de manière finalement bien conformiste : abandon de la voiture pour le vélo, adhésion à un jardin partagé, zéro déchet… Frustrée par la lenteur de la transition, j’ai envie d’agir pour accélérer les choses. Il n’est plus temps de tergiverser devant le peu de temps qu’il reste pour éviter l’effondrement de l’ensemble des écosystèmes de notre monde. Un sablier enchâssé dans le globe terrestre : c’est le symbole d’Extinction Rebellion.

Intervention d’XR lors des voeux du maire de Caen, le 18 janvier 2020, pour dénoncer le projet de centre commercial de la Place de la République. Une coupure de courant « sauvage » a plongé la cérémonie dans le noir. ©XR

Extinction Rébellion

Une revendication : l’urgence climatique. Deux moyens : la désobéissance civile et la non-violence. Le mouvement Extinction Rébellion s’est créé à l’automne 2018 au Royaume-Uni et depuis, « XR » ne cesse d’essaimer à travers la planète. En France, le mouvement s’est déclaré publiquement le 24 mars 2019 sur la place de la Bourse à Paris. Depuis, et plus encore après que les médias français aient diffusé les images des militants XR en train de se faire arroser de gaz lacrymogène à bout portant sur le Pont de Sully, le 28 juin 2019, des centaines de gens éparpillés et jusque-là inconnus les uns des autres, ont formé ou rejoint des groupes locaux partout dans l’Hexagone, de Dunkerque à Toulouse, d’Arles à Besançon. XR rassemble désormais des dizaines de milliers de militants qui s’appellent des « rebelles », prêts à s’engager dans des actions illégales de blocage d’institutions, d’entreprises, de lieux publics symboliques ou stratégiques comme des ponts, des routes ou des aéroports, pour dénoncer l’inaction face au dérèglement climatique et à l’extinction de la biodiversité. Le mouvement se veut non-violent, basé sur la bienveillance entre les activistes et sans aucune hiérarchie. Ce programme a fait l’effet d’une bourrasque dans le paysage du militantisme. Extinction Rébellion France, parti d’une poignée de motivés, revendique aujourd’hui plus de 10 000 membres.

À Caen, le groupe local s’est constitué en octobre 2019, peu avant le lancement de la   grande « Rébellion internationale d’octobre », qui a vu pendant une semaine les mouvements XR de plusieurs pays du monde mener des actions de blocage dans leurs capitales. À Paris, ils ont occupé pendant seize heures le centre commercial Italie 2 et son lot de marques globalisées. À Caen, c’est un petit groupe qui prenait d’assaut le Mac Donald’s. Ce sont eux que je retrouve dans le salon du centre-ville, converti en QG d’XR. Quadragénaire bien pesée, quatre enfants, analyste de données en freelance, je me sens atypique dans cette joyeuse compagnie… mais pas tant que cela. Car la variété des profils est une réalité au sein d’XR. Même si la majorité des militants ont plutôt entre vingt et trente ans, on verra passer dans le groupe plusieurs retraités. De même, de nombreux « rebelles » font comme moi leur entrée dans le monde militant.

Le rêve XR

Flash-back : ma première rencontre avec XR date de fin 2018. Des articles de la presse généraliste m’avaient intriguée. Un groupuscule d’écologistes activistes, prêts à renverser le monde pour en faire advenir un nouveau, plus vert, plus humain ? Voilà comment le rêve XR m’est apparu. Pas facile d’entrer en contact à cette époque : le mouvement était encore assez confidentiel. Il fallait montrer patte blanche et trouver le relais local.

Je me connecte sur le site XR, parcours le forum de discussion et jette un coup d’œil aux membres du réseau. Je suis interloquée par les profils affichés. Altermondialistes ayant tout plaqué pour aller vivre en Lozère, anciens publicitaires faisant un tour du monde à la voile… Il y a presque une surenchère entre eux : à celui qui affichera le mieux sa radicalité. Mais est-ce le reflet de leur réalité, ou celui de leurs désirs ? Du coup, je me sens très conventionnelle, otage d’une vie très étriquée. Et pas forcément à ma place… Je décide quand même de prendre contact avec le relais local, j’envoie un message. Il me rappelle aussitôt et la conversation prend tout de suite une tournure différente. Il me convainc que chacun a sa place dans le mouvement. Il me propose de participer à une réunion d’information pour les nouveaux arrivants. Il y a quelques curieux comme moi. On fait un rapide tour de table puis le jeune homme que j’avais eu au téléphone nous parle tout de suite des enjeux climatiques, de l’urgence de changer de paradigme. On échange sur des idées, des convictions ; il n’est pas encore question d’actions concrètes. Lui est prof d’arts martiaux, très indépendant d’esprit. Je suis séduite par sa sincérité et son implication. J’ai envie de le suivre. C’est peu dire que XR est un groupe basé sur les affinités : c’est même un des socles du mouvement.

Vendredi 29 novembre 2019, jour de Black Friday, 300 lycéens du mouvement « Caen en lutte pour l’Environnement » et XR manifestent pour le climat, avant d’occuper pendant plus d’une heure le centre commercial Paul Doumer. Ils seront délogés par les forces de l’ordre. ©XR
Opération « Plasticattack » à l’hypermarché Leclerc de Caen le 16 novembre 2019. Les militants d’XR proposent aux clients de les débarrasser de leurs emballages inutiles. Cinq caddies sont remplis. L’opération est plutôt bien accueillie par les clients. ©XR

Un an plus tard, je constate que XR a bien changé. Les activistes sont plus nombreux, de profils plus variés, ils semblent plus motivés et plus actifs. L’organisation est rodée : tours de paroles, signes cabalistiques pour signifier son désaccord ou son approbation, prise de notes pour un compte-rendu, généralisation des « pseudos », utilisation rompue des réseaux sociaux… Une approche finalement très « professionnelle ». Le groupe a l’air d’être résolument tourné vers l’action. Je me reconnais dans tout ça. Je décide de me mettre au boulot pour XR !

Qui dit affinités dit cooptation

Je parle de mon engagement à une amie de longue date, cadre dans la fonction publique doublée d’une virulente représentante syndicale. Le mouvement l’intéresse d’abord pour son fonctionnement. Véritable entomologiste des organisations, elle est immédiatement intriguée par l’aspect protéiforme du mouvement. Par son caractère horizontal aussi, aux antipodes des structures hiérarchiques qu’elle pratique, y compris dans le monde syndical. Elle décide de prendre contact avec XR à Paris pour mieux comprendre le fonctionnement. Ce sera pour elle une révélation ! Elle est aujourd’hui très active dans son groupe et connaît les valeurs d’XR sur le bout des doigts.

Pour elle également, la première immersion est étrange. Je suis moi-même en réunion XR quand elle m’envoie, depuis la « réunion d’accueil des nouveaux » à laquelle elle est invitée, un texto qui me fait mourir de rire : « Bon, je suis à la réunion XR. Pour l’instant ça ressemble à une réunion des alcooliques anonymes ! » Tours de parole, climat de respect et d’empathie, invitation à exprimer ses ressentis… Sa remarque est judicieuse.

Action contre l’ouverture des commerces le dimanche, le 8 décembre 2019. Les militants visent les grandes enseignes ouvertes ce jour-là. ©XR

Le mouvement est pourtant loin d’être univoque. Les sensibilités, notamment politiques, peuvent différer – et diverger. La tonalité générale est de gauche, avec un spectre qui peut aller loin à l’extrême gauche, mais sans exclure les autres sensibilités – et c’est là que les discussions commencent. Lors d’une réunion, après un débat sur les cibles prioritaires, un nouvel arrivant brise les sacro-saints ‘tours de parole’ en lançant à la cantonade : « Eh mais dites donc, rassurez-moi, on est bien tous anticapitalistes ici ? » Grand silence, regards gênés, rires en coin. Un des piliers du mouvement s’exprime « Moi, à titre personnel, je ne suis pas anticapitaliste, mais la plupart des autres, oui ».

Meeting de campagne du maire sortant, Joël Bruneau, le 23 janvier 2020. Les militants d’XR ne seront pas autorisés à entrer. ©XR

L’incident n’aura pas de suite, mais laisse deviner les inévitables divergences de vues sur les objectifs à atteindre et les moyens à employer. Le thème de l’action non-violente est ainsi un débat récurrent. C’est un des principes de base d’XR, mais les interprétations peuvent différer. Dégrader des installations ou du matériel, est-ce de la violence ? Régulièrement, cette question de l’action légitime revient sur le devant de la scène, donnant lieu à des débats passionnés… et souvent interminables. Chaque fois qu’il y a un désaccord entre nous, nous débattons et cherchons le consensus. Mais si nous n’arrivons pas à l’atteindre, à bout d’arguments, on procède à un vote sur les actions à entreprendre. Ceux qui ne sont pas d’accord n’y prendront pas part, mais n’empêcheront pas les autres d’agir. Justement, il est temps pour moi de passer à l’action…

La suite de ce récit sera publié mercredi prochain. Bonne semaine!