Mars 2021

Le jour d'après les hommes

Photographies : Emmanuel Blivet, Claude Boisnard, Coralie Hic - Textes : Marie-Anne Germain, Pierre Coftier, Laetitia Brémont

La bataille

Photographies de Claude Boisnard
Éclairage de Pierre Coftier, historien

Sur les bords de l’Orne, en Suisse Normande, les ruines de l’usine de la Bataille racontent l’histoire ouvrière de la région. Les archives d’entreprise ont disparu. Restent quelques liasses sur les machines à vapeur, la situation économique, les lois sociales. La parole des ouvriers des filatures est rare. Faute d’organisation, faute de grève.

Étrange phénomène que l’arrivée des balles de coton, loin des ports côtiers, avant même la construction des lignes de chemin de fer, dans des contrées où l’on filait et tissait les fibres locales, de lin, de chanvre ou de laine.
L’histoire commence au tout début du XIXe siècle. Deux aventuriers de l’industrie textile, François Richard et Lenoir-Dufresne copient des métiers à tisser anglais et surtout la mull jenny, machine à filer qui supplante les rouets des fileuses à domicile. Ils obtiennent la prohibition des importations de toile de coton et concentrent leurs machines dans des abbayes et couvents, biens nationaux de la Révolution française qu’ils ont rachetés. Sous l’Empire, ils possèdent en Normandie des établissements à Sées, Alençon, L’Aigle, Aunay, Caen, parmi leur quarantaine de manufactures qui occupent environ 15 000 ouvriers.

Richard-Lenoir (nom pris par François Richard après le décès de son associé) est ruiné par la Restauration qui supprime les droits sur les importations de coton en 1814. Mais l’activité dont il est le pionnier va lui survivre et s’épanouir. Vers 1830, près de 4 000 ouvriers travaillent le coton dans une cinquantaine de filatures du département du Calvados. Le coton en provenance d’Amérique y est transformé en fil destiné principalement aux tissages des départements de l’Orne et du Calvados.

Des usines au bord de l’eau

Les filatures s’installent sur d’anciens moulins afin d’utiliser l’énergie hydraulique qui fera tourner les machines. Sur le plan cadastral de 1827, les communes de Clécy et du Bô, en Suisse Normande, totalisent cinq barrages sur l’Orne : moulins de la Landelle, de la Lande et de la Bataille, moulin du Bô et moulin à papier du Bô.

La filature de la Bataille est construite sur une pièce de terre contenant deux moulins et fonctionne dans les années 1850 avec soixante-trois ouvriers : quarante hommes, onze femmes et douze enfants. En 1869, après le décès de leur propriétaire Jacques Delivet, l’usine de la Bataille et celle voisine du Bô sont rachetées par deux industriels condéens, Jules Lecouturier et Ferdinand Véniard. Incendiée en 1884, la filature du Bô est transformée en usine de teinture pour le coton et devient une annexe de la Bataille.

Dans les années 1860, les hautes cheminées des machines à vapeur apparaissent dans les bourgs et les vallées industrielles. Les deux filatures de coton du Bô et de la Bataille vont elles aussi fonctionner à la vapeur, conjointement à la roue hydraulique. Les machines proviennent des ateliers de construction Windsor fondés en 1832 à Rouen par des ingénieurs anglais. Une imposante poutre métallique estampillée « Windsor-Rouen » subsiste dans les ruines de la filature de la Bataille.

Après la Première Guerre mondiale, l’usine est louée à des filateurs de Roubaix qui fuient les régions envahies et redémarrent l’activité en 1916. Elle est reprise vers 1930 par les établissements André Huet qui possèdent des usines textiles dans le Nord et l’Eure. En 1941, elle entre dans le giron d’une multinationale, la Compagnie française des Établissements William C. Jones, puis les Établissements Potel et Cie. D’importants travaux aménagent l’usine pour l’effilochage du coton.

Le travail des enfants

L’histoire raconte peu de choses des ouvriers disséminés dans les campagnes au XIXe siècle. Leur condition est éclairée de façon lacunaire par quelques articles de presse ou des rapports liés à l’application des premières lois protectrices de travail.

La loi de 1841 sur le travail des enfants bouscule les habitudes des filateurs : journée de huit heures pour les enfants âgés de huit à douze ans, de douze heures pour leurs aînés de douze à seize ans, repos des dimanches et fêtes. Jusqu’à douze ans, l’enfant ouvrier doit être scolarisé, au-delà, il doit posséder un certificat constatant qu’il a reçu une instruction. Dans les filatures, les enfants sont recrutés comme rattacheurs, au service du fileur pour lequel ils renouent les fils cassés.

La commission de surveillance, en 1855,  rapporte que la durée du travail des enfants de huit à douze ans est de « treize heures de travail effectif comme les ouvriers. Vainement les contremaîtres affirment-ils le contraire, ils trahissent la vérité. L’enfant travaille aussi longtemps que l’homme ». Les enfants « avouent très naïvement qu’ils ne vont pas en classe et qu’ils ne savent ni lire ni écrire. » L’année suivante, la même commission constate la présence d’un enfant de quinze ans qui « ne sait ni lire ni écrire et n’a même pas fait sa première communion ; nous n’avons toléré cette circonstance que quand nous avons su qu’il fréquentait très régulièrement les instructions religieuses qui lui sont données par Monsieur le curé du Bô».

En 1862, le sous-préfet de Falaise dénombre 234 enfants de huit à seize ans (182 garçons et 52 filles) dans les vingt filatures de l’arrondissement. L’inspecteur du travail des enfants décrit en 1865 « ces visages pâles, étiolés, ces constitutions frêles et maladives, ces toux sèches, ces maladies graves et souvent mortelles : tous ces symptômes morbides, si souvent constatés par les conseils de révision dans la population des usines, ne provient en grande partie que de l’air vicié qu’elle respire ».

Dix ans plus tard, l’inspecteur – bénévole – du travail des enfants, explique qu’il n’y a plus d’enfants de moins de douze ans dans la filature de la Bataille. « Le salaire du rattacheur varie de 1/3 au 1/5ème de celui des fileurs qui gagnent de trois à cinq francs. Un contremaître intelligent a opéré une réforme heureuse, en permettant au rattacheur de changer de fileur. La rémunération des jeunes gens a été sensiblement améliorée : chaque fileur craignant de perdre un bon rattacheur intéresse ce dernier à ne pas le quitter. »

Des ouvriers résignés

Les bas salaires pratiqués sont expliqués par un environnement rural qui faciliterait la subsistance des familles. En 1844, l’usine de la Bataille paie un homme deux francs par jour, une femme un franc et demi et un enfant soixante centimes. La crise causée par la guerre de sécession américaine (1861-1865) réduit à la misère les ouvriers des filatures et tissages. « Admirables de patience, de dévouement et de résignation, les ouvriers malheureux de l’industrie cotonnière n’ont fait entendre aucune plainte collective, de nature à troubler l’ordre public », observe un contemporain.

L’enquête parlementaire sur « la situation des ouvriers de l’industrie et de l’agriculture en 1885 » se conclut par des questionnaires restés vierges ou par quelques indications sommaires. Le maire de Clécy : « Aucun ouvrier n’est sans travail. Je prétends dire par là, celui qui veut travailler. Nous avons une seule filature de coton à Clécy, celle de la Bataille qui occupe 60 ouvriers, hommes, enfants et femmes. Ils travaillent généralement plus de 12 heures chaque jour ; les nuits y sont souvent employées. »

Les dangers de l’usine

« Comme les champs de bataille, les filatures ont leurs malades, leurs blessés et leurs morts. Cette poussière filamenteuse, très visible au soleil, et qui en affaiblit les rayons, ce nuage insalubre et délétère qui enveloppe les ouvriers exerce la plus pernicieuse influence sur les organes respiratoires et devient le germe de ces affections phtisiques (tuberculeux, ndlr) qui, après avoir tué le parent, devient le triste héritage de la débile postérité. » (Inspecteur du travail des enfants, Falaise, 1865).

Outre la poussière des filaments de coton, les arbres de transmission, courroies et engrenages font de l’usine un « endroit dangereux, qui attire et déchire cruellement les corps saisis.» (inspecteur du travail des enfants, 1865). Les rapports sur les accidents incriminent généralement la fatalité ou l’imprudence des victimes. Rares sont les filateurs équipés de protections ou de ventilateurs, comme le recommande le sous-préfet de Falaise en 1866.

Le besoin de main-d’œuvre dans des lieux isolés conduit les industriels à proposer un habitat pour accueillir des ouvriers venus de loin. L’inventaire des biens de la filature de la Bataille vendus en 1869 comprend un bâtiment à usage de « cantine » destiné à l’hébergement d’ouvriers généralement célibataires. Une enquête sur l’industrie en 1918 mentionne que « la maison met des dortoirs à la disposition de ses ouvriers célibataires et une cantine vend des aliments au prix de revient ».

Le bâtiment, situé à proximité de l’usine, fait l’objet d’importants travaux d’aménagements entre 1941 et 1942 pour être transformé en « maison de direction ». Les vestiges de la maison de direction désormais ruinée demeurent visibles en 2021.

La fin des filatures

La présence de matières hautement inflammables, conjuguée à l’usage de mécaniques et de machines à vapeur est à l’origine de nombreux incendies dans les usines textiles. L’incendie de l’usine du Bô en mai 1884 n’épargne que la machine à vapeur, quelques autres mécaniques et les logements ouvriers. Un incendie ravage la filature de la Bataille et réduit au chômage les quatre-vingts ouvriers en 1898. Une étincelle dans les engrenages d’une machine a pu enflammer les poussières de coton partout présentes dans les ateliers. Dès l’année suivante, l’usine est reconstruite avec une recherche esthétique affirmée. Elle fonctionnera jusqu’en 1959, avant de s’éteindre définitivement.

Aujourd’hui, la végétation recouvre le site, l’extérieur d’abord, puis les intérieurs des bâtiments dont les toitures et les murs s’effondrent. Du haut des Rochers des Parcs surplombant la vallée d’Orne, on aperçoit encore les deux cheminées de brique qui émergent de la végétation près du pont de la Bataille. Seul héritage de l’histoire. Pour combien de temps encore ?

Claude Boisnard

Ancien enseignant, ancien responsable de formation, je consacre une bonne partie de mon temps libre à la photographie. Photos d’artistes au travail, notamment dans le cadre des Ateliers Intermédiaires, association dans laquelle j’ai été un temps investi et dont j’ai partagé les projets, photographies de paysages (la Suisse Normande et la forêt), de Tango avec “Tempo Tango“. J’ai aussi animé dans le cadre de l’association caennaise Objectif image 14 des activités photographiques débouchant sur des expositions autour du Chemin vert (Festival Normandie Impressionniste 2016, 50ème anniversaire du quartier, 25ème anniversaire de la colline aux oiseaux…) et un travail de suivi des chantiers du nouveau tramway (2019 – 2020). 

cboisnardphotographies.wordpress.com

Pierre Coftier

Pierre Coftier mène des recherches sur l’histoire ouvrière en Basse-Normandie, tout en s’investissant dans le monde associatif lié à cette histoire. Ses travaux ont débouché sur diverses publications et lui ont permis de contribuer à la mise en valeur du patrimoine et de la mémoire industrielle de la région.

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