Octobre 2020

Sportifs hors-norme

Christine Raout - Illustrations : Elisa Foubert

Marion, la nageuse en eaux glacées

Marion Joffle a les épaules larges, de celles qui permettent de parcourir des dizaines de kilomètres à la nage, et d’assumer à 21 ans les défis qu’elle se fixe elle-même : les performances, les records, et même la mission d’aider les enfants malades.

Le projet de traversée de la Manche de Marion Joffle devait en septembre 2020 en faire la plus jeune femme à réaliser cet exploit : 34 km minimum en eau libre à lutter contre les courants. Une performance assortie d’une cagnotte lancée il y a plus de trois ans au profit du service pédiatrique de l’Institut Curie à Paris. Une cause qui lui tient à coeur, pour elle, considérée comme guérie depuis 2015 du sarcome épithélioïde – un cancer des tissus mous – diagnostiqué quand elle avait 5 ans. Mais la traversée n’aura finalement pas lieu, pas tout de suite. Le projet est annulé pour cause de crise sanitaire, les années d’entraînement sabordées par les semaines de confinement. 2022 ? 2023 ? L’horizon s’éclaircit à peine, mais la jeune femme garde le sourire. C’est sa signature.

D’abord, apprendre à nager

Revenons en arrière.

2007, la petite Marion, 8 ans, est en vacances à Canet-en-Roussillon. « Dans le camping, il y avait un énorme toboggan aquatique et comme je ne savais pas nager, l’accès m’y a été refusé. En rentrant en Normandie, j’ai pris des leçons de natation pour pouvoir faire du toboggan aquatique. Le toboggan aquatique, j’en ai fait, mais ce n’est plus vraiment ce que je fais dans l’eau, sourit-elle. J’ai commencé à faire de la compétition en 2008 et petit à petit, j’ai pris plaisir à vraiment faire beaucoup de compétition. »

En 2011, une amie lui propose d’essayer la natation en eau libre et l’accompagne jusqu’à Granville pour participer au tour du roc, pour un kilomètre de nage en mer.

Illustration Elisa Foubert.

Ça a été un déclic de pouvoir s’amuser avec les vagues, j’ai toujours été très ludique : le toboggan aquatique, le jeu avec les vagues, et la difficulté de l’épreuve de s’orienter, de gérer le froid aussi. J’ai vraiment aimé aussi cette sensation de liberté, de quitter les 4 murs d’un bassin et j’ai décidé de continuer en eau libre parallèlement de la natation de bassin.

La jeune femme a bien fait, car en 2015, elle termine 10e de la Coupe de France en eau libre et 4e des cadettes, 16-17 ans. En 2016, pour ses premiers championnats de France d’eau libre, elle termine 2e de sa catégorie pour le 25km, et 2e de la Coupe de France.

Après un défi, viser le prochain

En 2017, la nageuse voit alors plus loin, et s’imagine traverser la Manche en 2020. Marion Joffle prend la direction de Lausanne, en Suisse, pour participer aux 24 heures de natation et nage pendant vingt heures et trente minutes sur une distance de 60 km. « 60 kilomètres et 50 mètres exactement, précise la jeune femme, l’œil malicieux. Le record masculin était à 60 km, alors j’ai fait un aller-retour supplémentaire pour dire « Coucou les gars ! ». À la base, ce n’était pas du tout mon objectif de battre le record. L’objectif était de faire les 40 km pour représenter la Manche en termes de durée et comme j’étais bien jusqu’à 40, j’ai décidé de pousser un plus loin. »

Un peu plus loin, puis beaucoup plus froid. La même année, Philippe Fort, qui avait traversé la Manche l’année précédente, lui conseille de s’acclimater à des eaux plus froides, toujours pour préparer la traversée de la Manche, et l’accompagne en janvier 2018 à une compétition d’Iceswimming à Veitsbronn en Allemagne. Le principe de l’Iceswimming est simple : nager dans une eau à moins de 5°C. « C’est un bassin de 50 mètres dans de l’eau à 3,8°C. J’étais engagée sur plusieurs épreuves dont le fameux 1000-mètres que j’ai terminé en 15 minutes et 56 secondes et je suis devenue la première femme à réaliser un 1000-mètres en iceswimming. Je ne cherchais ni la performance de temps, ni à être la première, mon objectif était vraiment de terminer, je suis partie très doucement : 15 mn pour un 1000-mètres, pour moi, c’est très très lent, mais je voulais vraiment terminer, aller au bout de l’épreuve. Mais après, forcément, j’ai enchaîné plein de compétitions. »

Cette fois-ci, l’eau n’était pas à 3,8°C, mais à 0,2°C. « C’était pareil à une première expérience, explique la compétitrice. Pour m’entraîner à ce 1000-mètres, j’ai pu avoir accès à une chambre froide à Lisieux, à la SCA Normande (centrale d’achat du groupe Leclerc). Ils m’ont installé une piscine gonflable dans une des pièces à zéro degré où l’eau stagne à 0,5°C toute la nuit. »

Comment rentrer dans l’eau glacée ? Quelles sensations dans l’eau ? Et comment réchauffer son corps ?

La métamorphose

Au-delà des sensations extrêmes ressenties en eau glacée, c’est le corps de Marion Joffle qui se transforme au fur et à mesure des entraînements et des compétitions. Pas une journée sans nager et un rythme de 10 entraînements par semaine en hiver, huit dans l’eau et deux pour la musculation. Des séances de deux heures dans l’eau, une première au petit matin en piscine, avant parfois une seconde en eau libre l’après-midi. L’idée est de trouver une piscine en vidange l’hiver où l’eau descendue à quelques degrés lui serait réservée pour ses entraînements. Car le corps s’adapte au froid autant qu’à l’effort. Après la première compétition d’iceswimming, il aura fallu trois semaines pour que ses doigts arrêtent de picoter. Pour les dernières, une semaine suffisait.

« Plus on s’entraîne et plus le corps s’habitue. Plus on se trempe en eau froide et plus le corps développe de l’adipocyte brun, de la graisse brune qui va manger la graisse blanche et qui par réaction crée de la chaleur. La graisse brune est une graisse que les Inuits ont pour se protéger du froid. Donc l’hiver en général je grossis de 2-3 kg avec cette graisse beaucoup plus dense et que je reperds immédiatement l’été. Mais il y a la mémoire de l’entraînement en eau froide qui fait que chaque année, je n’ai pas de difficulté à redémarrer une saison en eau froide. En hiver, je me fais plutôt plaisir – ça, c’est l’avantage – de manger beaucoup de pâtes avec du beurre. Après, je mange normalement et équilibré : des fruits, des légumes, des féculents, des protéines mais j’insiste beaucoup plus sur les lipides qu’en été. »

2020 et les rendez-vous manqués

Les entraînements se sont donc intensifiés avec à la clé les objectifs fixés pour 2020 : la recherche d’un lieu pour nager en eau froide l’hiver, les nombreuses compétitions, et surtout la traversée de la Manche ! Titulaire du BPJEPS AAN – le diplôme de maître-nageur – la jeune femme assure les vacations dans les piscines de Caen-lamer et s’est inscrite en 2019 en deuxième année de Licence STAPS à l’Université de Caen. Un planning très chargé, assurément, qui s’évapore en quelques jours.

En mars dernier, la nageuse a rejoint à Lisieux, sa mère, fidèle accompagnatrice de ses exploits et vigie de ses bains de glaçons, et son frère, interne en médecine.

Passer de 20 heures d’entraînement à 0. Ne pas savoir quoi faire de son temps libre aussi parce qu’on était bien occupés entre les entraînements et les cours, les journées étaient remplies. Là, il n’y avait plus grand-chose, raconte-t-elle. J’ai continué le sport version à sec, donc tout ce qui était la base : gainage, abdo, pompes. J’ai acheté une barre de traction aussi. Mais c’est tout ce que j’ai pu faire pendant le confinement et le manque d’eau s’est ressenti au bout de deux semaines. Il y avait un gros manque. Et ne voir personne aussi, c’était difficile.

Le 11 mai, son premier réflexe est de se rendre au lac de Pont-l’Evêque, où elle a l’habitude de s’entraîner. Il est fermé. Elle lance donc un appel sur les réseaux sociaux pour trouver un lieu pour nager. « J’ai lancé un appel à l’aide – c’est exactement ça – et j’ai trouvé une piscine par le maire de Glos, à côté de Lisieux : il m’a prêté sa piscine privée. Ça m’a permis de retrouver des sensations qui semblaient lointaines, de regoûter à l’eau, de reprendre des appuis, de jouer avec l’élément aquatique, c’était un renouveau. Quelques jours après, le lac de Pont-l’Evêque m’a été autorisé pour aller nager, donc j’ai arrêté le bassin, pour aller nager en eau libre et après j’ai été en mer pour retrouver mon entraîneur et d’autres nageurs avant la réouverture du Stade nautique de Caen. Mon entraîneur proposait tous les jours des sorties mer, pendant un bon mois. »

Marion explique que deux mois d’arrêt, c’est quatre mois d’entraînement pour retrouver le même niveau. Ce sera juste pour la traversée de la Manche, mais la jeune femme voit dans ces contraintes un défi dans le défi. Mi-août, la crise sanitaire a pourtant le dernier mot et la traversée de la Manche est annulée pour cette année. 

Illustration Elisa Foubert.

Peu importe, l’entraînement continue et le défi n’est que repoussé, et la jeune femme se tourne déjà vers de nouveaux projets. Marion Joffle veut réaliser une série de sept Ice Mile, 1609 mètres de iceswimming, un sur chaque continent et un sur un cercle polaire. Le premier est prévu en mai, sur le cercle arctique.

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