Février 2020

D'une terre à l'autre

Mickaël Phelippeau, Marie-Odile Lainé, HubbubHum, Laurent Houssin, Lucie Mach, CDN de Caen Normandie, Marylène Carre.

Bienveillant-e-s

Partout en Normandie, ils soulagent chaque jour les difficultés des migrants. Leur engagement est individuel ou collectif, souvent spontané, toujours courageux. Il a chamboulé le cours de leur existence. Rencontre avec des « bienveillant-e-s ».

Impossible de les compter. Ils sont des centaines de bénévoles dans la région à venir en aide aux migrants, qu’ils donnent des vêtements, de la nourriture ou des cours, offrent un café, une douche, un lit, soignent, ouvrent des squats ou accompagnent à la Préfecture. Leur engagement est individuel ou collectif. Aux côtés des ONG et associations caritatives traditionnelles se sont créés des groupes informels de citoyens, qui prônent le do it yourself contre l’insuffisance des pouvoirs publics. À Ouistreham, le Camo (Collectif d’aide aux migrants de Ouistreham) rassemble 350 bénévoles et 600 soutiens sur les réseaux sociaux. À Caen, le collectif Solidarité Réfugiés Caen compte 800 sympathisants et on estime à 200 le nombre d’hébergeurs volontaires sur le seul département du Calvados.

Il n’existe pas un profil type du bénévole. Ils sont jeunes ou moins jeunes, ont un job qui roule ou pas le moindre sou. Leurs motivations sont multiples et nombre d’entre eux n’ont jamais été militants. Tenus de « faire quelque chose » par nécessité plus que par choix face à la détresse des exilés, ils s’engagent dans « une aventure humaine » qui requiert de l’endurance et s’avère parfois difficile à tenir dans la durée. Pour autant, leur engagement ne faiblit pas.

Les bi-portraits de Mickaël Phelippeau : le CAMO

Artiste associé à plusieurs structures (au Centre Chorégraphique de Caen de 2016 à 2019), Mickaël Phelippeau chorégraphie et interprète depuis 2003 des pièces nommées « bi-portraits », prétextes à la rencontre. Appareil photo en main, il a coutume de faire échanger à ses sujets leurs vêtements avec les siens, invariablement colorés de la même couleur jaune. 

À Caen et Ouistreham, il a développé le même concept à la rencontre des « copains » du Camo, des hôtes du Rase et des enfants de l’école nomade du squat du Marais.

« Lors de notre première rencontre en octobre 2018, Miguel Martinez, membre fondateur du Camo, a eu cette idée magnifique de projeter un double « portrait de groupe » : sur un cliché, les bénévoles servent les copains autour des tables de distribution de repas. Sur son pendant, les copains servent les bénévoles, toujours avec ce code couleur jaune. Il n’est pas question de « se mettre dans la peau de » mais au contraire de pointer une solidarité, une hospitalité, une entraide, avec légèreté et humour. C’est aussi une manière de saluer ce travail collectif face à une précarité et des conditions de vie insoutenables. »

Nelly

« Je ne suis pas admirable, je suis courageuse »

Photo Laurent Houssin

Nelly Le Roy était jeune retraitée. Elle aurait pu garder son temps libre pour ses six petits-enfants et s’adonner à sa passion du bricolage. Au lieu de ça, elle court toute la journée à faire les courses, récupérer des vêtements, préparer des gamelles, organiser les distributions, laver le linge, offrir la douche et le gîte aux « copains », ces jeunes migrants échoués à Ouistreham en espérant passer un jour en Angleterre. « Tu te réveilles un matin en te disant : c’est qui ces garçons ? Je suis allée voir la mairie, la gendarmerie et les associations. Rien n’était mis en œuvre pour leur venir en aide. Un jour, ma fille m’appelle : je connais des gens qui font quelque chose. Et c’est comme ça que j’ai rejoint les premiers bénévoles du Camo en mai 2017 ; nous étions quatre. »

Photo Laurent Houssin

En face, ils sont soixante, puis cent, deux-cents. Mais les bénévoles sont plus nombreux encore, à tel point qu’il faut organiser l’élan de générosité. Nelly crée une association pour collecter les dons. Son engagement s’accroît, dévorant toujours un peu plus l’emploi du temps, la maison, la famille. « Je ne cherche pas à satisfaire mon ego ou combler un vide. C’est un sacerdoce de se battre tous les jours et de voir ces gamins qui ont perdu la joie de vivre. Mais je n’ai pas le choix. Ils existent et ils sont là, sous mes fenêtres. » Elle a cédé sur tout, ramenant des jeunes à la maison quand son mari avait placé là la limite (avant de fléchir à son tour), achetant des tapis de prière alors qu’elle est athée. « J’ai changé. Je suis devenue plus tolérante. » Sans l’élan de tous les bénévoles, elle aurait sans doute arrêter, par épuisement et sentiment d’impuissance. « Mais il ne peut pas y avoir de faille dans l’engagement. C’est une question de respect, pour eux, pour moi. »

Les bi-portraits de Mickaël Phelippeau : le RASE

« Le RASE, Réseau d’Accueil Solidaire des Exilé.e.s, rassemble des personnes qui accueillent, souhaitent accueillir ou aider à le faire. Bénédicte Vacquerel, qui travaille à la Cimade, nous a introduit à des personnes vivant ensemble, accueillantes et accueillies.

Nous avons pris des « portraits de famille », avec toujours une touche de jaune. Puis sur un cliché parallèle, les personnes posent au même endroit mais entre temps, un échange de vêtements entre personnes hôtesses et personnes hébergées a eu lieu. »

Emilie et David

« Il n’est ni notre coloc’ ni notre gamin, mais on le trimballe partout avec nous.»

Photo Laurent Houssin

Il commence par donner des cours d’alphabétisation dans un centre d’accueil, puis croise un copain qui héberge un migrant. Il en parle à sa femme. En couple depuis deux ans, Emilie et David Dubourg viennent d‘acheter une maison à Caen. Ils sont deux, il y a une chambre d’amis. Elle n’hésite pas une seconde. David et Emilie rencontrent le Rase, réseau d’accueil solidaire des exilé-es, qui tente d’organiser l’hébergement à domicile des personnes à la rue. « Nous ne voulions pas un mineur, pour ne pas nous sentir responsables », explique David. Arrive A., demandeur d’asile du Darfour, 27 ans et non francophone. « On sort google traduction et ça matche direct, comme la rencontre avec un ami, en accéléré. »

Le premier matin, ils partent travailler et lui laissent la clé : « À ce soir ». Pendant trois mois, chaque soir, ils retrouvent A. à la maison. Lui découvre le fromage et la teurgoule, eux le café à la cannelle. Ils sont heureux d’offrir une maison accueillante. A. est gentil, serviable, plait à tout le monde. Quand on leur demande qui il est, ils répondent : « A., il habite avec nous », faute de trouver une autre réponse. « Il n’est ni notre colocataire, ni notre gamin, même si on le trimballe partout avec nous. »

Un soir, pour se retrouver, le couple se donne rendez-vous au restaurant. Un deuxième, puis un troisième soir. « On s’est dit, ce n’est pas normal de ne plus avoir envie de rentrer chez nous. Le problème n’est pas A. ; c’est qu’il n’y a pas de fin à l’histoire. Même s’il n’est pas régularisé, il ne rentrera pas au Darfour. Nous subissons avec lui cet état de latence, sans pouvoir se projeter dans quoi que ce soit. » Les époux ont besoin de retrouver une intimité. Mais pas question de remettre A. à la rue. « Ouvrir sa porte, c’est très simple. Mais comment on reprend le confort qu’on offre ? » Ils ont trouvé un copain pour l’héberger et continuent de le voir. « Il est notre ami. Mais nous sommes arrivés en bout de course. »

Les bi-portraits de Mickaël Phelippeau : l’école nomade

« Au squat du Marais, non loin de la gare de Caen, il y avait une école dite « nomade ». Solange Bouffay, qui y intervenait entre autres pour le « Ciné nomade » nous a ouvert grand les portes, et nous y avons rencontré plein d’enfants. Certaines se sont prêtés au

jeu des bi-portraits, troquant leurs vêtements avec ceux d’une copine ou d’un copain, choisissant le cadre des photos. Nous avons fait une double « photo de classe ». le squat a été évacué en octobre 2019. Ces clichés sont aussi une manière de ne pas oublier. »

Valérie

« J’ai l’impression d’être du bon côté de l’Histoire »

Photo Laurent Houssin

Septembre 2015. Valérie Templéraud vient d’avoir son premier enfant quand elle découvre la photo du petit Aylan mort sur une plage. « Je voyais ce petit cul en l’air comme quand mon enfant dort. C’était d’une violence inouïe. » Avec trois amies, elles décident d’agir, créent le collectif Solidarité Réfugiés Caen et ouvrent une page facebook qui compte aujourd’hui 800 abonnés. Un jour, elle reçoit un message d’un jeune migrant en internat dans un lycée qui explique « avoir du mal à travailler quand il se retrouve dehors le vendredi soir ».

Elle vit seule avec son fils de trois ans et le RSA. Désormais, chaque week-end, ils seront trois à l’appartement, jusqu’au jour où elle reçoit un appel du lycée qui lui parle d’un deuxième garçon. « Je ne peux pas prendre toute la misère du monde » répond-elle. « Pourquoi tu ne peux pas ? » lui rétorque le premier. Valérie songe aux 70 m2 et à sa précarité financière. « Ça cogite toute la nuit et tu finis par admettre que tu peux. » Le lendemain, elle aménage une mezzanine. Son appartement devient l’auberge espagnole de la solidarité, accueillant une demi-douzaine de mômes qui l’appellent « la Daronne ».

« J’ai reçu des insultes et des menaces sur mon fils. J’en ai pleuré de rage. » C’est la colère qui la tient et le soutien du collectif. « J’ai l’impression d’être du bon côté de l’Histoire. » Chez elle, la Daronne impose des règles, scolarise les garçons, veille sur eux. « Mais s’ils sont embarqués par la police, je ne peux pas les protéger, je ne suis personne pour eux. » Elle a décidé d’adopter un des garçons. « Un acte juridique fort à l’égard de la République Française qui n’assume plus ses valeurs. »

Marche solidaire avec les exilé-e-s à Ouistreham : à quoi ressemblerait une France accueillante ?

Photos Lucie Mach. Prise de son Marylène Carre.

Décembre 2018 à la nuit tombée. Près de 400 personnes défilent à Ouistreham, pour alerter sur les conditions de (sur)vie des centaines de migrants qui se retrouvent, au terme d’un long parcours, bloqués à la porte de l’Angleterre. 
Marche aux flambeaux et couvertures de survie, envol de lanternes avec des messages d’exilés, tentative d’ouverture d’un squat, face-à-face tendu avec les forces de l’ordre et soupe chaude dans le sous-bois qui sert de refuge aux Soudanais. 

En + de Grand-Format : L’exposition des bi-portraits de Mickaël Phelippeau est en tournée dans la région, du 16 janvier au 27 mars 2020 au théâtre Le Passage à Fécamp, du 30 mars au 25 mai 2020 au théâtre Le Préau à Vire et à la bibliothèque d’Hermanville-sur-mer en novembre 2020.
Sur Radio Bazanaom (92.3 FM à Caen et radiobazaraom.com) Yo propose une émission hebdomadaire sur l’exil, à la rencontre de ceux qui migrent et ceux qui les accueillent : Entrez c’est ouvert, le jeudi à 12h et le samedi à 19h.
Associations et artistes normands ont aussi lancé un appel en faveur de l’inclusion et de l’hospitalité : le manifeste normand « De l’hospitalité ».

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