Mars 2022

Tatouages

Shane Haddad (texte), Ambre Citerne (dessins)

Monsieur Benbazoud

On vous a proposé d’écrire un texte sur votre ville.
Vous avez contacté Mouche. Vous lui avez dit que vous vouliez écrire sur lui.
Le jour où il est venu chez vous, vous avez passé une heure à tout installer. Vous aviez peur. Poser les bonnes questions, ne pas brusquer, respecter la pudeur, approfondir tout de même.
Vous avez installé la table contre la grande vitre de votre appartement. Vous avez veillé à poser le micro sur un tabouret haut pour éviter les interférences. Vous avez fait des tests. Vous avez écouté votre voix. Vous avez posé votre cahier sur la table avec un crayon. Puis vous avez attendu. Le soleil est tombé. Les lampadaires se sont allumés. Vous avez vu les feux rouges des voitures à l’arrêt, les fumées des pots d’échappement, les enfants sortir de l’école. Toutes les plantes de votre appartement ont eu l’air de tenir au silence. Les goélands ne sont plus passés au-dessus de votre fenêtre. La bassin est devenu noir.
Mouche était en retard. Il a fini par arriver. Très enrhumé, très malade. Il a fait l’effort. Vous l’avez remarqué.

***

J’ai des têtes de mort sur les deux pieds. C’est le côté vanité. J’aime bien le côté vanité sur les pieds.

Alors, ne me prends pas pour un psychopathe mais j’ai remarqué que les gens étaient plus gentils avec ceux qu’ils trouvaient agréables à regarder. C’est un constat effroyable.

Mais moi aussi, plus jeune, je voulais être aimé… On me regardait comme si j’étais un extra-terrestre, truc classique, et on ne me parlait pas forcément ou je n’étais pas invité, des choses comme ça, j’étais assez isolé. Du coup j’observais ce qui plaisait. Donc j’ai commencé à modifier ma voix ou ma manière de marcher ou ma manière de sourire. Voilà j’ai commencé à modifier les petits détails qui font que les gens sont plus bienveillants.

Je l’avais dit d’ailleurs, en cours de primaire, je l’avais dit à une ou un institutrice qui m’avait demandé ce que je voulais être plus tard. Je lui ai dit : beau, comme ça j’aurai la paix.

C’est affreux, c’est un constat effroyable, je m’oppose à tout ça bien évidemment.

Moi je n’ai jamais voulu être exceptionnel, au contraire, juste qu’on ne me fasse pas chier, qu’on m’apprécie. Ça a fonctionné. Je ne dis pas que c’est glorieux mais je sais plaire. Quand j’ai envie de plaire à quelqu’un je sais comment faire. En revanche quand je veux déplaire à quelqu’un je sais aussi faire. C’est bête. Ce n’est pas très naturel comme interaction. Je ne suis pas un monstre. Je ne suis pas un sociopathe. J’essaye de faire avec ce que j’ai.

Ça ne m’a pas forcément fait du bien. Et ça en dit long sur la société. Mais en tout cas j’avais la paix.

Mouche exprime ici qu’il a adopté des attitudes et des codes de « mâle alpha » ; des codes de virilité en somme, comme la voix grave, la pondération, la distance, des normes masculines, pour passer plus inaperçu.

Je me suis maldoïsé, tu vois ? Quelque chose de neutre qui plaît à la majorité. Voilà, je n’en suis pas fier. Maintenant je déconstruis tout ça, j’essaye d’aller vers plus de naturel. Ça reste,quoi. J’ai peur de trouver le naturel.

***

Vous lui demandez, parce qu’il n’en parle pas, vous lui demandez : et celui que tu as là dans le cou écrit en arabe ?
Il répond : celui-là ? Il rigole. Un rire doux et chargé.

***


C’est Jalel. Ouais. C’est mon premier tatouage. Cette histoire, elle fait partie de mon corps.

La maison de mon enfance, maison ouvrière, quartier populaire, plusieurs étages, chacun sa chambre.

Il y avait beaucoup d’enfants déjà, parce que ma mère gardait des enfants à domicile, elle le fait toujours d’ailleurs. Plein d’animaux aussi. C’est simple, accueillant. Tu vois c’est un endroit où les gens se sentent à l’aise quoi.

C’est une famille qui est généreuse, aimante, présente mais pudique et discrète. On sait qu’on est là les uns pour les autres. Après on ne l’exprime pas forcément. Mais on le sait. Ce n’est pas facile pour mes parents et je trouve qu’ils s’en sont très bien sortis.

Beaucoup d’activités, beaucoup d’ouverture. J’ai le souvenir que mes parents m’amenaient à des concerts de lutte extrême-gauche quand j’étais petit. Ce n’était pas forcément pour moi. Mes parents pensaient à tort ou à raison qu’il fallait tout montrer aux enfants. J’allais partout en fait, avec ma soeur. Et tu vois, c’était riche, c’était généreux. J’ai vu Brigitte Fontaine sur scène. J’ai des souvenirs de concerts, de cinémas aussi où j’allais voir des films que je ne comprenais pas.

Des milliards de livres toujours à la maison. Et qui sentent toujours la cuisine. Des sorties. Des vacances l’été. C’était souvent en août. On choisissait un pays et on partait. En 4L. 4L-camping. On allait dans un pays et on faisait plusieurs villes. Comme ça on a fait plusieurs fois le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Grèce. On a fait la Yougoslavie avant que ça devienne un éclatement de pays.

Il y avait de l’humour dans ma famille. Alors pas forcément de l’humour pour enfant, ce qui a créé un décalage à plusieurs reprises. Et quand j’étais petit, je me rappelle qu’il y avait une dame, comme j’avais les cheveux longs, elle avait dit à ma mère qu’elle ne savait pas si j’étais un garçon ou une fille, et j’avais répété une phrase que j’avais bien aimé de la BD Freak brothers :t’as qu’à me sucer la bite et tu le sauras si je suis un garçon ou une fille. En tant qu’enfant, ça ne passe pas bien.

La mère de mon père était donc une propriétaire terrienne. Dans un village de campagne. Et avec sa sœur, elles aimaient bien passer des soirées au bar de leur cousine avec des militaires du camp d’à côté.

C’est comme ça que ma grand-mère a eu un enfant avec un marocain de passage. Voilà. Il est resté un petit peu avec ma grand-mère je crois. Jusqu’aux six ans de mon père. Et il est reparti à la guerre et il est mort à la guerre, en Indochine.

Ma grand-mère n’a jamais travaillé. Elle a continué à dépenser la richesse familiale. Et quand mon père a eu quatorze ans il a voulu faire des études, mais il n’y avait plus d’argent donc il est allé à l’usine. Il a arrêté l’école. Donc usine de moteur électrique. Ouvrier à la chaine. Mettre des tiges de fer dans un moteur, enfin un truc horrible, rébarbatif, du taylorisme quoi. Après lui, l’avantage, c’est qu’il s’était spécialisé sur plusieurs postes, donc il était remplaçant. Ça évite de passer dix ans sur le même poste. L’usure elle est terrible quoi. Ce n’est pas épanouissant intellectuellement, c’est dur physiquement, c’est dur psychologiquement. Et lui, il l’a fait pendant plus de quarante ans.

Il a toujours cherché autre chose. Déjà il y avait les activités syndicales. Et en plus, il a toujours eu l’objectif de faire des études. Ce qui fait qu’à quarante ans, il a passé une équivalence BAC pour après faire une licence de droit. Et puis il a commencé les prudhommes.

Donc, usine à quatorze ans, et puis le week-end au bar du village où ma mère travaillait. Elle a commencé à quinze ans pour se faire de l’argent de poche. Ma mère qui était donc orpheline. Sa mère était morte en couche. Son père était plus porté sur les maisons closes et l’alcool que sur l’éducation des enfants. Et donc les prostituées ont pris en charge ma mère et son frère, et quand l’assistance publique s’en est mêlée, elle a trouvé que ce n’était pas très sain et elle a préféré les mettre dans un orphelinat. Ma mère et son frère ont été séparés à l’orphelinat, et après ils se sont retrouvés.

Donc elle faisait du service dans le bar où mon père allait. Et ils se sont rencontrés là. Lui il avait dix-huit ans. Elle a eu ma soeur à dix-sept ans. Et moi à vingt, vingt-et-un. Voilà.

Du côté de mon père les origines c’est Maroc, Casablanca. Et du côté de ma mère c’est Algérie, son père venait de Tizi Ouzou. Et leurs mères étaient françaises. Et si tu veux c’est quelque chose qu’ils n’ont pas vécu en fait, ils sont enfants d’immigrés mais sans vivre l’immigration au quotidien. Mais à l’époque des attentats de Saint-Michel, tu vois ? mon père se faisait fouiller quand on allait dans les grandes surfaces. Il ne pouvait pas faire abstraction de son histoire, même s’il préférait ne pas en parler. Physiquement, il y avait déjà ce racisme qu’il subissait.


Mes parents n’ont jamais fait trop de recherches. Pour eux, c’est une histoire qui n’est pas la leur, une histoire qu’ils ne connaissent pas. Je pense qu’il s’est noué plein de choses. Des ruptures familiales à plusieurs niveaux qui font qu’ils n’ont pas forcément envie de renouer avec le passé. Et du coup, nous on s’est inscrit dans cette histoire non-dite parce qu’elle m’est quand même renvoyée. Et tu vois cette histoire non-dite a fait partie de mes recherches à une époque. Déjà j’ai essayé de récupérer mon vrai nom de famille. Parce que le père de mon père a eu son prénom à la place de son nom quand il est arrivé en France. Erreur d’état civil. Jalel c’est le prénom de mon grand-père. Mon vrai nom de famille c’est Benbazoud. Et j’ai une photo de lui. Une belle photo sépia, en tenue militaire. Et physiquement je lui ressemble vraiment. En version costaud et musclé et que je mangeais du couscous tous les jours avec du pain et des patates. C’est peut-être pour ça aussi la projection, l’envie de savoir.


Ces recherches, je ne sais pas, pour identifier… Je ne sais pas. Pour raccrocher une histoire. Ou peut-être, je ne sais pas, pour combler les non-dits. Ce n’est pas que je suis en manque de racines. Mais j’aimerais savoir ce qui s’est passé avant. D’où ça découle.

Et quand tu me parles de culpabilité ou de non-dits, je ne vois pas des zones d’ombre, je vois des trous en fait. C’est vraiment des trous. Pas une zone d’ombre qu’on pourrait éclairer et révéler. Non, physiquement des trous. C’est pour ça que j’ai pensé à combler. Est-ce qu’à un moment donné on accepte les non-dits ?

J’ai déjà pensé à partir au Maroc et en Algérie. J’aimerais beaucoup. Mais je ne l’ai jamais fait. Un blocage. Que je n’ai pas encore résolu.

Après, globalement, j’espère que j’avance toujours vers un peu plus d’apaisement.

Mon apaisement, c’est d’accepter ces trous. C’est Isabelle Adjani dans Mortelle Randonnée, je suis archi-fan de ce film, qui a une connexion à distance avec Michel Serrault. Et il est inspecteur et il la traque parce qu’elle c’est une meurtrière. Et en fait ils arrivent à communiquer à distance, ouais ils sont connectés quoi. Et un moment elle est dans sa voiture, elle lui parle et elle dit : vous m’observez encore ? Et il dit : oui comment vous le savez ? Et elle lui répond : il y a des trous dans mon mur. Il y a des trous dans mon mur et je sais quand on me regarde. Et voilà cette phrase m’avait perturbé à une époque.

J’adore ce film. »

Shane Haddad

Shane Haddad est écrivaine. Après des études de lettres et de théâtre, son premier roman, Toni tout court, est publié aux éditions P.O.L. Elle a aujourd’hui vingt-cinq ans, vit en Normandie et travaille à plusieurs projets d’écriture.