Janvier 2020

À la Coopé

La solitude

La première journée achevée, je me présente le lendemain devant le portique n°1. Mon badge est activé, j’entre, prends un café avec les collègues, parle de la pluie et du beau-temps : la vraie vie sans chichi. Je me change, récupère le cutter que l’on m’avait confié la veille et retrouve mes deux comparses pour vidanger les quatre dernières tonnes de poudre. En cinq heures, nous terminons notre tâche, nettoyons et désinfectons l’intégralité de la pièce et du matériel et nous nous présentons devant le chef pour recevoir les instructions suivantes. Il récupère le cutter et nous dit : 

« Vous avez fini votre mission, vous pouvez rentrer chez vous ! »

Je comprends alors que l’objectif de certaines missions intérimaires est de bien calculer son temps. Ne pas aller trop vite pour ne pas « perdre » d’heures de travail ; ni trop lentement pour espérer continuer à avoir du travail. Une fois le chef parti, Thomas me lance devant mes deux collègues : « Toi, tu veux du boulot, tu vas en avoir !!!» Interloqué et un peu suspicieux, je ne comprends pas sur le moment s’il s’agit d’un reproche ou d’une bonne nouvelle.

Les jours passent. Le travail physique devient une habitude, et d’ordinaire peu matinal, je change mon hygiène de vie pour m’y adapter : mon réveil évolue en fonction des horaires de prise de poste qui varient parfois jusqu’à cinq fois dans la même semaine. Je suis soit du matin (4h-12h), soit de l’après midi (12h-20h), soit de la nuit (20h-4h). Tout cela dans un grand capharnaüm qui oblige mon organisme à s’habituer à ne plus avoir d’habitude. Les repas sont sans cesse décalés mais je m’oblige, dès la première semaine, à absorber une assiette de pâtes avant de prendre mon poste (même à 3h du matin).

« Les employés de la boîte d’intérim jonglent littéralement avec les besoins de la production et j’ai l’impression, à ce moment, d’être une des balles de jonglage… »

Très rapidement mon nom est inscrit sur le planning en renfort d’équipe ou sur des missions bien précises. Au début, je pense que cette étape va me permettre de mieux organiser mon agenda en ayant le planning de la semaine suivante le vendredi après-midi. Il n’en est rien. Jusqu’à mon embauche en CDI, le planning va changer 2, 3 voire 4 fois au cours de la semaine. Les employés de la boîte d’intérim jonglent littéralement avec les besoins de la production et j’ai l’impression, à ce moment, d’être une des balles de jonglage…

Du lait à la poudre

Pour séparer les différents ingrédients et le réduire en poudre, le lait est chauffé. De ce processus est extrait la matière grasse, les protéines du lait, et ce qui reste : la matière sèche, brute. La matière grasse va servir à faire la crème, le beurre notamment.

A partir de la matière sèche et en fonction des types de poudre fabriqués, sont ajoutés de la matière grasse, des protéines, du bifidus, des arômes (bananes, citron), soit naturels, soit synthétiques.

À la palette

Début octobre, voilà 15 jours que je travaille à la sacherie de l’usine (mise en sac de la poudre de lait). Le travail est à l’opposé de celui que j’avais exercé les deux premiers jours. La poudre de lait est mise en sac de 20 kilos par un conducteur de ligne, la ligne étant la succession de machines, du silo où est stockée la poudre jusqu’à l’étanchéité des sacs en passant par le remplissage et la mise sous-vide. Au bout des machines, un tapis roulant de trois mètres, sur lequel glissent les sacs remplis. Mon job avec un collègue (intérimaire ou non) est de réceptionner chaque sac, de le peser pour vérifier qu’il fasse le bon poids puis de le mettre sur une palette. Selon le client, le nombre de sacs par palette varie et la hauteur de la palette avec (entre 1 mètre 60 pour 32 sacs et 2 mètres pour 40 sacs).

Accrochée au dessus du tapis, une horloge rythme le temps et nous laisse calculer avec précision le temps entre deux sacs (49 secondes lorsque toutes les machines fonctionnent bien). Les 8 heures de mission passent très lentement. En fonction des collègues avec qui je suis, les 8 heures de travail passent comme un dimanche au soleil ou… comme un lundi sous la pluie… Après plusieurs jours de travail ensemble, les sujets de discussion se raréfient, les « oui-dire » prennent alors le pas, et « radio Coopé » se met en route.

« Radio Coopé », c’est le condensé de tous les cancans de l’usine. Untel a couché avec unetelle, celui-là est bien vu puisqu’il a été embauché au bout de seulement quelques semaines, « tu as vu l’énorme erreur qu’untel a faite ?». Des informations souvent infondées voire complètement fausses.

« Toi, t’es un sous-marin »

Une rumeur court sur moi. C’est Roger, un collègue avec qui je suis régulièrement « à la palette » qui me l’apprend un matin. « Toi, t’es un sous-marin » me lance t-il. Naïf, je ne percute pas sur le moment et lui demande de préciser. Il me raconte qu’un an et demi avant, un nouveau chef a été embauché. Présenté aux équipes comme nouveau conducteur de ligne, il a été formé au fonctionnement de toutes les machines par les autres conducteurs. « On n’est pas cons, me dit Roger, on l’a grillé direct. Tout comme toi, il s’intéressait à tout et posait des dizaines de questions. Donc les gars comme toi qui viennent travailler à la palette, c’est forcément des sous-marins de la direction ! » Malgré mes démentis, ce titre me restera de nombreuses semaines sur les épaules.

Le lendemain, je travaille l’après-midi (12h-20h). Dès mon arrivée, le chef m’indique que j’ai rendez-vous dans son bureau à 19h avec le responsable de production pour parler de mon parcours. Sans m’en dire plus, je passe l’après-midi à mettre des sacs sur des palettes, les questions fusent à 200 kilomètres-heure dans ma tête. 19h, j’entre dans le sas qui sépare le lieu de production des bureaux vitrés des chefs d’atelier. Je me change et entre dans le bureau.

Autour d’une petite table ronde, trois hommes : mon chef d’atelier, le chef d’un autre atelier et le responsable de production de la Coopérative. Je m’assieds en face d’eux et remarque tout de suite que mon CV apporté à la boite d’intérim est placé juste à gauche de l’ordinateur du responsable de production. Pas très à l’aise, j’explique d’une manière très scolaire mon parcours, mes années d’étude et les raisons qui m’ont amené à la Coopérative.

« Qu’attendez-vous de nous ? », me coupe poliment le responsable. Je leur explique que les deux dernières semaines ont été compliquées pour moi (mon père vient de décéder). Mon seul objectif est de faire des heures et de continuer à découvrir l’usine pour me changer les idées et ne plus penser à ce douloureux événement. Les chefs pensent que je suis un journaliste ; les ouvriers, un futur chef.

Aux mesurettes

De début novembre à fin décembre, les missions et les contrats s’enchaînent. Je découvre progressivement tous les postes du conditionnement de la poudre. De la mise en sac, je passe à la mise en boîte : l’autre forme de conditionnement. Tous ceux qui ont déjà ouvert une boîte de poudre de lait pour bébé le savent : une boîte est composée de cinq éléments : une boîte en acier, un opercule plus ou moins souple, une mesurette doseuse, un couvercle et… la poudre de lait. Chaque élément arrive séparément dans l’atelier de conditionnement. La ligne de conditionnement est composée d’une vingtaine de machines qui progressivement vont assembler ces cinq éléments de base, avant de regrouper les boîtes en carton, puis les cartons en palettes et enfin de filmer les palettes.

Ce jour-là, je suis aux mesurettes. Ce poste, c’est un peu comme-ci l’Homme palliait les manquements de la machine. Une machine avec 6 bras articulés met une mesurette dans chaque boîte à un rythme de plus ou moins 70 mesurettes par minute. À la sortie de cette machine, une caméra prend une photo de chaque boîte et éjecte les boîtes dans lesquelles elle ne détecte pas de mesurette. Or, il arrive que cette machine se trompe. Le poste des mesurettes consiste donc à vérifier que la machine n’a pas fait d’erreur.

« J’ai donc vérifié un peu plus d’un million cent mille boîtes. »

A 13h, je m’assois sur un tabouret réglable à la sortie de la machine. Pendant 8 heures entrecoupées de pause toutes les deux heures, mon objectif est alors d’intercepter les boîtes où il manque la mesurette ou celles dans lesquelles deux mesurettes ont été déposées. Tout cela au rythme de 70 boîtes par minute. Au total, je vais passer 32 journées de 8 heures à regarder les boîtes passer ; une mesurette dans la main, prêt à en glisser une rapidement dans la boîte pour éviter d’arrêter de manière prolongée la production.

J’ai donc vérifié un peu plus d’un million cent mille boîtes. À la fin de chaque poste, les douleurs aux cervicales sont toujours plus fortes et l’absence de mouvement entraîne une baisse de la température corporelle et ce malgré les 18° de la pièce de travail.

Au final, en comparant les deux missions « à la palette » et « aux mesurettes », une constante persiste depuis mon arrivée en tant qu’intérimaire à la Coopé: malgré le grand nombre de collègues, malgré le bruit incessant des machines, la solitude des conversations et celle du travail à la chaîne se font de plus en plus prégnantes.

Nous sommes mi-décembre, Noël et les fêtes approchent et tous les intérimaires ont le sourire. « Tu vas voir me dit Nadège, à Noël on bosse beaucoup et avec tous les jours fériés la paie est sympa ! »

Vivement Noël !

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