Janvier 2020

À la Coopé

L'embauche

Il est 16h, vendredi 22 décembre, je reçois un appel de Mélanie de l’agence d’intérim. « On a besoin d’un renfort d’équipe pour Noël, c’est bon pour vous ? » Me voilà donc les 23, 24 et 25 décembre à travailler au conditionnement des boîtes. La mission est très simple : accompagné de cinq autres intérimaires, nous prenons place chacun à un mètre de distance au bout de la ligne de production. « C’est une commande spéciale d’un client, me dit Ronan le chef d’équipe. Sur ces boîtes là, la machine ne peut pas mettre les capes (des couvercles, ndlr) parce qu’elles sont trop grosses. »

Les quatre premiers intérimaires mettent les capes : dans la main gauche (pour les droitiers), une pile d’une quinzaine de capes ; l’autre main sert à mettre une cape sur chaque boîte qui défile devant nous. Les deux derniers intérimaires tapotent sur les capes pour vérifier qu’elles sont bien enfoncées.

La Coopé est basée à Isigny-sur-Mer, à l’ouest du Calvados. Cette ville compte environ 3600 habitants, et un port de plaisance qui a longtemps été un port de pèche.

La rapidité d’exécution et la pression de ne pas louper une boîte font passer la journée de huit heures à la vitesse de la lumière. Pas le temps de discuter et les dix minutes de pause toutes les deux heures nous laissent à peine le temps de prendre un café. Le réveillon du 24 est bref cette année ; demain, il faut retourner à l’usine à 11h mettre des capes sur des boîtes en métal…

Le réveillon du 24 est bref cette année ; demain, il faut retourner à l’usine à 11h mettre des capes sur des boîtes en métal…

Le vendredi suivant, une collègue intérimaire depuis sept années à la coopérative (entrecoupées de quatre mois de carence tous les douze mois) m’appelle en pleurs. « Je n’ai pas de boulot depuis quinze jours et la boîte d’intérim vient de me demander de travailler le 1er. Mais j’ai vingt-deux personnes à la maison pour le réveillon donc je leur ai répondu que je ne pouvais vraiment pas et elle m’a dit que comme je ne m’étais pas déclarée en indisponibilité, il me fallait un arrêt de travail où sinon je ne serai pas rappelée. » Je reviens à l’usine le 3 janvier et j’apprends que les choses se sont arrangées pour elle. Comme elle connaît parfaitement tous les postes d’intérimaires, le chef d’atelier a réussi à négocier avec la boîte d’intérim de ne pas lui en tenir rigueur. De par leur présence depuis x années, les intérimaires de la Coopé n’ont parfois d’intérimaire que le statut…

Les vœux ce n’est pas pour les intérimaires

Début janvier, voilà quinze jours qu’est affichée dans l’algéco servant de salle de pause, une affiche invitant aux vœux de la direction. Soucieux de m’intégrer dans l’entreprise, j’interroge mon chef d’équipe :

– « Les intérimaires peuvent venir ? »

– « Non, me dit-il, il y a pas assez de place dans la salle et les intérimaires ne sont jamais invités aux vœux. »

J’en discute entre deux portes avec le chef d’atelier en lui disant qu’il est dommage que les intérimaires qui participent au fonctionnement de l’usine sur les postes bien souvent les plus pénibles ne puissent pas participer à ce moment convivial. Il me répond :

« Sois patient Arnaud, tu pourras venir quand tu seras embauché… »

Dans l’organisation de l’usine, les jours sont tous semblables, interchangeables, que sous les néons, les jours sont similaires aux nuits…

Les jours et les nuits défilent, rythmés par les changements d’horaire des prises de poste. Courant janvier, j’intègre une équipe avec qui je vais travailler pendant trois mois. Le planning est établi sur six semaines, ces six semaines se répétant à l’infini. A cette période, je prends conscience que dans l’organisation de l’usine, les jours sont tous semblables, interchangeables, que sous les néons, les jours sont similaires aux nuits et qu’une seule chose permet de se situer dans le temps extérieur à l’usine : la présence ou non des chefs. La nuit et les week-ends : pas de chef assigné. Et c’est Jérémie, un collègue titulaire depuis six ans qui va m’apprendre le code essentiel :

« Quand tu vois un chef arriver, tu préviens tout le monde en frottant deux fois ta main sur ton épaule ».

J’avais remarqué plusieurs fois mes collègues faire ce geste sans en connaître la signification. L’explication que Jérémie m’en donne me laisse alors penser que mon intégration commence à être acquise et qu’il me fait enfin confiance.

« Si ce qui est arrivé à Lactalis nous arrive, l’usine n’a pas les reins pour s’en remettre. »

Depuis décembre, l’affaire des boîtes de lait contaminées à la salmonelle de l’usine de Lactalis occupent toutes les conversations des pauses. Radio Coopé se met en branle et la peur envahit les salariés. Plusieurs collègues me disent que la Coopé n’aurait pas la trésorerie comme Danone peut l’avoir pour se sortir d’une situation similaire. L’ambiance est tendue et les contrôles se renforcent. Courant février, plusieurs collègues vont avoir des sanctions suite à des manquements aux règles d’hygiène : du simple avertissement jusqu’au licenciement, la qualité est, à ce moment-là, perçue par mes collègues comme négative voire punitive. Deux logiques me semblent s’opposer : il faut tenir un rythme de production élevé ; et respecter des règles drastiques d’hygiène et de sécurité.

Alors que nous produisons de la poudre de lait infantile pour des millions de bébés, la difficulté est d’avoir un processus de production quasi stérile de toute contamination extérieure. L’intervention des machines et des humains multiplie les risques de contamination.

Au cours des semaines suivantes, plus les contrôles se renforcent, plus s’accroît la méfiance envers le service qualité.

Printemps 2018 – le graal

Au cours des mois de février, mars et avril, mon chef d’atelier met en place un plan de formation poussé et accéléré sur l’ensemble des postes de la ligne de conditionnement des boîtes. Parfois en binôme, souvent en autonomie, j’apprends grâce aux conseils des autres conducteurs mais surtout grâce aux pannes, à connaître chaque machine, chaque fonctionnement, et les petites astuces qui permettent de gagner en efficacité.

Ces trois mois sont stimulants car chaque jour est différent, chaque machine peut réserver son petit lot de surprises. Mais ils sont également très stressants car de ces formations accélérées dépend mon embauche. J’enchaîne les jours et les nuits, les formations en hygiène et en sécurité. J’apprends à utiliser les systèmes d’autocontrôle (dossier de lot, double vérification, etc.) et les systèmes de contrôle extérieur (prélèvements, plan d’échantillonnage, étalonnage des machines, etc.)

Peu à peu, j’entre dans les confidences et le moment privilégié est celui de la relève. Chaque conducteur doit être opérationnel à son poste au moins dix minutes avant le début de ses huit heures de travail. Ces dix minutes permettent de transmettre des informations à son collègue sur le déroulement du poste précédent mais surtout d’entendre les rumeurs, les bruits de couloirs avant de ressasser cela à son poste pendant les huit heures suivantes.

Le poste de conducteur de ligne engendre trois missions à la Coopé : faire tourner la ligne de production de la manière la plus efficace possible, procéder aux contrôles et aux relevés d’information, et lorsque les machines fonctionnent correctement approvisionner, nettoyer et désinfecter. Ces deux dernières tâches peuvent remplir parfois plus de la moitié de la journée de travail. S’engage alors une course à celui qui en fait le plus en terme de ménage. La compétition fait d’autant plus rage qu’à chaque fin de poste, le conducteur doit remplir un cahier des tâches d’entretien effectuées.

L’appartenance à une équipe et la fatigue d’un rythme de sommeil toujours décalé renforcent les animosités, exacerbent les passions ou à l’inverse la défiance des uns envers les autres.

En plus de l’autocontrôle, ces cahiers accessibles à tous amènent un contrôle collectif des ouvriers entre eux. Les réputations se font au gré du remplissage de ce cahier : unetelle est folle de ménage, untel est fainéant ou untel ment en cochant des tâches qui en réalité n’ont pas été faites. L’appartenance à une équipe et la fatigue d’un rythme de sommeil toujours décalé renforcent les animosités, exacerbent les passions ou à l’inverse la défiance des uns et des unes envers les autres.

Je me sens privilégié. Même si les embauches d’intérimaires sont régulières à la Coopérative, le plan de formation à tous les postes et la confiance dont me font preuve mes chefs entraînent un sentiment de gène vis-à-vis de ceux qui sont intérimaires depuis des années.

En mai, je suis convoqué pour signer mon CDI : le graal pour tous ceux, dont moi, qui veulent passer une bonne partie de leur carrière professionnelle à la Coopérative.

La Coopé, c’est la famille

Comme au sein d’une famille, on apprend à se connaître. Les temps de partage formels et informels (organisation de journées sportives, de repas, de formation) mais également les liens familiaux qui lient la plupart des salariés à au moins deux voire trois autres salariés renforcent cet esprit de famille. Peu d’ouvriers viennent comme moi de l’extérieur du territoire, ont fait leurs études primaires et secondaires dans d’autres établissements que ceux d’Isigny, d’Osmanville ou de La Cambe. Les liens professionnels sont donc ancrés dans les liens amicaux qui existent depuis plusieurs années voire décennies.

« Jonathan est mort hier soir en rentrant du boulot »

Fin 2018, il est 4h30 lorsque j’arrive à mon poste de travail. « Jonathan est mort hier soir en rentrant du boulot », m’apprend le chef de l’équipe précédente. Jonathan fait partie de ces salariés venus de l’extérieur qui depuis plus de quatre ans était en couple avec une collègue et fréquentait la même équipe de foot que dix autres de mes collègues. Avec cette disparition tragique d’un jeune collègue qui sortait de son travail, c’est tout un service qui va être bousculé, bouleversé. La solidarité inhérente à un membre de la famille se met en route. La caisse de soutien financier circule dans toute l’usine, les jours de congés et de travail s’échangent, la peine se transmet et se partage, parce qu’à la Coopé comme dans beaucoup d’usines, ce n’est pas que le travail et une rémunération que l’on vit et partage, c’est bien souvent ce qui donne également un sens social à sa propre vie. C’est ce qui pour moi fait la force du milieu ouvrier.

Arnaud

Arnaud est entré à la Coopé en octobre 2017, en tant qu’intérimaire. Embauché en mai 2018, il a quitté brusquement l’entreprise après le déclenchement d’une maladie professionnelle. Pour Grand-Format, il a accepté de décrire son quotidien sur les lignes de « poudre de lait ».