Mai 2019

Jeannette, madeleines solidaires depuis 2015

Marylène CARRE
Raphaële KIPEN
Mathias BENGUIGUI

La nouvelle Jeannette

Ici, un clavier d’ordinateur et une souris, là, une armoire. En janvier 2015, Maître Rivola, le commissaire-priseur, qui avait trouvé porte close un an plus tôt, revient procéder à l’inventaire du matériel. Les « Jeannette », leur avocate, Elise Brand, et les représentants de la CGT lui emboîtent le pas, alors qu’il arpente, tatillon, les moindres recoins de l’usine. Comme à son habitude, Françoise Bacon, la déléguée CGT, ne se laisse pas impressionner. « On nous soupçonne d’être des voleurs, c’est la meilleure celle-là ! » L’ambiance est tendue. Maître Rivola menace d’arrêter et de quitter l’usine. « Je fais mon travail, si vous n’êtes pas contents de mon estimation, faites la vôtre. » L’avocate s’interpose fermement : « cet outil de production, ça fait plusieurs mois qu’il appartient aux salariés, des années qu’ils travaillent avec. Je crois que ça génère quand même des droits. »

À l’autre bout de l’usine, une table est dressée. La petite fête prévue tourne court. Les larmes ont remplacé les mots. Au souvenir de ce dernier jour, la voix de Rosa s’éteint. « Je suis partie en catimini, par la petite porte ».

Après 344 jours d’occupation, les ouvrières rentrent chez elles, seules et le cœur lourd. Commence le temps de l’attente. Pour Rosa, cela va durer neuf mois. « C’est la période la plus difficile de ma vie. Même si je gardais confiance en Georges Viana, j’avais peur. Je regardais le téléphone et j’attendais. J’attendais et j’espérais… »

La SAS Jeannette 1850 est créée en février 2015. Le nouveau patron quitte la Seine-et-Marne et vient s’installer à Caen avec sa femme et ses trois enfants. L’élan populaire n’a pas gagné les banques, qui refusent toujours de s’engager. Afin de compléter les fonds propres, permettant d’investir dans une nouvelle ligne de production artisanale, Georges Viana fait appel à l’actionnariat participatif : 150 investisseurs deviennent actionnaires et apportent 330 000 euros au capital. En avril, un site de production est trouvé à Démouville, aux portes de Caen. La liste des partenaires s’allonge : la Biscuiterie de l’Abbaye, une autre institution normande, décide d’apporter son soutien logistique à ce concurrent potentiel.

Philippe Parc, sacré meilleur ouvrier de France et champion du monde des desserts, accepte d’écrire de nouvelles recettes, à base d’arômes et d’épices. La nouvelle Jeannette, en forme de coquille Saint-Jacques, est un produit français de luxe, qui joue la carte du terroir et de l’authenticité.

Marie-Claire est la première recrutée, en mai 2015. L’ancienne chef d’équipe des « Jeannette », entrée à l’usine à 16 ans, est devenue responsable d’atelier. Georges Viana peut compter sur elle. Elle n’oublie rien, et surtout pas « ses filles ». « J’ai toujours fait le lien entre tout le monde : Georges Viana, l’avocate, le tribunal, la CGT… C’était toujours Marie qu’on appelait. Je suis un peu la mère de famille chez Jeannette, c’est comme ça. » Alors, en attendant les futures embauches, elle prend des nouvelles, réconforte celles qui s’inquiètent. « Il a promis, votre tour viendra. » Certaines pointent leur nez timidement pour voir à quoi ressemble la nouvelle ligne. Petit à petit, la famille se recompose.

Rosa est embauchée « avec la dernière fournée », le 7 septembre 2015. Elle retrouve les collègues, les odeurs de cuisson, les gestes et les horaires de travail, l’ordinaire d’une vie qui avait cessé depuis 20 mois. « C’est que du bonheur… » À vrai dire, l’activité de Jeannette ne ressemble pas exactement à celle d’avant. Il ne faut plus dire « usine » mais « atelier ». D’industrielle, la production est devenue artisanale, avec deux pétrins et un four. Les « Jeannette » travaillent désormais en musique, esquissent parfois un pas de danse, ne haussent plus le ton pour couvrir le bruit des machines. Comme si tout était devenu plus proche : l’atelier, le produit, les filles…


“On va leur faire voir qu’on est petites, mais qu’on est là quand même.”

Le redémarrage officiel a lieu à la Foire internationale de Caen, à la mi-septembre. L’entreprise compte désormais 18 salariés, dont 11 « ex-Jeannette ». Depuis une semaine, l’atelier tourne à plein régime pour produire quantités de madeleines. Les nouvelles recettes sont très attendues. Pendant dix jours, les ouvrières font la navette entre l’atelier et la Foire, à l’arrière de la moto de « Monsieur Viana ». La foule est au rendez-vous. Revêtues du costume traditionnel de la « Jeannette » normande, elles sont les vedettes.

Laurence Dumont

Sur la photo officielle, Rosa serre la main de Laurence Dumont. La députée PS du Calvados, alors vice-présidente de l’Assemblée nationale, apporte un soutien moral et politique depuis le début du conflit. « Il y avait une rage dans cette lutte qui m’a époustouflée. » En mai 2015, elle plaide leur cause dans l’hémicycle et interpelle les banques et l’État. Un an plus tard, elle les invite à l’Assemblée pour « mettre un coup de projecteur sur cette lutte emblématique, sur le rôle du repreneur et des organisations syndicales et sur le produit lui même. Parce qu’aujourd’hui, il faut qu’elles vendent des madeleines, et pour cela, il faut qu’on en mange. » Les madeleines ont été livrées la veille pour approvisionner la buvette des parlementaires et celle des journalistes. Mais pour la députée, Laurence Dumont, l’enjeu dépasse le sort de l’entreprise :

Sous un soleil radieux, Laurence Dumont accueille les « Jeannette » à leur descente du bus. Quand vient le tour de Rosa, les deux femmes s’étreignent. La journée à l’Assemblée se déroule pour Rosa comme un « conte de fées ».

Le charme opère des deux côtés. Les parlementaires se régalent des madeleines et les « Jeannette » des ors de la République. Le président Claude Bartolone se fend d’un discours de félicitations avant de les embrasser. Sous son petit béret de laine, une Jeannette sourit, ses yeux pétillent. Aujourd’hui, Rosa est un peu une princesse.

Une histoire vraie racontée par Marylène CARRE et Raphaële KIPEN, avec les photographies de Mathias BENGUIGUI.

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