Octobre 2020

Sportifs hors-norme

Christine Raout - Illustrations : Elisa Foubert

Freddy, l'Ironman

Pour eux, le sport est devenu plus qu’un passe-temps quand ils se sont tournés vers des compétitions extrêmes. Entraînements spécifiques, maîtrise de soi et surtout endurance, ils ont en commun une discipline qui guide l’organisation de leur vie familiale comme professionnelle, et la recherche du prochain défi à relever.

Le flot de paroles est rapide, mais les mots deviennent toujours plus doux lorsqu’il parle de ses proches. En évoquant sa passion, Freddy Pommier ne semble vraiment courir qu’après une seule chose : l’équilibre, au prix d’une organisation et d’une discipline qu’il s’impose chaque jour, inlassablement.

Depuis quatre ans maintenant, le jeune homme de 33 ans, cuisinier pour table étoilée, se prépare perpétuellement pour son prochain Ironman. Ces courses de triathlon forcent l’exploit en gonflant les distances. Les trois disciplines demandent donc – en une seule compétition – chacune, de réaliser une performance : 3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon, soit 42,195 km, pour la course à pied. C’est la distance Ironman.

La distance de la course à pied Ironman est celle d’un marathon. ©Jean-Paul Pommier

Il y a quelques années, alors cuisinier à Mortagne-au-Perche, un ami lui raconte sa participation à un Ironman, une révélation : « En fait, j’avais déjà envie de faire du triathlon depuis quelque temps. Et après avoir discuté avec lui et qu’il m’ait raconté son expérience, ça m’a séduit et il m’a fait vraiment passer un cap : me dire qu’il fallait absolument que je tente ce sport qui pour moi me semblait une discipline hors du commun. »

Le hic, c’est l’épreuve de natation. « Je ne m’étais jamais lancé dans le triathlon car je ne savais pas nager, du tout. C’est quand même un gros frein dans cette discipline. Je me suis inscrit à un club de natation à Mortagne. J’ai commencé à apprendre à nager. Petit à petit, c’est devenu un réel plaisir, je commençais à être bien dans l’eau, à faire de belles performances. À partir du moment où je me suis senti prêt, apte à faire une course, je me suis inscrit à mon premier Ironman en 2016. Ma première course, je l’ai donc faite à Vichy. »

Vichy en 2016, Embrun en 2017, Hamburg en 2018, puis vient l’étape décisive de Tallinn l’année suivante.

3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon, soit 42,195 km, pour la course à pied. C’est la distance Ironman. Illustration : Elisa Foubert

2019, l’année aux deux Ironman

Le championnat du Monde des courses Ironman se déroule chaque année à Hawaï, « le Graal de la discipline » souligne Freddy Pommier. Pour lui, la quête n’aura duré que trois ans, au rythme d’une course par an. 

En août 2019, l’athlète caennais participe à la course de Tallinn, en Estonie, parmi celles qualificatives pour Hawaï. « J’ai terminé 4e de la course dans ma catégorie et cette 4e place m’a permis de pouvoir participer aux championnats du monde. C’était vraiment mon rêve ultime. Depuis plusieurs années, je voyais ça à la télé, ça me paraissait tellement dingue de pouvoir y arriver que c’en était devenu un objectif et un rêve à force de participer et de pratiquer ce sport. »

La course de Tallinn en Estonie, le sésame pour les championnats du monde Ironman.

« À Hawaï, on était 2500 au départ et j’ai terminé 320 au général. C’était une course compliquée car les conditions climatiques font que c’est une course incomparable à d’autres parce qu’il y a un taux d’humidité énorme, il faisait 30 à 35°C, c’est sur une île où il y a beaucoup de vent et à côté de ça, on est entourés de paysages vraiment splendides. On est coincés entre la mer et un volcan, la mer est turquoise. Le lieu fait que c’est une course rêvée. »

2019 aura donc été une année à deux Ironman, quand une course extrême par an était pour Freddy Pommier, le principe qu’il s’était fixé.

Le corps qui s’habitue

« S’entraîner pour un Ironman, c’est 6 à 9 mois de préparation avec des entraînements progressifs en termes de volume et aussi d’intensité. On va commencer assez souplement et au fur et à mesure des mois, le volume va être augmenté pour arriver au jour J au top de la forme. »

Après sa première course à Vichy, Freddy Pommier a mis un mois à s’en remettre : « Je n’ai pas fait de sport, je me sentais très vide physiquement, mentalement. Aujourd’hui, après un Ironman, c’est beaucoup plus simple. J’arrive à refaire du sport, j’ai même besoin de refaire du sport très rapidement après, pour récupérer. Ça paraît paradoxal, mais c’est important, plus on fait de sport, plus notre organisme s’habitue et on a besoin d’intégrer des séances souples : un vélo tout doucement, une natation très très cool, pour aider à récupérer encore plus vite des efforts intenses qu’on aura faits avant. Après l’Ironman d’Hawaï, il m’a fallu 3-4 jours pour récupérer. Ça n’a rien à voir avec mon premier où pendant une semaine, je n’arrivais plus à marcher, j’avais des jambes en bout de bois, c’était une torture à chaque pas. »

Certains fument pour se détendre, moi je n’ai pas besoin de ça. J’ai besoin de me dépenser, de me défouler et d’aller dépenser cette énergie en trop qui m’envahit. 

Illustration : Elisa Foubert

Désormais la souffrance physique pèse peu face à la satisfaction d’aller au bout d’une course et au besoin de retrouver chaque jour cet état de sérénité que le sportif nomme tour à tour : fatigue indispensable, soupape de décompression, lâcher-prise, aller au delà de l’effort… « Il faut que je fasse cette petite dose de sport quotidienne qui peut aller d’une heure jusqu’à cinq, six, sept heures par jour, si je ne travaille pas. Certains fument pour se détendre, moi je n’ai pas besoin de ça. J’ai besoin de me dépenser, de me défouler et d’aller dépenser cette énergie en trop qui m’envahit. » Freddy Pommier réalise parfaitement la place que le sport a pris dans sa vie, surtout depuis quatre ans. « Préparer des Ironman, c’est très pesant. C’est très palpitant. Pour moi, le plus compliqué est de combiner mon travail, qui est très exigeant, avec un sport qui est tout aussi exigeant, et aussi, la vie de famille. »

Dans la tête du sportif pendant une course Ironman.

Au piano comme sur le vélo

« Je compare toujours le sport et la cuisine sur les mêmes critères. Dans le sport, on est toujours à la recherche de la performance, de l’évolution, du dépassement de soi. Et dans la cuisine, dans le restaurant dans lequel je travaille, c’est exactement pareil. Au quotidien, on cherche à donner le meilleur de nous-mêmes pour satisfaire le client, à essayer d’évoluer, de créer de nouveaux plats, d’inventer des choses. » À Caen, au restaurant A contresens où le marathonien travaille désormais, une étoile Michelin est venue récompenser le chef Anthony Caillot, une fierté et une responsabilité pour l’ensemble des salariés. Conserver l’étoile ? En gagner une deuxième ? « C’est aussi un esprit de compétitivité, car on garde dans un coin de notre tête l’idée d’être encore meilleurs. » Un esprit sportif que son chef apprécie. Anthony Caillot a été partenaire pour le championnat du Monde Ironman de son salarié, lui accordant aussi 15 jours de disponibilité pour s’envoler pour Hawaï.

« Ma femme est indispensable. » Illustration : Elisa Foubert

Autre composante indispensable à son équilibre, les proches. « Le triathlon est un sport individuel, mais c’est important d’avoir un entourage très solidaire et très proche de soi pour pouvoir s’entraîner. Ma femme m’accompagne sur toutes les courses, elle accepte que je m’entraîne quotidiennement et elle sait que c’est pour moi un besoin. On organise beaucoup notre vie autour du sport. Pour ça, elle est indispensable. Ce cocon familial m’est indispensable pour performer, pour m’épanouir dans ce que je fais. Si l’un de mes proches s’opposait à tout ça, je ne pourrais pas faire ça. »

La discipline phare de Freddy Pommier : le vélo. ©Jean-Paul Pommier

Ce cocon, c’est son père qui l’a initié au vélo et qui roule encore régulièrement avec lui. Parfois c’est avec sa sœur que le sportif pédale. Sa mère se soucie plutôt de la logistique, veillant à ce que son fils se nourrisse correctement. Ce sont aussi les amis proches qui s’entraînent tous les jours avec lui.

2020 : la pause désirée

Si beaucoup d’autres sportifs ont dû ralentir les entraînements et voir leurs compétitions annulées pour cause de crise sanitaire, la pause – toute relative – de Freddy Pommier s’est décidée naturellement au lendemain du championnat du monde à Hawaï. « À la suite de cette course à Hawaï, ma situation a changé. Je suis devenu papa en janvier 2020. J’ai eu une petite fille, donc je savais pertinemment que cette année allait être compliquée. Je voulais faire une pause pour profiter de ma fille : faire moins de sport et pas de compétition. Finalement, les conditions actuelles font que je n’ai pas le choix… »

Les « petites compétitions » restent à l’ordre du jour, celles qui ne sont pas annulées, comme le Swimrunman de Laffrey, près de Grenoble courue fin août, une alternance en binôme attaché par une corde alternant de natation (6 km en tout) et de course à pied (24 km) se terminant par un final à flanc de montagne, soit 5:22:04 d’épreuves pour Freddy Pommier et son partenaire.

Et pour la suite ? Freddy Pommier vise un nouvel Ironman pour 2021, si la crise sanitaire le permet. « Ce sont des sports d’endurance extrême et il faut acquérir une certaine expérience pour pouvoir performer. Je me sens meilleur à 33 ans qu’à 29 ans, parce que j’ai une routine d’entraînement, que mon corps s’est habitué et j’ai acquis une expérience au fur et à mesure des années. C’est plutôt un sport favorisant pour les 35-40 ans, donc je suis loin d’être arrivé à la retraite sportive. Et je ne compte pas m’arrêter là. »