Février 2020

D'une terre à l'autre

Mickaël Phelippeau, Marie-Odile Lainé, HubbubHum, Laurent Houssin, Lucie Mach, CDN de Caen Normandie, Marylène Carre.

Exilé-e-s

Ils ont traversé des pays, des continents, des mers, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Leur route s’est arrêtée en Normandie, parfois provisoirement, où ils doivent encore lutter pour une vie digne. Récits de migrants.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Fatima

« Pour l’avenir de mon fils et pour moi. »

Mon mari est décédé il y a deux ans, des suites de fièvres dont on n’a pas trouvé la cause. Après sa mort, son frère a commencé à me harceler pour que je devienne sa femme (c’est la coutume dans mon pays), mais je n’ai pas voulu car il avait une femme et des enfants, je savais que je deviendrais leur bonne et mon fils leur esclave, comme c’est le cas toujours en Afghanistan. Il est devenu violent, m’a battue, a tenté de me violer et m’a menacée de mort si je ne cédais pas. C’est surtout pour mon fils que j’ai tenu bon, je voulais qu’il aille à l’école et devienne quelqu’un, pas un esclave.

Je suis allée me plaindre de ces violences auprès de la police et de l’imam de mon quartier. Les deux m’ont proposé la même chose : me protéger si je devenais leur « femme », c’est-à-dire dormir avec eux,  pendant un mois ou deux, « personne ne le saura », m’a dit l’imam. Alors je suis partie, emmenant avec moi mon fils et ma mère qui n’a que moi et qui était en danger car elle s’était interposée entre mon beau-frère et moi lors d’une de ses agressions ; il l’avait d’ailleurs projetée contre un mur et elle a depuis des migraines à répétition.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Nous avons fait cinq mois de voyage pour arriver ici, par l’Iran et la Turquie. Pour passer la frontière nous avons dû marcher et courir pendant 18 heures sur des mauvais chemins. Ma mère a eu un malaise, elle a fait un AVC et est restée hémiplégique. Un Afghan de notre groupe a proposé de la porter, me demandant en échange seulement d’être son amie pour nous soutenir mutuellement. Mais il a vite voulu avoir des relations avec moi, et quand j’ai découvert que j’étais enceinte, il a quitté notre groupe, en Italie.

Arrivée en France en mai dernier, j’ai été enregistrée à France Terre d’asile, ma mère soignée au CHU où l’assistante sociale m’a permis d’avoir un logement dans un hôtel. Le médecin n’a pas voulu m’avorter car j’avais plus de deux mois de grossesse. Il faut que je reste en France, pour ma mère malade, pour l’avenir de mon fils et pour moi. Si je reviens en Afghanistan, enceinte et sans mari, je serai condamnée à la lapidation : c’est la loi chez moi, jetée dans un trou et tout le monde vient me jeter des pierres jusqu’à la mort.

Je vous supplie de me protéger et de me sauver d’une mort certaine. Merci.

Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie
Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie

Slimane

« Mécréant, tu vas trouver ta tête sur ton dos ! »

Après le Printemps Arabe tunisien, je suis entré dans la gendarmerie. La révolution nous avait donné, à nous les jeunes, la foi dans un avenir plus juste et je voulais participer à sa construction. En mai 2010, je suis nommé à la frontière algérienne. Une nuit, des coups de feu sont tirés, nous ne saurons pas s’il s’agit de trafiquants ou de terroristes. Une rafale de balles m’atteint en pleine poitrine. Je suis hospitalisé avec quatre côtes cassées. À ma sortie, mon chef me demande de déclarer que je me suis blessé en nettoyant mon arme, ordre de l’administration qui ne veut pas faire état publiquement des troubles à la frontière. Il veut que je signe un papier, sous promesse d’un poste administratif tranquille. Je refuse d’abord, mais sous la menace de perdre mon emploi, je finis par le signer. Je suis envoyé en 2011 à la frontière Libyenne. Je décide de me syndicaliser car je ne suis pas rentré dans la gendarmerie pour couvrir l’injustice et la corruption.  J’expose mon histoire et constitue un dossier pour être dédommagé pour accident de travail, n’ayant jamais reçu aucune indemnité.

Pendant six mois, je suis chargé de surveiller la frontière : le poste est exposé car il y a la guerre en Libye. Mais je suis surtout choqué de voir chaque jour 25 voitures pleines d’armes passer la frontière sans être arrêtées. Je découvre vite que c’est notre général qui envoie des armes en provenance du Qatar. Ecoeuré, et souffrant toujours de mes côtes, je demande mon changement, qui est accepté.  J’ai un poste calme pendant deux ans. Je consacre beaucoup de temps à mes responsabilités syndicales. Nous organisons des manifestations pour demander des changements de loi, en particulier pour que les familles de militaires soient dédommagées en cas d’accident ou de mort au travail. Je suis le porte-parole du syndicat, et je m’exprime à la radio, la télé et dans la presse. J’organise des réunions avec des associations de défense les droits de l’Homme et nous travaillons ensemble à dénoncer la corruption et le Salafisme.

 En 2015, je commence à recevoir des menaces de mort de groupes salafistes : « Taghout (mécréant) ! tu vas trouver ta tête sur ton dos ! » À Souss, il y a beaucoup de morts, dont des Européens,  à cause des salafistes. À Khasserine, un de mes amis proches est tué lors d’un attentat qui fait sept morts. J’en fais un rapport, en tant qu’adjudant-chef de ma section. Mais il est clair que des membres de l’armée sont de mèche avec les Salafistes, car les juges ne prononcent que des condamnations à des peines symboliques.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Je sens de plus en plus la surveillance et l’hostilité peser sur moi. Un jour, au marché ma femme est menacée, et je dois l’évacuer chez mes parents. Je déménage quatre fois et je porte désormais une arme en permanence. Mon compte Facebook est piraté deux fois. Je reçois des appels anonymes. Ma femme et moi déposons à la police un dossier rempli de témoignages validés par la mairie. Par hasard, en livrant un jour le courrier à mon chef, je vois un ordre du général de mettre ma maison sous surveillance pour ma protection. Mon chef n’a rien fait, se contentant de me fournir un révolver. Par le syndicat, j’ouvre un dossier de corruption à l’encontre de mon chef, car dans le même temps j’ai découvert une de ses fraudes : la direction générale du pétrole des sociétés françaises et anglaises implantées dans la région a demandé à la police locale de placer une équipe de protection autour des sièges des compagnies. Celle-ci n’est pas payée. Je fais une enquête et découvre que les compagnies ont versé deux milliards. Disparus ! Aucune trace sur les comptes. Mon chef travaille avec un puissant homme d’affaires salafiste qu’on nous a demandé de surveiller depuis la révolution. En menant mon enquête, je découvre que le chef de secteur a changé de voiture quatre fois et s’est fait construire une maison très luxueuse. Mon dossier est livré avec toutes les preuves à l’appui. À ma stupéfaction, le général qui le reçoit n’intente aucune action. Il a probablement été payé en sous-main.

J’ai de plus en plus de problèmes. Lors d’une réunion syndicale, je reçois des menaces : « Tu veux arrêter les Salafistes, révolutionner les relations entre la police et le peuple ? Prends garde à toi ! »

En effet, j’ai organisé des réunions avec des jeunes pour nouer un dialogue dans les quartiers, et ça ne plait pas, mon chef me menace à plusieurs reprises. Et puis, un de mes voisins qui voulait migrer en Italie se fait tuer en mer, avec d’autres migrants, par nos propres militaires. Tout cela fait monter ma colère et mon dégoût. Les familles des migrants tués organisent une manifestation, brûlent des bâtiments de la mairie et de la garde nationale. J’ai fait un rapport à mon chef pour annoncer cette manifestation, mais il n’envoie aucune unité d’intervention pour empêcher la violence et la répression : qui tire les ficelles ? Les Salafistes, j’en suis persuadé. Le chef de poste a une crise cardiaque après avoir reçu des gaz lacrymogènes, et il reste une semaine dans le coma. Je dénonce aux médias la responsabilité de l’armée, particulièrement de mon chef de secteur, et la collusion entre les Salafistes et l’armée.

J’apprends un jour par des collègues que mon directeur général a porté plainte contre moi. Je n’ai reçu aucune des convocations réglementaires pour m’en informer et me permettre d’organiser ma défense. En mars 2018 je suis rayé des cadres, sans avoir eu accès à mon dossier ni à une quelconque défense. Et je crains pour ma vie car j’ai reçu, devant mes collègues même, des menaces de mort de mon chef de secteur.  
Que faire ? Je crains aussi pour ma famille. Je décide alors de quitter mon pays.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Je viens d’apprendre que la France m’accordait un permis de séjour de 10 ans. Moi qui me suis battu depuis dix ans pour la justice, je suis heureux ! Mais il y a une grande ombre au tableau : ma femme ne veut pas quitter son pays, ni entraîner nos deux enfants dans ce choix. Elle me demande la séparation. Que puis-je faire ?
Mon père m’a appris à refuser ce que je jugeais anormal, mais là, je suis démuni… Heureusement, il m’a aussi transmis cette énergie qui m’a servi dans mes combats. Je vais encore en avoir besoin…

Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie

Omar

« Nous avons combattu la mer pendant cinq jours. »

Je suis Omar Mowafaq Al Chehabi, un réfugié palestinien né en Syrie en 1999 au camp de réfugiés palestiniens Al Yarmouk, là où mon grand-père s’est installé après avoir quitté la Palestine suite à l’occupation israélienne en 1948. J’ai étudié jusqu’à la classe de 4e dans les écoles du camp. Je vivais avec ma famille une vie stable ; avec mon père, professeur de SVT, ma mère et mes quatre frères et sœurs. 

Au début de la révolution syrienne en 2011, la vie dans le camp a commencé à s’empirer, les écoles et les autres services fermaient de temps à autre pour protéger la vie des gens. Étant des civils, nous avons été confrontés à de nombreuses menaces ; insécurité, explosions, surtout à proximité de notre maison où se situait l’hôpital Al Bassel qui recevait les victimes du conflit des régions voisines. Notre camp étant l’une des entrées importantes de Damas, est devenu une des cibles de l’opposition. Puis Daesh a occupé la partie où se situait notre maison, détruite en partie à cause de l’assaut. Des centaines de civils ont donc été tués, y compris plusieurs de nos proches et nos voisins.  L’événement qui m’a marqué et qui me marquera à vie, c’est l’obus qui est tombé dans la rue Al Jaouna de mon quartier, c’était terrifiant, cela a causé la mort de 25 personnes dont mes cousins : Anas Talouzi, 16 ans et Ibrahim Talouzi 12 ans. Des dizaines ont été blessés, dont mon cousin Issa Talouzi 14 ans. J’ai vu avec ma famille ce terrifiant bain de sang.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

 Les jours passent, les événements s’empirent. Un jour, précisément le 16 décembre 2012, un avion de chasse a bombardé la mosquée Al Hussaini de notre quartier qui constituait un refuge à des centaines de personnes. Le bombardement a tué des dizaines de personnes, et en a blessé une centaine. Mon grand-père et mon frère Abdallah s’en sont miraculeusement sortis. Plusieurs maisons y compris la nôtre ont été très endommagées à cause de l’explosion : fenêtres cassées, murs détruits… Ce jour-là, notre camp était la scène de deux autres bombardements à la suite desquelles des centaines de civils, nous aussi, ont pris la décision de partir laissant derrière nous toute une vie, mais aussi nos maisons et nos affaires personnelles.  

 Ma famille et moi nous sommes dirigés vers le Liban. Après avoir parcouru une longue distance à pied, nous voilà aux frontières du Liban, mais nous avons attendu de longues heures à cause du grand nombre de gens qui fuyaient la guerre et ne cessaient d’augmenter au fil des heures. En arrivant au Liban, nous avons rencontré plusieurs problèmes, nous avons perdu la stabilité de la vie quotidienne qu’on avait avant. On comptait sur ce qu’on pouvait avoir par l’intermédiaire des ONU. Nous avons eu des contraintes au niveau du travail, du logement et des services sociaux. Pourtant, j’ai poursuivi mes études et j’ai eu mon brevet malgré la différence des méthodes scolaires qui étaient en anglais.

Inquiet pour notre avenir, mon  père a décidé qu’on aille, Abdallah, 23 ans, et moi 17 ans, en Egypte le 18 septembre 2014, pour ensuite essayer de traverser la Méditerranée sur les bateaux de la « mort » afin de rejoindre l’Europe et préserver notre vie et notre avenir.  Notre bateau est tombé en panne au large de la mer. Nous avons combattu la mort pendant cinq jours jusqu’à ce que la marine égyptienne nous retrouve et nous sauve la vie.

Illustration HubbubHum, Rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Mais les autorités égyptiennes nous ont mis en prison et menacés de nous renvoyer en Syrie,  car, étant Palestiniens, il nous est interdit de rester sur le territoire égyptien. Des organismes humanitaires sont intervenus. Nous sommes dons restés, mais en prison, pendant un an. Ensuite, le gouvernement français nous a acceptés comme réfugiés et nous sommes arrivées en France le  28 octobre 2015. Peu après, mon père a fait une demande auprès de l’ambassade française au Liban pour nous rejoindre. Et effectivement, il est arrivé en France avec les autres membres de ma famille le 12 juillet 2016. Nous nous sommes donc réunis après avoir été séparés pendant longtemps.

Contrairement aux autres réfugiés qui peuvent un jour revenir dans leur pays, l’avenir des réfugiés palestiniens syriens reste inconnu à cause de la destruction des camps de réfugiés palestiniens en Syrie. Ainsi, nous vivons en exil comme nos parents, nous ne pouvons ni rentrer en Palestine, à cause de la situation politique, ni en Syrie.

Vidéo – Comédie de Caen – CDN de Normandie

Les témoignages de Fatima et Slimane ainsi que les vidéos réalisées par la Comédie de Caen – CDN de Normandie sont issus du livre de Marie-Odile Laîné, « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » publié par LSSA-éditions. Les illustrations de HubbubHum sont issues du même ouvrage. Omar a raconté sa propre histoire dans le journal du lycée Jean-Guéhenno de Flers en 2016.

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