Mars 2022

Tatouages

Shane Haddad (texte), Ambre Citerne (dessins)

La première fois que vous avez vu Mouche

La première fois que vous avez vu Mouche, c’était au centre d’art de la ville de H. Vous y travailliez. Il est arrivé un vendredi avec des personnes que vous ne connaissiez pas. Il souriait et il avait un énorme sac à bandoulière. Il a installé, avec ces personnes que vous ne connaissiez pas, des œuvres d’art. Des œuvres qu’ils avaient faites à l’aide d’un artiste. C’est comme ça que vous avez rencontré Mouche. Dans un centre d’art accompagné de personnes placées sous main de justice. Avec un sourire et une force et une joie qui ne ressemblaient pas à votre journée de travail.

Vous n’avez pas beaucoup discuté. Vous avez simplement noté sa présence en couleurs, entre les murs blancs et froids du centre. Il avait des lunettes de soleil, vous aviez votre badge.

Maintenant, à l’heure où vous écrivez ce texte, vous connaissez mieux Mouche. Vous demandez à Mouche s’il a des tatouages. Vous savez qu’il en porte. Vous demandez comme si vous n’étiez pas au courant. Il dit que ces tatouages sont là où on ne les voit pas. Il sourit avec pudeur. Il ne rougit pas mais il aurait pu. Vous sentez l’effraction de votre question. En effet, les tatouages sur son corps, sans doute, disent tout.

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J’en ai partout des tatouages. Sauf sur les parties visibles. J’en fais souvent. À chaque fois ça correspond à un moment, à une histoire. Je les fais toujours avec le même tatoueur, à A. Je suis très pudique physiquement, tu vois? Je ne me déshabille pas en public. En plus je le vois depuis longtemps, depuis mes vingt ans. J’ai confiance en lui, en son travail. Mais oui, à chaque fois, ça fait partie de… mon vécu. C’est quand même une narration, le tatouage. Une narration codée en plus. C’est encore mieux.

Je lui demande des motifs tout pétés qu’il me fait à chaque fois… Là, j’ai un bousier. Tu sais le scarabée qui roule les bouses. Il prend la bouse, il fait des boules et il les ramène chez lui. Dedans, il pond, il mange, il fait sa maison. Et d’abord j’adore cet animal, tu sais ? quand les gens ils ont des animaux-totem, moi, c’est un bousier. Parce que t’imagines que sans bousier en fait, il n’y aurait plus de vie sur terre, parce que personne ne veut s’occuper des bouses. J’imagine qu’un jour Mère Nature a dit :bon, qui s’occupe de la bouse ?  Personne n’a voulu. Et lui il a dit : moi j’aime bien, je le fais. Et j’aime bien ce côté : on fait notre travail, on fait notre part des choses. Donc, mon tatoueur, il m’a demandé si je voulais le scarabée, le pharaon. Je lui ai dit : ah non non non, je veux le bousier, vraiment avec sa bouse quoi.

Il y a deux SPIP – service pénitentiaire d’insertion et de probation. Le milieu fermé et le milieu ouvert. Le milieu fermé c’est en prison. Ce sont des conseillers qui accompagnent les personnes placées sous main de justice pendant le temps de la détention. Et le SPIP milieu ouvert, ce sont ceux qui accompagnent les personnes condamnées dites « libres ». Donc ce sont des peines restrictives de liberté mais pas privatives. C’est-à-dire que les personnes sont en peine d’intérêt général ou en bracelet électronique. Elles habitent chez elles et elles viennent voir les conseillers régulièrement. C’est un accompagnement social global. Moi je suis un conseiller en milieu ouvert.

Tous les conseillers ont des ateliers différents. On est souvent sur une porte d’entrée de justice : sur les violences conjugales, la citoyenneté ou les délits routiers. Il y a deux types d’action. Les groupes de parole : une thématique par séance. Ce n’est que sur une infraction et toutes les personnes présentes ont commis cette infraction. Après, il y a les actions collectives : par exemple, pendant une semaine, les personnes placées sous main de justice vont rencontrer différentes instances. Conseils municipaux, police, procureurs. Et à la fin de la semaine, une activité culturelle : aller au musée, à la bibliothèque et repartir avec une carte. Le constat c’est que, souvent chez les jeunes d’ailleurs, les personnes se sentent exclues de la société. L’idée c’est de leur rappeler que la société est pour elles aussi.

Après, moi mon atelier, il est pour toutes les infractions à partir du moment où la personne est disponible et partante. Donc j’organise des actions culturelles en partenariat avec les institutions de la ville. Avec le centre d’art, ils rencontrent un artiste, ils font un atelier d’une semaine avec. Le mercredi, ils visitent le centre, et le vendredi il y a la restitution.

« C’est un autre moyen de communiquer. C’est un public qui n’est pas habitué à fréquenter des lieux d’art et de culture. Parce qu’on ne leur a pas envoyé les bons messages, ou eux ne se sont pas autorisés. »

C’est passionnant. C’est un autre moyen de communiquer. C’est un public qui n’est pas habitué à fréquenter des lieux d’art et de culture. Parce qu’on ne leur a pas envoyé les bons messages, ou eux ne se sont pas autorisés, enfin il y a plein plein de raisons. Ce qui fait que quand on les y emmène, c’est vrai que c’est un peu scolaire. C’est impressionnant d’y aller pour la première fois. Ça fonctionne bien.

Et ensuite, il y a la partie entretien. Ils doivent venir une ou deux fois tous les mois. On accompagne le temps de justice, c’est-à-dire qu’on définit des projets. Notre cadre de mission c’est le droit, le contrat social, qu’est-ce qu’on fait ensemble ?

Et sinon on peut faire des rendez-vous à l’extérieur. Parce que c’est vrai qu’il y en a qui sont extrêmement violents et agités, et les enfermer dans un bureau, tu sens que… Souvent ils se lèvent, ils commencent à marcher. Les personnes comme ça, un peu agitées, je préfère les voir en extérieur. Vous avez besoin d’aller à un rendez-vous ? À la banque de France ? Alors on va aller à la banque de France ensemble. Et on fait l’entretien sur la route. Je suis assez preneur de ça. Là par exemple mon prochain projet : j’ai un gars qui est extrêmement stressé et j’ai commencé à lui parler de yoga. Et il dit : non non, on ne va pas faire de yoga. Vous me dites que vous êtes extrêmement stressé, que vous avez des problèmes de respiration, le yoga ça pourrait vous apporter de l’apaisement, maîtrise du souffle, tout ça. Non non je n’en ferai pas. Mais vous en avez déjà fait ? Oui, j’en ai déjà fait en prison. Et c’était bien ? Euh c’était pas mal. Voilà. Donc là j’avance à petit pas, et mon but, c’est de faire un entretien yoga.

On parle un peu de tout, mais ce n’est pas forcément facile de parler de tout. Et ce n’est pas forcément naturel de déballer sa vie devant quelqu’un que tu ne connais pas. C’est archi violent, des fois les gens ils sont en face, et ils disent : je ne parlerai pas. Je respecte le fait que vous ne vouliez pas parler. Donc on va parler d’autre chose. Et la culture permet ça justement. Et souvent ils disent : à quoi ça sert la culture ? Ça sert à s’exprimer. Et ce sont ces pas de côté qui permettent de parler du plus important, de la place de chacun et de son rapport à l’autre.

Normalement on devrait avoir une cinquantaine de dossiers par conseiller. C’est déjà beaucoup. On est à cent. Si tu veux faire un travail intéressant, approfondi avec les personnes, là t’es obligé de choisir. Et mettre des priorités sur l’humain ce n’est pas toujours possible. Mettre des priorités sur l’humain et mettre des priorités sur l’écoute, parce qu’on en revient toujours à ça, à l’écoute quoi. C’est quand même des choix assez difficiles.

Mais tu vois ce que je fais avec les personnes condamnées, c’est ce que je faisais avec les personnes toxicos il y a quelques années dans la ville de A. C’est de trouver un terrain de vivre-ensemble. Parce que la société veut être propre et jolie et dégager les sans-dents. Et ce n’est pas possible en fait, on doit vivre ensemble. On ne peut pas avoir une ville propre, toutes les villes ne ressemblent pas à Honfleur, on n’habite pas tous à Disneyland. En fait, les toxicos, les sdfs, les travellers, ils font partis de la ville quoi.

Si on fait ce métier c’est parce qu’on croit à la qualité du service public. Je trouve ça riche, et je trouve ça important d’apporter la même qualité de service à tout le monde, qu’il soit fortuné ou pas.

Je suis très attaché à cette notion de rattacher la marge. Et pas que dans l’intérêt de la marge, dans l’intérêt du centre. Pour moi c’est une interaction.

Et puis j’aime ça aussi. Parler avec des gens que je ne connais pas, dont je ne pourrais pas découvrir l’existence autrement qu’en leur posant des questions. L’infraction, elle est bien évidemment dans le contexte socio-professionnel. Et bien évidemment il faut la travailler, et il faut y réfléchir pour qu’elle ne se reproduise pas. Moi je suis plus sûr : comment ce contexte socio-professionnel définit les gens et quelles opportunités il laisse aux gens ? Est-ce que c’est ce contexte qui te définit ou pas ? Tout m’intéresse. C’est rare qu’ils se sentent écoutés. Ce n’est pas que je leur donne une valeur, ils en ont toujours eu une. Mais ils ne pensaient ne plus en avoir.

C’est rare qu’ils se sentent écoutés. Ce n’est pas que je leur donne une valeur, ils en ont toujours eu une. Mais ils ne pensaient ne plus en avoir.

Si tu n’as pas de distance avec tout ça, c’est vraiment extrêmement violent. Ce qui est hyper important c’est de connaître ses limites et de savoir les exprimer. Il y a aussi le fait qu’on ne travaille pas avec les victimes. On a qu’un seul véritable contact avec les victimes, c’est quand les personnes vont sortir de prison. La juge nous demande de les rencontrer pour savoir ce qu’elles en pensent. Ça, c’est un peu chaud. Parce que là, du coup, on se prend en plein visage ce qu’on ne voulait pas voir au quotidien. Après il y a des victimes qui nous appellent, et on ne raccroche pas. On ne raccroche pas.


Mais je crois que le plus difficile ce n’est pas d’avoir du recul par rapport aux situations. Le plus difficile, c’est d’avoir trop de recul et d’être blasé en fait. Voilà il faut toujours avoir conscience du milieu dans lequel tu travailles, avec qui, ce que tu fais et tout quoi. Moi j’estime qu’au boulot, ça va, j’ai assez de recul. En revanche, des fois, j’en ai trop dans ma vie privée. Quand j’ai passé ma journée avec trois violeurs, quatre meurtriers et cinq trafiquants ; et quand j’ai une copine qui me dit je crois que mon mec me trompe, je n’ai pas le droit de dire que je m’en fous. Parce que déjà je ne m’en fous pas, et puis parce qu’il n’y a pas d’échelle de souffrance. Et il faut que j’arrive à rester sensible à des choses qui sont moins énormes que ce que je vois la journée. À partir du moment où c’est signifié, c’est signifiant. Et c’est vrai, je pense que l’enjeu c’est de rester un être sensible. Non, je n’arrive pas vraiment à être sensible pour moi-même. On dit toujours que les cordonniers sont les plus mal chaussés. Je ne suis pas là pour moi, je n’ai pas le temps. »

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