Janvier 2020

À la Coopé

Intérimaire

La coopérative laitière, à Isigny-sur-mer, dans le Calvados, fournit de la poudre de lait à plus d’un million de bébés à travers le monde. Arnaud a passé 18 mois dans cette usine. Il raconte son quotidien d’employé.

Septembre 2017

Après plusieurs expériences professionnelles, changement de vie. L’envie de travailler au plus proche de chez moi, de n’avoir qu’à enfourcher mon vélo pour aller gagner ma vie. Mais que faire ? Où travailler dans un territoire semi-rural où les administrations ont peu à peu déserté, où la voiture est obligatoire pour aller dans les villes moyennes telles que Carentan, Bayeux ou encore Caen ?

« On ne peut louper ses lumières qui cachent les étoiles aux cinq kilomètres alentours »

Depuis plusieurs mois j’entends parler de la « Coopé » (Coopérative d’Isigny-Sainte-Mère). Plus gros pourvoyeur d’emploi aux 15 kilomètres. On ne peut louper ses lumières qui cachent les étoiles aux cinq kilomètres alentours, ses cheminées qui crachent de la vapeur d’eau jour comme nuit, été comme hiver, jour ouvré comme jour férié.

La coopérative d’Isigny Sainte-Mère

Du fromage, du beurre, de la crème… et de la poudre de laits. Voilà les produits qui sortent tous les jours de la coopérative laitière d’Isigny-Sainte-Mère. Créée en 1980 après la fusion de la coopérative d’Isigny sur Mer avec celle de Sainte-Mère-L’Eglise, à quelques kilomètres, la « coopé » comme les employés la nomment, est un géant local et mondial de la transformation de lait.

Elle exporte les 40 000 tonnes de poudre de lait produites chaque année en Afrique, au Proche Orient et en Asie, où la Chine constitue l’un de ses principaux clients. L’entreprise chinoise Biostime a d’ailleurs investi plus de 20 millions d’euros en 2015 pour soutenir la construction d’une nouvelle unité de séchage. En 2021, la « coopé » devrait produire 70 000 tonnes de poudre de lait.

Daniel Delahaye, directeur de la coopérative laitière Isigny-Sainte-Mère, interrogé par France 3 en octobre 2019, évoque la construction d’une troisième unité de séchage.

Bref, en octobre 2017, je décide de sécher les cours et d’aller postuler à la Coopé.

Le 9 à 9h, je rentre dans une petite salle d’une vieille maison de pêcheur d’Isigny-sur-mer, à trois kilomètres de la Coopé, où pullulent des prospectus bien rangés dans des présentoirs transparents. Là, deux autres personnes attendent déjà. Je m’assieds en face d’une petite pièce, la porte grande ouverte sur deux bureaux. J’entends qu’une femme demande un acompte : ici, les confidences ne sont pas de mise, l’argent n’est pas un tabou. J’apprendrais plus tard que le salaire du mois précédent est versé le 12 du mois suivant. Il est donc utile de jongler avec les acomptes pour boucler les débuts de mois.

Vingt minutes plus tard, on m’appelle. J’entre et je m’assieds. De l’autre côté du bureau, un homme d’une vingtaine d’années, qui n’a de cesse de regarder l’écran de son ordinateur. Après les interrogations habituelles sur mes motivations, mes qualités, mes défauts, vient la question fatale :

Mais pourquoi postuler à des postes bac -5 alors que vous avez un bac +5 ?

 Je suis là pour voir, pour faire des heures, peu importe que l’usine fabrique des pneus, transforme du lait ou produise de la coke, je veux juste travailler à côté de chez moi ! 

Il reste sans voix, m’amène dans un cagibi de 5 m² où les étagères sont remplies de chaussures neuves et me tend un badge et une paire de chaussures noires. « Par contre, me dit-il, vous devez nous laisser dix euros de caution pour le badge. » Commencer un boulot en payant son employeur m’étonne, mais je m’exécute et lui sort un billet de dix euros. « On vous le rendra quand vous serez embauché », me glisse-t-il. Je rentre chez moi et reprends mes travaux.

« Quand on veut du boulot on reste accroché à son téléphone ! »

Le lendemain à 14h16, je manque l’appel de Mélanie, l’employée de l’agence d’intérim. Je rappelle dix minutes plus tard et me fais sermonner  : « Peu importe la ou les raisons, quand on veut du boulot on reste accroché à son téléphone ! » Le rendez-vous est fixé le lendemain, 9h, devant le tourniquet d’entrée de l’unité de production n°1 de la Coopé.

À 8h30, je sonne au portique numéro 1. Mon badge n’étant pas encore activé, je patiente. À 100 mètres derrière la grille, je vois arriver un grand gaillard, 1m95 et au moins 100 kilos. Vêtu de blanc et d’une sur-blouse bleue, il m’accueille et me fait entrer par une petite porte dans l’usine. Sur la droite, deux pièces remplies de casiers bleus du sol au plafond. Sur la gauche, des affiches promotionnelles des produits de la Coopé : poudre de lait, crème fraîche et vaches normandes, tout y est. La lumière est vive, les murs couleur crème renforcent le sentiment de propreté. Au bout d’un long couloir, trois distributeurs automatiques auxquels sont adossés quatre chauffeurs collectant le lait dans les fermes du coin.

Couleur grise ou verte : lieu éloigné de la production : sur-blouse bleue, sans charlotte et chaussures noires ; couleur jaune : lieu de production : tenue blanche, charlotte et chaussures blanches ; couleur rouge : le graal : contact direct avec le produit et tenue intégrale : combinaison blanche jetable, charlotte et heaume, gants et sur-manches, chaussures blanches spécifiques à chaque zone.

Nous empruntons tous les deux l’escalier en colimaçon qui mène au réfectoire. Sur chaque porte, un panneau plastifié indique les tenues à respecter dans chaque pièce avec un code couleur bien spécifique. Au fur et à mesure de mon intégration dans l’usine, j’apprendrais à me changer de plus en plus vite. Alors qu’au début, il me faut sept à huit minutes pour enfiler les vêtements nécessaires à la production en zone rouge, au bout de six mois, je mets moins d’une minute.

« Toi, tu es à la vidange aujourd’hui »

Ici, le casier relève d’une importance primordiale. En fonction de l’ancienneté et au gré des départs, la place obtenue n’est pas la même. Il est aussi étroitement surveillé : interdiction d’avoir de la nourriture, pas de maquillage ni de médicament (sauf avec ordonnance). Le casier est divisé en deux compartiments : d’un côté, les habits de production, de l’autre, les habits civils. Les fouilles sont régulières mais seulement en présence d’un représentant syndical.

8h50, j’arrive dans le réfectoire, j’enfile une combinaison jetable blanche, une sur-blouse bleue et les chaussures noires que l’on m’avait confiées à la boîte d’intérim. Pas de casier disponible, je laisse donc mes affaires errer sur une étagère dans le réfectoire.

Il est 9h, après m’être lavé et désinfecté les mains et les poignets, avoir enfilé ma charlotte et mes surchaussures, j’entre enfin dans la zone de production  : le conditionnement de la poudre de lait. Je rejoins un groupe d’ouvriers au fond de l’immense pièce et salue chacun d’eux. « Toi, tu es à la vidange aujourd’hui » s’enquiert celui qui semble être le chef. «Richard, tu lui donnes un cutter et tu l’emmènes là-haut » poursuit-il. « Par contre, le cutter, tu le rends à la fin de ta journée de travail, on a eu trop de vol par le passé et ces petites bêtes valent 36 euros ». Le calcul se fait rapidement, un cutter vaut le même prix que 3h45 de mon travail.

Nous empruntons l’artère du lieu de production. Sur les portes extérieures d’un immense monte-charge, des petites marques à hauteur d’épaule sont disséminées. Richard m’apprend que pour prévenir ses collègues des étages supérieurs que l’on a besoin du monte-charge, on donne deux ou trois petits coups avec le cul du cutter. « Surtout, tu fais attention qu’il n’y ait pas de chef dans le coin avant de le faire, sinon t’es viré. » En montant les trois niveaux par le monte-charge, j’apprends qu’il est conducteur de ligne, terme encore abscons pour moi, et qu’il a passé plus de 20 ans dans cette usine. « Les intérimaires j’en ai vu défiler un paquet en 20 ans ».

Arrivés au 3e étage, sur la droite, une quinzaine de palettes remplies de sacs d’au moins 20 kilos, et deux jeunes dont je ne vois que les yeux. Le bruit de la ventilation et d’un clapet étouffé par les bouchons d’oreilles rendent difficile la compréhension des phrases de mes collègues du jour. « Salut, moi, c’est Benjamin », me lance le plus petit des deux. « Moi, c’est Thibault », me dit l’autre. « Alors c’est simple, continue Benjamin, ici c’est la vidange, on a 17 palettes de 40 sacs de 20 à 25 kilos à vider dans la trémie, chacun prend son sac, l’ouvre sur le côté avec le cutter et le vide doucement. » Ce qui paraît simple d’entrée de jeu est en réalité plus compliqué que prévu. Selon l’ouverture opérée sur le sac, la vitesse d’écoulement de la poudre et au fur et à mesure des kilos puis des tonnes soulevés, déplacés et vidés, la manœuvre se complique …

« C’est la merde, la paie n’est pas tombée et j’en ai pour 250 balles de réparation. »

Bon an, mal an, nous réussissons à vider 2,4 tonnes en deux heures et Thomas vient nous indiquer que l’heure de la pause est arrivée. Pas le temps de redescendre jusqu’à la salle de repos, nous improvisons une pause autour de la fontaine à eau de cinq litres que nous liquiderons au cours de la matinée, tellement nous avons chaud. Je découvre enfin les visages de mes collègues. Les deux ont moins de 25 ans et sont intérimaires depuis plus de trois ans à la Coopé. La discussion s’engage autour de la Saxo de Thibault, en panne depuis la veille. « C’est la merde, la paie n’est pas tombée et j’en ai pour 250 balles de réparation. C’est ma copine qui est obligée de m’amener et j’ai déjà bouffé une semaine de boulot du mois dernier … » Dix minutes passent, nous retournons à nos sacs. Après la pause-repas de 30 minutes, la journée se poursuit au rythme effréné d’un sac vidangé toutes les minutes.

Huit heures se sont écoulées, nous avons vidangé 13 tonnes de poudre. Je me change, allume une clope, enfourche mon vélo et avale les trois kilomètres qui me séparent de la maison.

Il est 19h30 lorsque j’arrive chez moi. Ma conjointe, curieuse de découvrir ma première journée à l’usine me pose 1 000 questions. Une seule réponse sort de ma bouche : « Je suis mort, je n’ai même plus la force de te raconter. » Il est 20h, j’absorbe une assiette de pâtes sans goût. L’odeur et le goût laissés par les particules de poudre de lait annihilent toute autre perception. Je m’écroule de fatigue.