Septembre 2019

Quand la ferme du Chailloué a rangé le pulvé

Patrick Bard (texte et photos)

Et maintenant, on va où?

Aujourd’hui, la ferme du Chailloué emploie Samuel, Franck, et leur père, Gérard, qui continue à aider. Plus six salariés, un effectif qui varie selon les périodes. On y produit du maïs, du blé, un mélange à base de féverole, de l’avoine, du chanvre, du quinoa, des lentilles, des petits pois, des haricots, des pommes de terre, du sarrasin, et de l’herbe.

Franck, lui, s’occupe de l’élevage et de la vente directe de viande en circuits courts. Quatre-vingt blondes d’Aquitaine, plus les veaux et les génisses, soit deux cent têtes au total. Pas en bio. À cause des normes. Des prix. Le label bio, ça veut dire que les animaux sont à l’herbage 8 mois par an. Dans le Perche, 8 mois dehors, même pour des bêtes rustiques, ça fait un peu long, estime Franck. Alors, il les rentre un peu plus tôt à l’étable. Ça veut dire aussi que sa viande est moins chère.

Le bio implique en effet un surcoût de 20%. À cause des contrôles, de l’administratif. Même si ses vaches sont nourries exclusivement avec du fourrage bio et de l’herbe. Laquelle, justement, se fait rare avec la sécheresse. Alors, avec son frère, ils envisagent de convertir des parcelles cultivées en pâture. Une démarche à contre-courant de ce qui se pratique en Perche où l’élevage recule presque partout pour laisser la place aux céréales. Problème, il faut absolument valoriser le fourrage pour rentabiliser cette transition-là. Un véritable défi, car son prix de vente n’est pas forcément à la hauteur de sa valeur réelle.

Les Deschoolmeester essaient aussi de convaincre leurs collègues d’arrêter le soja brésilien, de donner à leurs animaux une alimentation plus saine. « Une vache, c’est pas une station d’épuration », s’emporte Franck. Moins bouillant que Samuel en apparence, il n’en n’est pas moins résolu. Il parle d’une époque révolue, celle des vieux, des paysans de la première moitié du XXème siècle qui cultivaient sur de petites parcelles. Ils avaient parfois, dit-il, des rendements bien meilleurs qu’aujourd’hui. Parce qu’ils travaillaient avec la lune, la température de la terre, qu’ils possédaient un savoir acquis par imprégnation – pas de lycée agricole, à l’époque. Bien sur, aujourd’hui, ce serait impossible. Comment travailler avec la lune quand des semailles durent la semaine ? N’empêche, il lui importe que ce savoir ne se perde pas.

Il me montre un champ de quinoa. Un essai, dit-il. Pour voir. Si ça marche, ils continueront. Je lui réponds qu’il est important que des agriculteurs cultivent ici cette plante andine. En effet, sur l’altiplano péruvien et bolivien que j’ai longtemps parcouru, à force de monoculture à l’export, j’ai vu le quinoa épuiser les terres. Nous remontons dans le Jumpy, direction la ferme où nous attend Samuel. Dans un champ, deux énormes engins sont occupés à la récolte des petits pois bios pour l’entreprise Daucy. Les pois sont séparés des cosses qui sont broyées et éjectées. Quand la trémie est pleine, elle est déversée dans une remorque et recouverte de glace. Le camion emportera la précieuse cargaison vers la Bretagne au beau milieu de la nuit.

«  Il y a quelques années, jamais Samuel n’aurait permis à ses enfants de s’ébattre dans ses champs.  »

Après quatre années, Samuel a eu le temps de prendre du recul. Il avoue qu’être en bio, c’est à la fois passionnant et angoissant. Parce qu’on n’a pas le droit à l’erreur. Qu’on perd tous ses repères, quand l’herbe envahit les champs, quand il faut choisir de cultiver certaines variétés en hiver et d’autres en été parce qu’on pense en fonction des adventices, des problèmes de parcelles. « On n’a pas eu tout de suite des rendements miracles, avoue-t-il, mais on n’a rien perdu. »

Adeline, Axel et Samuel Deschoolmeester , pendant la récolte des petits pois, à la ferme du Chailloué.

Il a aussi découvert la notion de qualité alimentaire, qui n’est absolument pas égale au prix au kilo de la valeur alimentaire: « Quand vous achetez du jambon en supermarché, il est parfois tellement gorgé d’eau de saumure qu’il brille quand vous le sortez de l’emballage. On vous vend de l’eau salée au prix de la viande. Quand la grande distribution dit vouloir le bio pour tout le monde, on pourrait croire qu’on veut la même chose. Mais quand moi je dis que je veux le bio pour tout le monde, même si ce sont les mêmes mots, ça ne veut pas dire la même chose. Je parle de qualité alimentaire. »

« La grande distribution parle de nous payer le bio au prix du conventionnel qui n’a pas changé depuis 40 ans. Faut reprendre la main sur tout ça! »

Sans doute la transition en bio n’a-t-elle pas été si simple. On sent qu’il a fallu faire des sacrifices, des choix. Peu de collègues se sont intéressés à la chose. Certains, tout de même, posent des questions. Samuel n’est pas prosélyte. Il sait que ça ne sert à rien. « Il faut que ça vienne d’eux », dit-il. Il a trouvé de nouveaux clients sur le marché français. Des acheteurs en bio. Il gagne mieux sa vie, même avec des rendements moins importants. Il avoue être plus serein, plus en phase avec le public, aussi.

Il a deux enfants, Léa et Axel. Franck, lui, en a trois. Deux filles, Audrey et Laura, et un garçon, Guillaume. Guillaume, 14 ans, et son cousin Axel, 9 ans, affirment vouloir prendre le relais, plus tard. « On ne veut pas enterrer nos gosses, ni financièrement, ni physiquement. On veut qu’ils puissent en vivre. Aujourd’hui, on n’a aucune crainte à leur transmettre tout ça », dit Samuel en regardant son fils Axel occupé à courir dans le champ de petits pois. C’est lui qui veut reprendre, plus tard. Avec son cousin Guillaume. Il y a quelques années, jamais Samuel n’aurait permis à ses enfants de s’ébattre dans ses champs. Aujourd’hui, emmener son fils sur le tracteur, c’est sa fierté.

Patrick Bard

Ecrivain et photographe. Auteur de plusieurs romans pour adultes et pour la jeunesse (Seuil et Syros), il a également publié de nombreuses monographies liées à son travail de photographe (dernière en date: « Promenons-nous dans le bois » (Imogen, 2019). Il réside dans le Perche depuis 2009. Ses thèmes de prédilection sont l’Amérique Latine, les peuples autochtones et les questions liées à l’environnement, les combats des femmes. (Portrait ci-dessous : © Marie-Berthe Ferrer)