Octobre 2019

Filles du Maupas

Marylène Carre
Jean-Baptiste Julien

Par la suite, ses rêves l’ont quittée

Un midi au milieu de l’hiver 2017. Le bar-restaurant « La Guinguette » d’Anneville-en-Saire, à quelques kilomètres de Cherbourg, est plein à craquer. Des ouvriers, des représentants de commerce, quelques routiers.

Rentrez dans « La Guinguette »…

Au menu, « magret de canard, bavette ou boudin noir ? » Maryline Cartigny prend les commandes, court entre la cuisine et la salle, s’arrête à chaque table pour discuter. Tout le monde la connaît et elle connaît tout le monde. À 52 ans, elle a la voix grave de celles qui ont vécu. En 1976, c’est sur un ton assuré qu’elle entonnait : « Je m’appelle Maryline Gautier. J’aime pêcher à la rocaille les jours de marée, des crevettes, des flis, des bigorneaux. » La maîtresse l’avait reprise : « Tu parles beaucoup trop vite ». Elle a gardé le même débit, mais ne reconnaît pas sa voix.

Maryline tient son établissement avec sa fille, comme elle aidait sa mère au bar de l’abattoir, il y a quarante ans. Elle essaie d’y recréer la même ambiance de bistrot de quartier. « Le Maupas, c’était des HLM et des jardins ouvriers. Ils se retrouvaient pour boire un coup chez maman. » Maryline n’a passé qu’une année à l’école du Maupas. Trop peu pour en garder un souvenir. « Franchement, c’est le trou noir ». Pourtant, à l’écoute de la bande, des bribes de mémoire refont surface : le bus, les correspondants, Martine Fiat. Elle n’a gardé aucun contact.

Après Jean-Jaurès, Maryline est partie au collège dans le privé puis a arrêté ses études. « On nous proposait quoi à Cherbourg ? CAP dactylo ! Alors moi, c’était pas mon truc ! Quelle horreur !… Enfin je l’ai passé plus tard, toute seule, en cours du soir. Et puis maman ne nous a pas confortées dans le fait de faire des études. Elle éduquait seule ses trois filles, elle avait son commerce, quinze heures par jour. Débrouillez-vous. Je me suis élevée toute seule. » 

« Si j’avais su à 15 ans ce que je sais aujourd’hui, la vie aurait été différente.»

À 17 ans, Maryline a quitté la région, s’est mariée très jeune, a eu cinq enfants. Elle a régulièrement changé de boulots et de villes. « Un magasin de vêtement à Barfleur, une sandwicherie dans la Nièvre… Je suis très instable. » Elle a pourtant fini par s’établir ici, il y a douze ans, dans ce village où sa mère avait habité, pour y exercer le même métier qu’elle. Au Maupas, les abattoirs sont encore en activité, mais le bar a disparu avec un peu de l’esprit du quartier.

Le Maupas

« Les premiers habitants du Maupas étaient des pêcheurs, à la fin des années 1950, puis c’est devenu le quartier des grandes familles, avec 50 % de chômage, explique Mickaël Rabay, animateur à la MJC du quartier. Dans les années 1970, pour loger les ouvriers de l’Arsenal, on a construit de nouveaux immeubles à la place des jardins ouvriers, dans le Haut-Marais, et les jardins ont été déplacés derrière les abattoirs. La décennie suivante, il a fallu loger les ingénieurs et ouvriers de la Cogéma, l’usine de traitement de la Hague, et les jardins ont

été supprimés pour construire des petites maisons individuelles, à la Brèche-au-Bois. »
Plus de jardins ouvriers, seuls les plus qualifiés ont gardé un bout de terrain. Des tensions sont apparues entre le haut et le bas du quartier. « On dit toujours « le Maupas », mais il renferme plusieurs réalités sociologiques. Les habitants de la Brèche-au-Bois n’ont jamais voulu être assimilés à ceux des citésLes gamins du Maupas, on les reconnait à leur façon de parler et de s’habiller. »

« Ça fait vieille cité »

« Le Maupas, ça fait vieille cité maintenant ». La remarque est venue de Sandrine Berault, pourtant peu habituée à fréquenter ce côté-ci de la rue du Bois. En 1976 déjà, elle habitait une résidence de Tourlaville ; son père travaillait aux Constructions Mécaniques de Normandie. Elle n’a fréquenté les enfants du Maupas que sur les bancs de l’école primaire. Après le lycée, elle a suivi des études de chimie à l’université du Mans. Elle s’est mariée avec un type de la région et est revenue vivre à Tourlaville, où elle travaille comme enseignante en lycée professionnel. Elle habite une petite maison coquette, à quelques centaines de mètres de son ancienne école. Du jardin, on aperçoit le Maupas, mais elle « ne connait pas du tout le quartier », assure-t-elle, en disposant les tasses de thé sur la table du salon.

Le jour de notre rencontre, elle a invité une ancienne camarade de la classe de CM2, Catherine Marie, devenue Mahieux, mère de quatre enfants, sans emploi. Catherine connaît bien la cité du Maupas pour y avoir habité dix-sept ans. Sa mère faisait le ménage chez la directrice de l’école. Elle n’y est jamais rentrée. « C’était comme ça, il y avait le respect. » Elle se souvient d’un quartier populaire « très solidaire », où « les mères et les enfants se retrouvaient au pied des immeubles, les grands s’occupaient des petitsAujourd’hui, c’est plus du tout pareil, c’est sale. » Elle est partie vivre au hameau Quevillon, un kilomètre plus loin.

Sandrine et Catherine se croisent régulièrement, mais ne se côtoient pas. « On se dit bonjour dans la rue, pas plus que ça », dit la première. « Mais c’est bien, ajoute la seconde. Parce qu’on en voit de notre classe qui font mine de ne pas nous reconnaître… »  

« Est ce que tout est écrit dès le départ ? »

En quarante ans, les voix comme les visages ont changé. Que reste-t-il de leurs enfances, de leurs rêves ? Quelles sont celles qui ont choisi leur vie et celles qui ont suivi un chemin tout tracé ?  La rue du Bois a-t-elle continué d’être la frontière invisible de leurs trajectoires ? Est ce que tout est écrit dès le départ, comme le suggère Patricia Jourdain ? En 1976, l’élève avait déjà conscience d’être du bon côté de la rue, de ne pas souffrir de stigmatisation. Elle en a gardé un désir de justice sociale, un besoin profond d’aider les autres qui l’ont amenée à devenir médecin à l’hôpital public de Cherbourg-Valognes, où elle dirige l’antenne mobile de soins palliatifs.

Patricia Jourdain.

Patricia Jourdain est la seule à avoir gardé son nom de jeune fille. En couple depuis vingt ans, elle ne s’est jamais mariée. Avec son compagnon, ils habitent une vieille bâtisse retapée dans les marais de Picauville, où il exerce comme animateur sportif à l’hôpital psychiatrique. Ils aiment la nature et les animaux, les sorties en canoë, inviter des amis. Ils ont une fille unique, qu’elle a eu à 37 ans, après avoir terminé ses études, « ce qui permet de voir les choses différemment. On se pose plus de questions quand on a un certain âge, on intellectualise. » Elle consacre beaucoup de temps à discuter avec sa fille, éveiller sa curiosité et son sens critique. « Les parents posent les bases, après, elle fera ce qu’elle veut de sa vie, quoiqu’on en dise », sourit-elle.

Sa profession l’amène à parcourir toute la presqu’île du Cotentin, son « petit coin de paradis ». Elle visite les familles, les maisons de retraite, consulte à l’hôpital. Il lui arrive de croiser des connaissances parmi ses patients ; elle ne les reconnaît pas toujours.

Le téléphone vibre une fois, deux fois, trois fois…

Un jour gris d’avril 2018. Les marais blancs défilent à travers les vitres de la voiture. Sur le fauteuil passager, Valérie Lemesle ne les voit pas. Elle garde les yeux rivés sur son téléphone portable. D’ordinaire, elle ne quitte pas son domicile, sauf pour aller travailler. Son mari, alité depuis plusieurs années, supporte mal ses absences. Le téléphone vibre une fois, deux fois, trois fois. Elle est à peine partie qu’il veut savoir quand elle rentre. Même immobile et diminué, il a conservé son emprise sur elle. Valérie en a plus qu’assez. Aujourd’hui, elle n’a pas cédé ; elle est bien décidé à répondre à l’invitation de Patricia Jourdain, la médecin.

Images : Frédéric Leterrier

Un an plus tôt, nous avions rencontré Valérie Lemesle au pied de son ancien immeuble du Maupas. Elle n’était pas revenue depuis vingt ans, bien qu’habitant toujours l’agglomération cherbourgeoise. « Je suis partie de chez mes parents dès que j’ai pu, à 18 ans, et encore, j’ai eu le droit parce que j’avais un mari. On s’est rencontré en février 1983, marié en juin et en décembre naissait ma première fille. » Valérie avait suivi malgré elle un CAP couture à Tocqueville. « À l’époque, ce sont les parents qui décidaient. Moi je ne voulais pas travailler à la chaîne. » De toute manière, le diplôme ne lui a jamais servi, elle est restée à la maison, comme sa mère, élever ses quatre enfants.

Son mari est rapidement devenu alcoolique et infernal à la maison. Ses enfants l’ont suppliée de divorcer. Elle est partie après seize ans de vie commune, les quatre enfants sous le bras et s’est remariée. Son second mari s’est avéré violent. Ils ont eu une fille ensemble et il est tombé gravement malade. Depuis, elle s’occupe de lui, vit isolée et dans la peur permanente, ne voit plus ses enfants ni ses petits-enfants. « C’est exactement mon père, confiait-elle. Avec la violence, l’autorité. Mon père m’a mis des coups, mon mari m’a mis des coups. Je dois être douée pour le malheurJe vais finir par y laisser ma peau. »


« Mais quand même, je ne suis pas sa chose. »

En feuilletant les photos de l’année 1976 lui reviennent des souvenirs heureux. « La petite fille que j’étais rêvait à beaucoup de choses : de vacances, de voyages, d’un beau métier. Rien de tout cela n’est arrivé. On ne rêvait surtout pas d’avoir la vie de nos parents. Je crois pourtant que j’ai suivi le même chemin… » Quelques semaines après notre rencontre, son mari a manqué de mourir. Elle s’est imaginée seule. À Pôle Emploi, on lui a dit : « vous vous occupez de votre mari, vous saurez prendre soin des autres. » Sa décision est prise : elle s’inscrit en formation d’auxiliaire de vie et le diplôme obtenu, commence à travailler chez les particuliers. « Travailler, c’était m’échapper, retrouver ma liberté quelques heures par jour. » Elle ne part jamais loin, ni jamais très longtemps. « S’il lui arrivait quelque chose je m’en mordrais les doigts. Mais quand même, je ne suis pas sa chose. » Petit à petit, elle s’autorise un peu plus, prétend que son téléphone ne capte pas, part rendre visite à ses enfants. Pour la première fois, elle reprend le contrôle de sa vie. « Si je pars, je le ferai par moi-même et c’est ce qui va arriver si ça continue. »

Valérie Lemesle.

C’est en écoutant le documentaire radiophonique diffusé sur France Culture en février 2017 que Patricia Jourdain a compris. Cette voix grave et lancinante qui lui paraissait familière était celle de Valérie, son ancienne camarade de classe. Elle n’avait pas pu faire le rapprochement avec cette madame Lemesle qui accompagne son mari en consultation de soins palliatifs depuis quelques années. Elle n’avait pas pu reconnaître la Valérie de son école ; elle l’avait oubliée. Valérie, elle, l’avait déjà identifiée. Le médecin a gardé le même nom. Au départ, elle a eu quelques doutes, elle paraissait plus jeune qu’elle. Quand elle a acquis la certitude que Patricia Jourdain, médecin, était bien la Patricia de son enfance, elle a hésité à lui avouer. Elle n’a pas osé.

Dans le petit salon, Patricia attend Valérie.

Dans la cuisine de la maison de Picauville, les deux femmes se regardent, cherchent les traces du passé. Patricia a préparé une tarte aux pommes. Elle s’affaire autour de la table, ses gestes sont calmes et précis, elle pose les questions, meuble les longs silences. Elle a le regard bienveillant. Valérie n’a pas ôté son manteau, assise sur le bord de la chaise, les jambes croisées. Elle parle en bougeant les mains, le corps tendu, sourire figé. Elles évoquent leur dernier rendez-vous à l’hôpital.

– On est resté le malade et le médecin, commence Valérie.
– Le boulot, c’est le boulot ! enchaîne Patricia.
– Non, on n’a jamais parlé de… 
– Bah non, moi je ne savais pas. 
– Oui mais même, moi j’aurais jamais osé, j’y allais pour un rendez-vous médical. Mais je m’étais posé la question, j’avais hésité…  
– …
– Alors comment on va faire la prochaine fois ? relance Patricia.
– Ah je sais pas, on verra.
– C’est bientôt.
– Trois semaines.
– Bah, on fera comme on a envie.
– Voilà.

Images : Frédéric Leterrier

« Je suis une battante. »

Valérie n’est jamais retournée à la mer ; elle habite pourtant à côté et ne pourrait pas vivre loin d’elle, prétend-elle. Patricia ne se lasse jamais de contempler la courbe du soleil, qui, sur la presqu’île du Cotentin, se lève et se couche sur la mer. « Nous vivons dans deux univers très proches et très éloignés », mesure le médecin. Quand Patricia passait son bac, Valérie accouchait de sa première fille. Quand la fille de Patricia avait cinq ans, Valérie était déjà grand-mère. Elle aura bientôt dix petits-enfants.

« De toutes façons, moi j’ai le don, soupire-t-elle. Mon fils a eu cinq enfants avec quatre femmes différentes, ma fille en a fait trois avec trois hommes. La troisième compagne de mon fils a tué l’enfant de sa deuxième compagne. Ma belle-fille n’aime que les bébés, passé un an, elle ne s’en occupe plusMa fille a eu un mari violent, elle a failli en mourir. Elle ne m’en a jamais parlé, c’est la loi du silence. Maintenant, elle sait par où je suis passée. »

L’histoire se répète comme dans un mauvais scénario. « On tombe pas toujours sur la bonne personne, mais revenir en arrière, ce n’est pas possible. Il faut continuer d’avancer, c’est comme ça. » Devant nos visages décontenancés, Valérie reprend le rôle : « Je suis une battante, on ne me détruit pas. Petite, j’étais rebelle, j’avais du caractère. C’est passé où tout ça ? Mais c’est terminé, je ne cèderai plus. » Patricia sourit. « C’est une rébellion ! ».

Images : Frédéric Leterrier.

En janvier 2019, le mari de Valérie est décédé sur son lit médical, dans l’incendie de leur appartement. L’enquête de police a conclut à un accident. Il était seul ; Valérie l’a découvert en rentrant du travail.


« Par la suite, derrière un caddie au supermarché, sur les bancs du jardin public à côté d’un landau, ses rêves l’ont quittée. »

Annie Ernaux, Les années

Vous pouvez également réécouter le documentaire radiophonique sur France Culture, « À Cherbourg, la mer est bleue quand il est fait beau ».

Marylène Carre

Journaliste et auteure née en 1976. Travaille pour la presse régionale et nationale, explore les nouveaux médias, le documentaire sonore et le film documentaire, anime des ateliers médias et des résidences de journaliste. 
 

Jean-Baptiste Julien

Musicien et compositeur né en 1977. Travaille ou a travaillé avec Pascal Battus, Alex Beaupain, Bertrand Belin, Jean-Marc Butty, Marylène Carre, Arnaud Churin, Thomas Ferrand, Grand Parc, François Lanel, Fiodor Novski, Katel, Sophie Lamarche-Damour, Frédéric Leterrier, Bernardo Montet, Antonin Ménard, Seijiro Murayama, Rachid Ouramdane, Pink Crash, Alexandre Plank, Virginie Vaillant…

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