Novembre 2020

Des USA à Caen, l’incroyable destin de Melvin McNair

Simon Gouin et Nadia Mazari, Emmanuel Blivet (photos)

Pirates

Il y a des actes, rares, qui peuvent changer irrémédiablement le destin d’une vie. Celui que Melvin et Jean s’apprêtent à réaliser, en 1972, en fait partie.

Dans la maison d’un ghetto noir de Détroit, Melvin, Jean et leurs colocataires réfléchissent à ce qu’ils peuvent faire, ensemble, pour la cause des noirs.

« On discutait constamment de ce qui se passait autour de nous. Le mouvement était à la maison. Une quête de découverte de soi, mais aussi comment être utile à la communauté afro-américaine et à la cause des noirs. Seulement, on ne pouvait pas participer », raconte Jean, dans le documentaire : La révolte et l’exil.

« On n’aurait plus à se cacher, on pourrait enfin se tenir debout en Algérie et se défendre contre ce qui se passait aux USA. »

Entre Détroit et Miami

À la fin des années 1970, les détournements d’avion pour des raisons politiques sont légions aux États-Unis. Pas de portiques de sécurité ou de fouilles dans les aéroports : les compagnies aériennes préfèrent payer les frais de ces détournements plutôt que de mettre en place des mesures de sécurité restrictives : cela allongerait le temps d’attente des passagers.

« On a beaucoup réfléchi pour ne pas provoquer de violence : chacun avait fait assez d’études pour faire le bilan qu’à chaque fois qu’il y avait de la violence, ça ne fonctionnait pas, se souvient Melvin. Mais nous devions maîtriser la finesse psychologique, pour contrer le FBI. On avait cette force parce qu’on n’était pas éduqués dans la haine. On était peace and love, mais on était aussi résistants. Tu me cherches, tu me trouves. Donc ne poussez pas trop… »

31 juillet 1972 – Ouverture d’un journal télévisé aux Etats-Unis.
« Un nouveau cas de détournement d’avion.
Il a été forcé d’atterrir à Miami.
Ils ont demandé la plus grosse rançon jamais exigée pour un détournement.
Un million de dollars. »

Un des Georges est déguisé en prêtre, son pistolet caché dans la bible, l’autre en étudiant. Melvin est en costume d’homme d’affaires. Jean et Joyce Tillerson sont avec leurs trois enfants. À un moment donné, George Wright interpelle une hôtesse qui passe dans l’allée. Lui montre son arme. Elle sursaute. George Wright entre dans le cockpit, le pistolet sur la tempe de l’hôtesse. Melvin reste à la porte. Ils annoncent qu’ils veulent aller en Algérie. « C’est un moyen courrier, leur rétorque le pilote, William May, en leur montrant la jauge de carburant. On va terminer dans l’océan. » Le pilote annonce aux passagers la prise d’otage et leur demande de garder leur calme.

Miami

« Je l’aime tellement. Il a fait un choix, et il devra vivre avec. »

L’avion atterrit à Miami. Les négociations commencent. Les pirates de l’air exigent un million de dollars contre la libération des passagers. George Wright menace de balancer des corps par la porte de l’avion s’ils n’obtiennent pas l’argent. « On devrait faire ce qu’ils disent », appuie le pilote au téléphone. Le FBI cherche quelqu’un pour amener le magot au pied de l’avion. Un policier du FBI est volontaire. « Bon, alors, je veux que le gars qui conduisait la voiture s’occupe de l’argent et qu’il se mette en maillot de bain », entend-on sur la bandes sonores des échanges.

Le policier arrive donc en maillot, avec un tee-shirt, et une grosse valise de 60 kg sous son bras. « Si j’avais pu, je leur aurai tiré dessus car ils ne méritaient pas de vivre », déclare a posteriori Bob Mills, l’agent du FBI.

Capture d’écran du documentaire : Melvin et Jean, la révolte et l’exil

L’argent est hissé avec une corde jusqu’à l’avion. Melvin le récupère. Les passagers sont libérés. L’avion fait le plein de kérosène, et repart vers Alger, la terre promise.

À quelques milliers de kilomètres de là, à Greensboro, en Caroline du Nord, le FBI vient toquer à la porte de la maison de Mme McNair pour lui annoncer que son fils a détourné un avion. « Sous le choc, elle fond en larmes », raconte la sœur de Melvin. Plus tard, la mère de Melvin dira : « Je l’aime tellement. Il a fait un choix, et il devra vivre avec. »

L’Algérie

À Alger, l’armée entoure l’avion qui se pose sur le tarmac. Les services secrets montent à bord : « Vous êtes chez vous, maintenant ! », nous disent-ils, se souvient Melvin Mc Nair. « On pensait que si on amenait un million de dollars, ce serait un bon moyen pour intégrer les Black Panthers. On voulait simplement venir et dire : on est des bénévoles, on est jeunes et courageux. »

Les pirates de l’air ont pris soin de cacher quelques billets, jusque dans les couches des enfants. « Je descends de l’avion et une liasse de 10 000 dollars sort du bas de mon pantalon. Le gars des services secrets s’en rend compte. Je lui dis :

– Vous en voulez ?

Il me répond :

– Non, merci, gardez-les.

On leur donne ensuite la valise, ils comptent l’argent.

– « Il en manque », nous disent-ils.

Je ne pouvais pas mentir, on leur a rendu la totalité. Mais ils nous ont donné 5 000 dollars ensuite en disant :

– c’est pour les frais. »

Melvin s’abaisse et embrasse la terre d’Algérie.

Photo CC Lazhar Neftien

L’Algérie s’empresse de rendre l’argent aux États-Unis, avec qui le pays reprend des relations diplomatiques. « Pourquoi vous avez rendu l’argent ? », se désolent les Panthers d’Algérie. Les cinq pirates organisent une conférence de presse pour exiger que l’Algérie leur rende l’argent. « On a insulté le président Boumédienne, le traitant d’être le gendarme de l’impérialisme américain. Quand on a dit ça, descente de police, Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères, nous somme de ne plus critiquer le régime algérien. « Faites attention, maintenant, sinon, la prochaine fois, vous rentrez en Amérique ». »

L’Algérie rêvée est à mille lieux de la réalité. Les relations entre le gouvernement et les Panthères ne sont pas bonnes. Les chefs du mouvement souhaitent à tout prix quitter le pays. Les pirates ne sont pas pris au sérieux par les Panthères locales. La misère de l’Algérie les choque. « En Amérique, il y avait de la misère, de la souffrance. Mais quand tu vois comment c’était en Algérie, les gens qui mendiaient… Toutes les convictions qu’on avait, il fallait qu’on s’assoit dessus. »

« Depuis qu’on était arrivés en Algérie, on se disait : putain, mais on est cons ou quoi ! Ce n’est pas ce qu’on avait rêvé. On a manqué d’intelligence, les gars. Jean disait : c’est fini, les gars, avec votre idée à cinq cents, maintenant, c’est à nous, les femmes, de prendre les décisions. Power to women ! »

« Je ne voulais pas les renvoyer aux États-Unis et qu’ils subissent les mêmes choses que nous avions vécues. Mais nous n’avions pas le choix »

Melvin et Jean sont obligés de se séparer de leurs enfants. « Ils étaient en danger. » Johari a deux ans et demi ; leur fille Ayanna est une bébé. « Je ne voulais pas les renvoyer aux États-Unis et qu’ils subissent les mêmes choses que nous avions vécues. Mais nous n’avions pas le choix », raconte Melvin. Le gouvernement algérien organise le retour des enfants aux États-Unis. Il n’y a pas de place pour Melvin dans la voiture qui mène la famille à l’aéroport. Melvin ne peut pas les accompagner. Il pleure.

Paris

Automne 1974. Après deux ans passés en Algérie, Melvin et Jean arrivent à Paris, grâce à Solidarité, le réseau tiers-mondiste d’Henri Curiel, un ancien porteur de valises pour le FLN. C’est là que plusieurs militants noirs sont exilés. Et la France refuse de les extrader. Melvin et Jean sont pris en charge par la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués). Ils sont d’abord cachés séparément, pour des questions de sécurité. Ils s’appellent alors Stanley et Betty. Après quelques semaines, la situation devient plus calme. Le couple se retrouve, est caché pendant deux mois aux Champs Elysées. Jean s’occupe d’enfants. Melvin fait des vendanges, à Bordeaux, « chez les riches ». Travaille dans une imprimerie. Ils sont sous surveillance. Et le savent. « On était formés : parfois, il fallait voir si le pot de fleur était posé sur la fenêtre. »

Jusqu’à ce que la Direction de la surveillance du territoire (DST) les arrête en mai 1976. Melvin est au travail. Des policiers viennent le cueillir : « À chaque fois, j’avais un plan pour m’évader. Mais là, ils me disent : votre femme a déjà été arrêtée. Ils m’emmènent au bureau de la DST. Le policier sort son flingue et le met dans le tiroir, et part du bureau. Il me laisse seul là-dedans. » Sur la route pour être présenté au juge d’instruction, les policiers s’arrêtent pour faire une course et laisse à nouveau seul Melvin. « Je me dis, c’est quoi, ça ? Ils sont cool, mais je ne vais pas faire de conneries. Est-ce qu’ils veulent voir comment je vais réagir ? »

Fleury-Mérogis

Jean, Melvin, Georges Brown et Joyce Tillerson sont envoyés en prison à Fleury-Mérogis. Ils deviennent les « Quatre de Fleury ». Ils sont soutenus par la gauche française, des intellectuels, des artistes, Yves Montand, Simone Signoret, Jean-Paul Sartre, James Baldwin, Guy Bedos. Des cartes postales avec leur quatre visages sont distribuées dans Paris. « Des personnalités écrivent au juge pour demander la clémence, pour défendre le caractère politique de cet acte. »

« C’est évident que nous ne sommes pas des gens fous. »

Les États-Unis réclament leur extradition. Ils nient la dimension politique de leur acte. Le FBI prétend que les Quatre de Fleury n’ont pas milité sur le terrain avant de détourner l’avion.

De prison, Jean écrit aux juges, plusieurs lettres, et leur envoie des poèmes.

« Bonjour, j’étais assise sur ma chaise et j’ai pensé à vous, votre travail et notre cas. Et j’ai pensé, ce n’est pas assez pour vous à collectionner quelques faits, un peu partout, pour les mettre ensemble et dit « voilà les faits, ils sont ça, ça et ça et ils ont fait ça, ça et ça ». Ces faits peuvent vous montrer un peu de nous, mais il y en a tant de choses à savoir, pour comprendre qu’est-ce qui nous a poussé à faire une acte comme ça. C’est évident que nous ne sommes pas des gens fous. Si nous ne sommes pas fous, la question qui doit avoir une réponse est « qu’est-ce qui a poussé ces gens faire quelque chose comme ça ? ». Pour nous, cette réponse sera trouvée dans la vie qu’on a eu comme Noire aux États-Unis. »

La France les jugera sur son territoire. Leur procès aura lieu en novembre 1978. « On a fait en sorte que ce soit le procès du racisme américain et de la ségrégation », raconte au journal Le Monde l’avocate George Pau Langevin.

Le procès

 » Lors du procès défile tout l’équipage, certains encore choqués, le pilote, débonnaire. Les pirates sont jugés coupables des chefs d’accusation : s’être emparés par violence ou menace de violence d’un aéronef et en avoir exercé le contrôle, avoir menacé de mort les passagers. Mais des circonstances atténuantes sont reconnues.

Les jurés sont coiffeur, sans profession, comptable, chimiste, anesthésiste, plombier, sept femmes et quatre hommes du XVIe, du Xe, du XVIIIe, de tous les coins de Paris, sans doute attendris, compréhensifs, même s’ils n’acquittent pas. Les hommes prennent cinq ans, les femmes la même peine dont deux ans avec sursis. Elles sortent presque immédiatement, peuvent enfin récupérer les enfants. Pour les hommes, encore un peu de prison. »

Extraits de Nous avons arpenté un chemin caillouteux, Sylvain Pattieu, Edition Plein Jour

Région parisienne

Fin 1980, Melvin McNair sort de prison. Il revoit ses deux enfants. La famille est enfin réunie et vit en région parisienne. En 1981, les McNair ont un fils qu’ils nomment Tumaini. Melvin travaille dans une usine qui fabrique des canapés et des fauteuils, dirigée par un juif, héros de résistance, qui s’est échappé deux fois des camps de concentration. Melvin devient contremaître, découvre le racisme au sein du personnel, les conflits. Une partie de l’usine brûle. Un employé se suicide. « Quand j’ai su, je me suis dit que je ne pouvais plus rester ici. (…) Quand j’étais en prison, j’ai lu beaucoup de livres sur la révolution. Mais quand tu es confronté à la réalité des choses, et que tu vois que tout ce que tu as appris ne va pas marcher… Les relations humaines, la jalousie… »

Archives personnelles

Melvin commence à militer à la Ligue des droits de l’Homme, « pour dénoncer la violation des droits de l’homme en Amérique centrale ». Il est invité à témoigner avec ses camarades à l’Assemblée nationale. Rencontre l’ambassadeur du Vietnam en France. « Il m’a donné sa carte en me disant qu’on était les bienvenus. J’ai dit, merci, c’est gentil. »

Et il y a le base-ball qui le poursuit. « J’étais comme un magicien avec le jeu. Ils m’ont offert d’être entraîneur de l’équipe de France junior, afin de l’amener aux JO de Barcelone. Là, je vais voir le président de la Fédération, qui est aussi sous-préfet de Paris, et je lui dis : Il faut que je vous raconte qui je suis. » De fil en aiguille, Melvin rencontre plusieurs hauts fonctionnaires qui vont tenter de le soutenir. « J’ai eu tout un monde de protecteurs », résume Melvin.

Seine-Saint-Denis

« Je voulais travailler pour changer le monde. »

« J’ai cherché à comment m’intégrer en France et faire partie du changement. Je voulais travailler pour changer le monde. » Il sera responsable d’équipements socio-éducatifs, culturels et sportifs. Il enchaîne les stages, commence à faire des animations en Seine-Saint-Denis.

« J’y allais avec une batte de base-ball. La première fois, j’arrive et je dis : ils sont où les gamins ? On me répond : il faut aller les chercher ! Je suis allé dans la cité, avec les gamins. Ils me disaient : t’es qui, toi ? Je suis Américain. Un jour, le préfet est venu prendre une photo. Il me demande:

– ça se passe bien avec les petits loups ?

Je lui réponds que les gamins sont heureux. Un d’entre eux lève sa batte sur le préfet. Je lui dis :

– Stop, c’est bon. On a encore du boulot, Monsieur le préfet, excusez-nous. »

En 1986, Melvin et Jean arrivent à Caen. Il faut un animateur pour un foyer de jeunes travailleurs, dans le quartier de la Grâce de Dieu. « C’était une zone. Le challenge était là. Je n’étais plus pirate, mais animateur socio-éducatif et culturel. »

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