Décembre 2022

A Brécourt, une famille face à la guerre

Simon Gouin (texte) et Emmanuel Blivet (photos)

Toute histoire a une fin. Ou pas.

Celle de la blessure de Michel de Vallavieille aurait pu s’arrêter en 1947, quand une voiture de deux soldats américains se serait arrêtée devant Brécourt pour y retrouver Michel. Que voulaient-ils? S’excuser d’avoir tiré sur le jeune homme? Pensaient-ils qu’il était mort? Toujours est-il que quand les soldats comprirent que le jeune homme qui se tenait devant eux était bel et bien Michel de Vallavieille, ils déguerpirent, raconta Louis, le frère de Michel. Qui a tiré? Pourquoi? «Un jour, lors de l’une de ses visites, le lieutenant Winters, commandant de la Easy company, me dit: «Je vais te dire, demain, Charles, qui a tiré…», raconte aujourd’hui Charles. Et puis Winters est parti, sans livrer sa vérité. Il est décédé en 2011. Un monument a été érigé en sa mémoire, au bord de la plage.

Portrait de Michel de Vallavieille à l’entrée du musée d’Utah Beach.

Il se dit aussi que Michel serra un jour la main des soldats qui lui avaient tiré dessus, mais qu’il ne donna jamais leur identité.

Cette histoire de Brécourt aurait pu s’arrêter sur la colère ou le ressentiment de Michel de Vallavieille. A la place, le père de famille a construit sa vie sur la nécessité d’honorer ces soldats pour leur éviter l’oubli. «Papa donnait énormément de son temps pour le musée, indique Isabelle, sa fille. Il se demandait toujours comment aller de l’avant, être plus moderne, plus accessible. Il est parti à Washington. Il est revenu avec l’idée d’importer la technique du fondu-enchaîné, pour la diffusion d’un film. C’était très novateur!» Son frère Jacques abonde: «Créer un musée, en 1962, c’était un pari fou! A l’époque… est-ce que ça allait intéresser les gens?»

Toute leur vie, Michel et sa famille vont honorer la mémoire pour défendre la paix. Et faire qu’elle ne vienne plus jamais apporter son lot de malheurs. Mais jusqu’à quand la famille de Vallavieille s’investira dans cette histoire?

Jacques de Vallavieille, frère de Charles et co-gérant de la GAEC, lors de la traite du matin.

Au milieu de l’algeco, à l’entrée de la cour de la ferme, Grégoire se pose quelques instants pour parler de cette histoire familiale. Il est l’un des fils de Charles. En 2018, il a repris la ferme de son père et de son grand-père, associé à Jacques, le frère de Charles. Ensemble, ils ont 120 vaches laitières, des Normandes, «qui vont dehors quasiment 10 mois de l’année». «Je n’ai jamais imaginé faire autre chose, depuis tout petit. Il faut être passionné pour faire ce genre de profession où l’on décroche peu… Mais j’avais envie de m’installer. Et cet endroit est celui de ma maison de famille. Malgré nous, c’est un lieu chargé d’histoire.»

Ces questions autour de la mémoire, Grégoire n’y a pas forcément réfléchi, dit-il posément. «On a la chance de vivre en paix. Je ne suis pas impliqué dans tout ce qui est musée… Je n’ai jamais visité d’autres musées de mémoire. Je n’approfondis aucunement.» Pourtant, celui qui voit défiler les touristes devant la ferme – «Ils nous posent des questions, mais prennent en photo la mauvaise haie!» – partage les idées de son père, Charles. «Le 6 juin, les gens sont en jeep, en costume, ça me dépasse un peu. J’adhère plus à une cérémonie officielle, par marque de respect.»

Grégoire de Vallavieille rend visite quotidiennement à ses chevaux dans les marais.

Grégoire pourrait-il prendre la relève de Charles? «Je ne vois pas du tout entrer tout ça dans ma vie, répond le jeune homme. On a développé la ferme… Il faudrait renoncer à une vie de famille confortable. Et il faut un minimum de compétences, sinon on est mauvais.» A moins que la suite ne s’écrive à plusieurs parmi les petits-enfants dont quelques-uns s’échappaient jadis du repas familial pour aller faire visiter le champ de la bataille à un bus de touristes de passages.

Aux côtés de Charles et d’une grande partie de la famille, Marie, 21 ans, la dernière des petits-enfants, a assisté pour la première fois à la totalité des cérémonies du 6 juin. «C’était très impressionnant, dit-elle. Charles est aussi le porte-parole de mon grand-père, qui continue de serrer les mains que mon grand-père a serrées. » Marie essaie de convaincre son oncle d’écrire tout ce qu’il sait, pour le transmettre aux générations suivantes. Elle espère que perdurera longtemps l’esprit laissé par sa famille, dans ce manoir de Brécourt d’où jaillissent de nombreux souvenirs d’enfance. Lieu de guerre, de mémoire et de paix.

Simon Gouin (texte) et Emmanuel Blivet (photos)

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