Novembre 2021

Pays, paysans, paysages

Hélène Balcer (dessins et texte), Nicolas Talbot (sons)

Paysans, paysages

Les courses au Chardon

Le Chardon est une épicerie de producteurs bio du Perche à Nogent-le-Rotrou. La vitrine donne sur la place Saint Pol, une place centrale très fréquentée, surtout le jour du marché.

Sarah Gilsoul nous accueille. Elle travaille à mi-temps au magasin et l’autre moitié, elle est maraîchère bio avec son compagnon.

-On a voulu un modèle hyper simple. On a pensé à être une SCOP ou une SIC mais finalement, c’était l’association le modèle le plus avantageux. On voulait devenir un magasin de « base », pas juste un magasin où on achète un truc de temps en temps. 

Elle continue.

-On essaye d’ouvrir le plus possible l’offre, mais le cahier des charges impose un rayon de 90km. Il n’y aura pas de café ni de riz basmati. Par contre, on s’autorise des petites exceptions comme du vin à condition que sa production soit la plus proche. Forcément, du vin du Perche, on en n’a pas, alors on va privilégier les voisins comme les vins de Loire, de Touraine. On peut aussi s’autoriser des produits de base comme l’huile d’olive qui vient du Sud-Est, à condition que ce soit en direct des producteurs et parrainé par un de nos membres pour pouvoir raconter comment le produit est fabriqué.

Sarah gère le magasin et les producteurs font des permanences au pro-rata du chiffre d’affaires. Quelqu’un qui est un «gros vendeur» aura davantage d’astreintes qu’un producteur qui vend moins de choses. Le Chardon a un statut associatif qui permet la vente jusqu’à une certaine limite. Beaucoup de membres sont issus du Collectif Percheron, un GIE d’agriculteurs bio qui livrent la Région Parisienne.

-On ferait bien le tour du magasin, t’as cinq minutes pour nous montrer les produits ?

-Tout est bio, c’est aussi un des principes de base du magasin.

-On a vraiment l’impression qu’il y a beaucoup de producteurs bio quand même dans la région.

-Oui, pas mal. Voilà sur le mur, ici,  vous avez tous les associés en portrait.

-Quels sont les profils des paysans et producteurs ? 

-Un peu de tout, des paysans issus de familles de paysans et des reconvertis, des nouveaux agriculteurs. Ben là-bas, vous avez Thomas, paysan, qui sert les fromages. Là, c’est le pain de Mathieu et Xavier qui sont paysans boulangers.

-Ça veut dire quoi « paysan-boulanger » ?

-Ils font leur pain avec les céréales qu’ils produisent eux-mêmes. Après il moudent, ils moulent … je sais jamais comment on conjugue !

-Nous nous plus, mais on a compris !

-Bref, ils font tout eux-mêmes, du grain au pain.

Sarah continue la visite. Légumes, fruits, viandes, fromages… vrac, artisanat local et outils zéro déchet.  

-Ici on trouve l’épicerie salée, les herbes, les huiles. Toute la conserverie, là. On va faire venir une conserverie de Bretagne pour avoir tous les types de poissons. Ici, on trouve le rayon viande. Sous vide, ça fait pas très envie. Mais on essaye le week-end de faire de la viande à la coupe. Pour limiter le plastique et puis c’est plus appétissant !

-C’est qui votre clientèle ? Les gens de Nogent viennent faire leurs courses ici ?

-La clientèle est locale mais on doit admettre que le week-end et les périodes de vacances, la population de Parisiens fait augmenter les ventes. Pour nous, c’était important de pouvoir proposer des prix accessibles, de ne pas être un magasin pour privilégiés mais forcément, dès que le produit est transformé ça reste un peu cher. Là où cela est plus avantageux pour les bourses modestes, ce sont les produits de base en vrac.

-Oui, les produits bio, c’est toujours un peu plus cher que les autres.

-Tout l’équilibre qu’on essaye de trouver, c’est d’avoir un magasin en dépôt-vente pour que le client ne trouve pas des produits aux prix trop élevés et que les producteurs puissent vivre de leur travail donc cela implique des prix tout de même plus hauts que dans un supermarché standard.

Nous faisons nos emplettes. Au stand crémerie, Thomas nous fait l’article sur les produits dans la vitrine. Et puis, il nous parle de sa ferme, le GAEC de la Ferme à Brunelles, des produits qu’ils amènent à Paris, du groupement des agriculteurs. Le mieux pour nous serait de venir aux portes ouvertes quand ils en feront. 

Le château de Nogent a rouvert ses portes avec une muséographie flambant neuve. C’est Stéphane Bern qui commente la visite dans l’audioguide. 

Dans un coin du château, tapi dans l’ombre…

En descendant dans la ville. 

Une ferme familiale

Nous voilà aux portes ouvertes du GAEC de la Ferme, à Brunelles. On pensait juste faire un petit tour entre des hangars à tracteurs et des enclos à moutons mais nous avons eu droit à la visite guidée option cours accéléré d’agronomie en bio. Chaque arrêt du parcours est l’occasion de se questionner sur le lien entre une activité agricole et une autre. Romain expose tranquillement ses stratégies pour atteindre une forme d’économie circulaire. Pas une parfaite autarcie mais un savant équilibre pour qu’une culture puisse nourrir une autre, faire le moins de dépense d’énergie et d’argent inutile.

-La ferme c’est 300ha, 300 brebis, une centaine de cochons. Tout ce qu’on produit ici, c’est pour l’alimentation. On fait des céréales, du fourrage, de l’huile de colza et de tournesol, on transforme le blé pour la farine et on produit des pâtes de blé dur, on a aussi des pommes à jus et des pommes à couteau, on élève des bêtes et on a de la viande vendue en vente directe…

Nous stoppons devant un champ. 

-Là-bas c’est du blé. Si on regarde bien, on voit des rangées parce qu’on passe la bineuse. L’an dernier, il manquait d’eau, on voyait les rangs jusqu’à la moisson. Le problème de la bineuse, c’est pratique pour désherber mais ça a tendance à abîmer les racines. C’est un savant compromis entre désherber à la bineuse ou ne pas désherber et prendre le risque d’en avoir trop. Faut passer plusieurs fois, c’est très long. On a une bineuse avec une caméra c’est très précis pour voir les rangs, mais ça ne suffit pas. C’est souvent Papa qui reste au sol et qui déplace la bineuse à gauche ou à droite pour bien désherber.

Un peu plus loin. 

-Là, on devrait entendre un gros bourdonnement mais ça fait plusieurs années qu’on n’entend plus grand-chose à côté du champ de féverole. Il y a moins d’abeilles, moins d’insectes. Quand Papa a commencé, c’était très impressionnant le bruit que ça faisait, ça bourdonnait très fort. Beaucoup de fleurs, un parfum très puissant. Et maintenant, c’est le silence.

Romain nous emmène au bord d’une autre parcelle. Différentes cultures s’y sont succédées cette année: le fol avoine, l’orge de printemps, le trèfle puis le «ray-grass» (c’est une herbe, je suppose, moi j’entends “régrat”!) et enfin, le tournesol. Articulations, rotations et échanges chimiques, il y a des mauvaises surprises comme la “levée de dormance”.

C’est joli, ça veut dire une germination non désirée si j’ai bien saisi… voici un aperçu du processus : 

-J’ai fait pâturer sur le ray-grass les moutons, un mois avant de semer les tournesols, on a labouré et après on a passé des dents pour faire des faux semis donc c’est faire lever les mauvaises graines et les casser au fur et à mesure. On a semé le tournesol, on a passé une herse avec des doigts assez fins pour travailler le sol en surface, casser des fils blancs c’est-à-dire que ce sont des graminées qui commencent à germer. Ça a dû faire une levée de dormance où c’est parti de – je sais pas- peut-être du fol avoine et ça va exploser d’un seul coup, le champ est tout vert. Là, on voit où est passé papa avec la bineuse pour bien suivre les rangs. On voit des endroits où ça n’a pas bien scalpé, il y a encore des traces vertes. Mais l’idée c’est qu’elle prenne du retard, on passera d’ici quinze jours et on la recassera. Le tournesol sera plus haut mais il faut passer quand même près. Là, en réglage de la bineuse, c’est trois heures à deux personnes. Ouais, c’est vraiment ch… 

Bref, je comprends que rien ne se fait sans peine même si le désir est toujours très présent de faciliter le désherbage et d’optimiser les corvées.  

-Quand on n’a plus l’aide de la chimie, qu’on veut passer moins de temps à désherber, il faut déjà se poser la question de savoir si la parcelle convient à la culture qu’on veut faire.

-Et vous pensez au radar ou au GPS ?

-Ben sur la bineuse, on a déjà une caméra. Les rangs dessinent les traces des roues, donc je sais exactement comment positionner mon tracteur. Et après la caméra se cale. Alors on pense un peu au GPS pour des champs plus sales, le problème des GPS très précis c’est que ça coûtait très cher. Notamment parce qu’il y a une balise qui permet de toujours respecter le démarrage parce que la Terre tourne et les points de références se décalent. Maintenant il commence à y avoir des logiciels libres de guidage de tracteur, c’est un investissement, un cap à passer. Pour l’instant, on reste comme ça. Avec les logiciels libres.

-Ça vous ferait gagner plus de temps ?

-Non pas tellement, on resterait à la même vitesse. Après, on gagnerait en simplicité. Personnellement, je préfèrerais réinvestir dans une autre bineuse. Et puis surtout, avant le désherbage, il faut se poser la question d’où vient le problème.

-Vous avez des retours d’expérience d’autres pratiques qui facilitent un peu le travail ?

-Bah, c’est assez délicat parce que c’est finalement souvent une question de terre. Nous, on a des champs qu’on a abandonnés, on les a mis en prairie. Des champs en pente, trop humides. C’est perdu d’avance, faut pas faire de céréales ici. Et ça donne de la bonne herbe pour les bêtes. Il y a des champs pour l’herbe, des champs pour les céréales. On a des sols très hétérogènes. Sur une même parcelle parfois, on va avoir un changement de nature de terre. Alors quand on règle la herse-étrille (là aussi, j’entends “erséterie”), on arrive à l’autre bout du champ, c’est plus le même réglage. La culture, c’est très compliqué, en fait dans le Perche. On peut tout faire mais… si on peut tout faire, c’est qu’il y a une raison.

Après être passés voir les moutons, les cochons, nous voilà dans un autre hangar. Romain poursuit.

-Toujours réfléchir à intégrer les choses par rapport aux autres sur l’exploitation. On s’est mis à faire du tournesol à partir du moment où on a acheté la presse à l’huile, parce que c’est une culture à risque à cause des oiseaux, entre autres.

-Est-ce qu’on peut faire de l’agriculture sans élevage ?  

-Moi je pense que non. Les céréaliers purs, ils font pas d’élevage, ils font pousser de la luzerne qu’ils vendent à des éleveurs, et après ils récupèrent le fumier pour fertiliser leurs sols. Donc… ils ne peuvent pas se passer de l’élevage ! Et certains, ils se fournissent loin en fumier.

-Ce qui veut dire… que ne pas manger de viande, les ruminants surtout, ça compromet l’équilibre de l’agriculture. Faut manger de la viande rouge ! Du bœuf et du mouton.

-Oui, pas trop la volaille et le cochon seulement si c’est du cochon « poubelle », s’il recycle les restes.

-Pourquoi pas la volaille ?

-Ils mangent à peu près la même chose que nous. Donc si tu fais un hectare de blé pour nourrir des poulets pour ensuite les manger eux, mieux vaut manger directement cet hectare de blé en pain. C’est beaucoup plus efficace. Par contre, l’avantage du ruminant, c’est qu’il va manger l’herbe que tu ne peux pas manger. Il va la transformer en énergie que nous on peut digérer : la viande. Le cochon et le poulet, ce sont des concurrents directs de l’homme, si on parle de pénurie de nourriture… Ce qu’on fait ce sont des cochons « poubelles », on donne les résidus de céréales. 

-Ça n’affecte pas la qualité de la viande si on lui donne que des restes ?

-Ça change rien, au contraire, plus c’est diversifié mieux c’est. Pour les vaches, c’est pareil, il faut diversifier les herbes. Si on donne trop d’ensilage, le lait va avoir un goût de choux. Le but pour nous, c’est de valoriser tous nos déchets.

On finit la visite avec la transformation du blé en farine (tellement intéressant mais je sature !).

Heureusement qu’une dégustation de bière maison nous attend avec grignotage des produits de la ferme : du pâté, du saucisson, de la farine, des pâtes, de l’huile. C’est la compagne de Romain qui fabrique la bière. Les autres membres de la famille nous rejoignent pour l’apéro: Françoise et Bernard Cirou, les parents et Thomas, le frère. Une affaire de famille. 

Valoriser les pommes

À la Reinette, on fait surtout du jus de pomme mais aussi du cidre, du vinaigre et du pétillant. Tout ça en bio, évidemment et à Préaux. Nous rencontrons Nicolas qui nous fait l’article tout en remplissant des cuves de précieux nectar. Arrive Éric qui farfouille dans les registres, nous demande ce qu’on fait et repart bricoler un tracteur.

-Non mais on voudrait pas t’empêcher de bosser, tu vas te faire enguirlander par ton patron.

-Qui, Éric ? c’est pas mon patron, c’est mon associé ! Et puis, là j’ai pas grand-chose à faire, je surveille le remplissage des cuves, je peux prendre le temps de discuter avec vous.

-C’est votre jus de pomme ?

-Non, là on s’occupe de jus pour une personne extérieure. C’est de la Granny Smith, nous on fait pas ça, on a des variétés locales. En plus, bon la Granny Smith à part la couleur… bref.

Derrière l’unité de production, il y a les vergers. Des hectares de pommiers qu’il faut surveiller, bichonner, greffer, traiter… non ! Pas traiter, justement.

Nicolas va chercher un grand sac plastique qu’il insère dans une cuve d’un mètre cube, il replace le tuyau et le remplissage reprend.

Il nous explique le fonctionnement à la Reinette et ce que j’ai retenu, c’est que tout le monde s’investit dans une structure plutôt horizontale. C’est pas tous les jours facile, mais ça permet une organisation plutôt flexible du travail. Dans le bon sens du terme. En tout cas, entre l’entretien des pommiers, la presse, la mise en cuve puis l’embouteillement, il y a toujours de quoi faire. Pour enrichir l’offre commerciale, ils développent de nouveaux produits, cherchent de nouveaux marchés. Il faut s’adapter, faire évoluer sans cesse. Nicolas nous dit qu’ils ne s’ennuient pas. Ça marche plutôt bien dans l’ensemble même si une année ne fait pas l’autre. Tout est une question de gestion de l’investissement dans le labeur car on n’a vite fait de s’épuiser. Là, il a trouvé un bon équilibre avec sa vie de famille.

Au départ, nous allions visiter une petite usine à jus. La Reinette, c’est d’une part une EARL (les Vergers de la Reinette) qui produit des boissons à partir de jus de pomme et propose des services de pressage et de conditionnement pour d’autres professionnels. Nous comprenons que ce n’est pas uniquement un lieu de production. A côté ou en parallèle, il y a la Reinette Verte, l’association. Elle permet aux particuliers qui ont des pommiers ou des poiriers de venir utiliser les équipements et valoriser leurs fruits. C’est pas banal ça, qu’une entreprise offre l’usage de ses machines pour que les gens fabriquent leur jus maison. 

On le sait, parfois les gens qui ont des pommiers ne savent pas toujours quoi faire de tous leurs fruits qui finissent souvent par pourrir au pied de l’arbre, faute de temps, de matériel spécifique. C’est dommage. Nicolas nous explique que ça fait aussi partie de leur engagement pour préserver et valoriser une ressource alimentaire et un patrimoine local: les arbres fruitiers, les variétés de pommes et poires anciennes et diversifiées. Par ce biais, il y a aussi la sensibilisation à l’alimentation bio et à la question des déchets. Et bien, sûr ça crée du lien. 

Un couple rentre pour commander du cidre dans le coin boutique. On en profite pour déguster les nouveautés.

-Là, c’est le pétillant fleur de sureau, c’est nouveau, vous voulez goûter ?

On ne dit jamais non.

-C’est bon ! Mais on sent pas trop la pomme…

-Normal, il n’y en a pas ! Mais le sureau vient de chez nous. On essaye de développer de nouveaux produits, histoire de proposer de « nouvelles » choses à nos distributeurs. Sans être dans une logique ultra-commerciale, c’est un peu le jeu… il faut se renouveler. Mais c’est stimulant, ça nous permet aussi de nous remettre en question. Là, vous avez le vinaigre de cidre au gingembre.

-On l’achète ! On le goûtera plus tard, parce que là…

Nicolas ouvre d’autres bouteilles.

-On teste des associations de goût. Des fois ça marche, des fois un peu moins. Sur ce vinaigre, ça marche très bien, vous m’en direz des nouvelles. Tiens, ça c’est pomme-cassis, et aussi, goûtez le jus « philtre d’amour ».

-Avec du gingembre, je suppose ?

-Oui, et d’autres épices. Si vous aimez le gingembre, il y a aussi le jus de pomme au gingembre.

-Super bon. On prend aussi.

Et voilà, on repart avec une caisse de bouteilles. 

Paysans-boulangers

Mathieu et Xavier sont paysans et boulangers : ils font du pain et ils produisent eux-mêmes leurs céréales. Nous les retrouvons dans leur fournil au rez-de-chaussée d’une vieille maison à Clémencé près de Saint-Cyr-la-Rosière, ça ne paye pas de mine mais ça sent bon le feu de bois. Les braises crépitent, nous entamons la discussion, Nicolas cale un enregistreur dans un coin.

-C’était une boulangerie, cet endroit ?

-Non, pas du tout. Ici dans le Perche, il reste plein de vieux fours, c’était les fours des maisons, pour la consommation courante. C’est même un petit four celui-là. Celui-ci, il a presque 200 ans, l’année prochaine. Il a une très bonne inertie, c’est de la pierre calcaire. On met le bois à chauffer, on enlève tout et on enfourne. C’est la chaleur de la pierre qui cuit le pain. On a une bonne saisie de croûte – moi j’aime bien une bonne saisie de croûte- et après l’intérieur la pâte cuit bien.

– Après on complète avec un four à gaz, un four Soupape. Mais quand on aura déménagé dans notre nouveau bâtiment, on aura un autre four, parce qu’ici c’est un peu juste en capacité.

-La pâte a poussé toute la nuit. Le levain digère le gluten. Il faut le pétrir.

-Vous pétrissez comment, il est où le pétrin ?

-Il est là ! (Mathieu montre son biceps)

-Ah oui, ça doit être dur… le boulot, le biceps aussi, d’ailleurs !

-Et oui. De toute façon, on ne peut pas installer de pétrin ici. On a un projet de bâtiment professionnel, on fait les travaux, là-bas on va installer un pétrin mécanique.

-Vous allez augmenter la production ?

-Non pas vraiment, en même temps Mathieu aime beaucoup le pognon.

-Mais il aime aussi avoir le temps de faire son jardin.

-Je me bats pour décrocher des contrats à l’étranger !

-Sans rire, on fait 200, 220 kg de pain par semaine. On pétrit deux fois par semaine. C’est pas énorme. On livre les particuliers, on fait des paniers d’amap, on fait le marché de Bellême et on en met au Chardon. C’est l’épicerie locale bio, vous y êtes allés ?

-Oui, on y est allé. Et pour moudre le grain, vous allez où ?

-Notre moulin est à Saint-Cyr la Rosière, pas loin d’ici.

Xavier a lancé son activité seul puis Mathieu l’a rejoint. Il est né dans le coin mais ses parents n’étaient pas agriculteurs. Mathieu était programmateur dans sa vie d’avant, à Paris. Il avait d’abord acheté une maison dans le Perche pour venir souffler, se reposer. Et puis, il a décidé de rompre avec sa vie parisienne et de faire un métier manuel.

-Est-ce qu’il y a beaucoup de Parisiens dans le coin ?

-Ici, il y a beaucoup de résidences secondaires. Beaucoup de maisons ont été achetées, les agences immobilières ont été submergées. Je suppose que c’était le cas partout en France, tout ce qui est campagne à deux heures de Paris. Enfin la belle campagne : un peu bocagère qui a un peu de cachet.

-Avec des manoirs !

-Ouais voilà, une campagne qui a un peu d’architecture. 

-Je sais qu’à chaque fois qu’on parle de ce phénomène, les reportages qu’on entend, c’est le Perche.

-Premier confinement, j’ai l’impression qu’il y a eu un gros rush de Parisiens et puis après, pour le deuxième confinement ça s’est tassé. Peut-être qu’entre temps, les gens ont acheté une baraque. Si tu vas mater les annonces ici et même à 2km à la ronde, tu trouves rien.

-Est-ce que les urbains qui achètent les maisons viennent vivre ici ou ce sont plutôt des résidences secondaires ?

-Je sais pas… je saurais pas dire. Après, pour vivre ici, faut pouvoir avoir un boulot. Y en a qui se sont peut-être dit, vu l’avenir qui se profile, on vient à la campagne

-En même temps, toi Mathieu, tu es venu de Paris pour échapper à la capitale.

-Ouais, quand on a acheté la maison, c’était l’idée.

-Il faut déjà accéder à l’immobilier et puis après faut pouvoir bosser ici. Y a pas trop de boulot quand même. Faut être paysan, quoi…

-S’installer comme paysan, c’est pas simple aujourd’hui.

-Oui ! Même pour nous, ça été compliqué. Le travail, y en a mais tout le circuit administratif. Si tu t’installes « from scratch », c’est un sacré parcours… 

-C’est quoi « from scratch » ?

– De zéro ça veut dire. Déjà il faut une surface minimum d’installation, jusqu’à récemment, en dessous d’une surface minimum, tu pouvais pas être affilié à la MSA, tu pouvais pas être paysan. La SMI, ça s’appelle.

-Même si c’est une surface de culture qui alimente juste la boulangerie, comme vous vos champs de céréales ?

-Et ben, depuis peu, le temps de transformation rentre en jeu. On peut maintenant faire valoir nos heures de transformation de la production comme une équivalence de superficie de culture, des hectares de terre, ça c’est pour avoir le statut de paysan. Y a tellement de choses à payer et à gérer… pour des tas de jeunes qui se lancent, c’est plan comptable à x années, c’est des rendez-vous à la banque…plus le parcours DJA (c’est la Dotation Jeune Agriculteur). Faut remplir des conditions, remplir des dossiers pléthoriques…c’est vraiment difficile.

-Vous n’avez pas de structures d’aide pour tout ça ?

-Pour être allé deux fois à la chambre de l’Agriculture, j’ai trouvé que l’accueil était particulier. Tu sens quand même un soutien de l’administration. Mais bon. Le système est fait pour aider les gros. Il y a des milliards d’aides qui vont aux plus grosses exploitations.

-L’agriculture en France marche sur la tête. On exporte énormément, on tue les petits agriculteurs.

-Au moins, nous, on dépend pas d’un marché comme les producteurs de lait ou de céréales. Ils ne décident pas du prix de vente de leur lait ou de leurs graines.

-Après, ils revalorisent certains types de blé comme le blé meunier. La tonne de blé c’est -je sais pas- 200€ alors que le blé meunier c’est peut-être 500€.

-Nous, on ne vend pas de blé. Si on a un excédent de blé lors d’une récolte, on le garde pour l’année d’après.

-Surtout que cette année, on a fait un plus petit champ. Si on fait 30 quintaux, c’est bien.

-Je sais pas où on va mettre tout ça.

-Oh, il est pessimiste, mais si, on va y arriver !  

-Ça doit vous prendre du temps, le travail au champ…

-Non, on passe pas beaucoup de temps au champ.

-10% de notre temps, je dirais.

-En bio, une fois que tu as semé, après c’est fini. (rires)

-L’industrie… quand on entend les prix ! C’est du vol, ça fait peur… qu’est-ce qui est derrière ? C’est des gens qui cultivent, c’est notre nourriture… Quand tu vois des campagnes de pub discount comme Aldi, ça fait mal. Que du greenwashing. On a souvent des discussions sur les prix qu’on pratique au magasin (le Chardon, à Nogent).

-Vous le faites à combien votre pain ?

-En direct, 4,60€ et au magasin 4,84€ la miche.

-C’est vraiment pas cher.

-Ben ouais, on veut que ça reste accessible, déjà que certains pensent qu’on est une boutique de bobos…

-Ouais et pendant ce temps, les grandes surfaces margent à mort sur le bio.

-Après, même si la réflexion progresse, les gens font plus attention à ce qu’ils mangent, si tu fais tes courses en grande surface, qu’est-ce que tu connais du produit que tu achètes ? Tu peux raconter ce que tu veux, plus tu es loin de la source, plus ton regard est faussé. C’est compliqué de sortir de ce schéma industriel et la consommation de masse.

-Je pense pas que c’est parce que tu mets le bio moins cher que tu vas changer le regard sur le modèle de production. Les gens cherchent la sécurité alimentaire avant tout.

-Et vous, vous arrivez à vous payer ?

-Ben on gagne pas beaucoup, non. Faut pas être un gros consommateur. 

-Ah ah ! De toute façon, comme on n’arrête pas de bosser, on n’a pas de loisirs ! Cela limite les dépenses superflues, on va dire.

Le rush de l’enfournement est passé, le pain cuit. 

– Vous n’avez pas peur de vous lasser de ce boulot ? C’est dur, c’est peut-être répétitif…

-Ça fait quinze ans que je fais ça, je vois pas ce que je pourrais faire d’autre. On n’a pas le temps de s’ennuyer. Y’a pas une journée qui se ressemble. On a beaucoup de tâches diversifiées.

-Il y a une saisonnalité en plus, moi j’aime bien ce côté cyclique, ces rendez-vous dans l’année, je trouve ça chouette.

-Avec le pain, y a toujours des surprises. Tu sais jamais comment va être ta pâte. C’est le pain qui commande.

-Et puis aussi, tu dois faire en fonction de la météo pour le champ. Tu sais que demain il pleut et que tu viens de labourer, c’est sûr, tu dois finir.  

-Une fois, je me souviens, on s’est rempli une benne de grains après la fournée du mercredi. Ah!, la galère, on a fini à 2h du matin !

-Vous faîtes des pauses dans l’année, quand même ?

-Cinq semaines de vacances, normal quoi.

-C’est bien de s’arrêter un peu… 

-Tu parles, des « vacances » … on a fait du chantier pour le nouveau fournil !

Mathieu et Xavier ont fini la fournée, il reste de la pâte pour faire une pizza qu’ils nous invitent à partager. On repart aussi avec une miche de pain, délicieuse.

***

Nous avons rencontré toutes ces personnes entre février et mai 2021. Nous sommes en novembre. Depuis… le covid est toujours là, mais on suppose (on espère!) que les projets des uns et des autres ont évolué. Le jardin de Nocé a dû donner une belle citrouille pour le halloween des enfants. L’atelier d’imprimerie a dû s’installer, les imprimeuses ont certainement repris leur activité. Les veaux ont grandi. La bière de le compagne de Romain s’est installée à la ferme. L’atelier vannerie a certainement repris officiellement. Le nouveau fournil a dû s’achever, le pain cuit dans un grand four. 

Nous ne sommes pas retournés voir. Peut-être pour un autre carnet de voyage. 

Un grand merci à

– Gilberte Moreau et Jean Bouthry ainsi que leurs amis à Préaux-du-Perche,

– Christian Guillemin, sculpteur à Préaux,  

– Marie Odile Ouy, responsable du Jardin partagé de Nocé et les bénévoles,

– Bernadette Boulay du Poirier à Préaux-du-Perche et ses amis vanniers,

– Éric Dury et Nicolas Bacle de La Reinette Verte à Préaux,

– Sarah Gilsoul et Thomas Cirou au Chardon à Nogent-le-Rotrou,

– Xavier Boullier et Mathieu Boulomnier du Fournil de Clémencé à Saint-Cyr la Rosière,

– la famille Cirou du GAEC de la Ferme à Brunelles,

– Charlotte, Marine du collectif X.Y.Z. et Skippy,

et enfin

– Simon Gouin et Marylène Carre de la revue Grand Format

Sauf une ou deux illustrations, tous les dessins ont été faits sur place et sur le vif.

Toutes ces rencontres et captations ont été réalisées entre février et mai 2021. 

Hélène Balcer

Née en 1981, j’ai fait des études de design à Paris puis je suis venue m’installer à Caen où je partage mon activité entre l’enseignement et la création graphique. Je mets mon savoir-faire au service de structures associatives normandes mais aussi des institutions culturelles. J’illustre des pochettes de disque, des romans, des textes poétiques, des reportages, des affiches en sérigraphie. Je dessine des carnets de voyage et je fais de la BD (Le Ksar, éditions Warum 2018).

Nicolas Talbot

Contrebassiste de jazz, mon travail s’est progressivement orienté vers des formes improvisées en explorant le son en général, notamment par la pratique de l’enregistrement audionumérique et du field recording. Je participe à des créations théâtrales, de danse ou des lectures et je réalise des installations sonores. J’ai fondé la maison de disque de jazz le Petit Label qui édite à présent des albums de field recording (dans la collection « sons »). Lors de ses voyages, je m’attache à enregistrer les matières sonores qui font l’identité d’un lieu et d’une culture et je les associe aux dessins d’Hélène Balcer.