Juin 2020

Freinet versus l’institution ?

Marylène Carre

Des enfants qui s’apprennent

Premiers jours d’entrée en CP-CE1 à l’école Freinet. Les enfants commencent par dessiner puis racontent l’histoire de leur dessin à l’enseignant qui écrit les mots correspondants. L’enseignant insiste sur la construction du texte, qui doit avoir du sens, un début, une fin et un titre. Petit à petit, l’enseignant laisse des blancs pour les mots déjà apparus dans les textes précédents, que les enfants iront chercher tous seuls dans leurs livrets. Le nombre de mots s’accroît. Même s’ils ne maîtrisent pas encore l’écrit, les enfants sont déjà auteurs. Écrire prend son sens puisqu’il s’agit de raconter une histoire à la classe. Chacun leur tour, ils viennent lire leur texte. Au début de l’année, un CE1 vient avec le CP pour l’aider puis viendra le jour où il n’aura plus besoin d’aide. Après la lecture des textes, chacun vote secrètement pour celui qui lui parait le mieux écrit, lu avec le plus de clarté. Le texte choisi par tous servira de support à l’apprentissage de la lecture durant toute la semaine.

Ce protocole d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, qui s’appuie sur la pratique du « texte libre », est celui des enseignants de l’école Freinet aujourd’hui, comme il y a quarante ans. Il découle de la méthode dite « naturelle » développée par le pédagogue Célestin Freinet (voir encadré du premier épisode) et s’applique à toutes les disciplines. « La méthode naturelle, c’est le respect de chaque enfant tel qu’il est, avec le désir de le faire avancer, progresser à son rythme et d’accepter sa parole, l’autoriser à être auteur. Ce n’est pas un adulte qui enseigne, mais un enfant qui s’apprend. Si tu poses les choses comme ça, cela signifie que tu laisses la place à l’expression, à l’erreur, au tâtonnement expérimental. Tu fais confiance à l’enfant comme créateur de connaissances », éclairent Martine Legay et Michel Xufré, anciens enseignants et directeurs de l’école arrivés au milieu des années 1990.

Correction de textes libres. Classe de Martine en 2015 (ressources ICEM).




« C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne pensons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doivent être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris. »

Célestin Freinet
©Archives ville d’Hérouville-Saint-Clair.

Pratiques collectives

Martine Legay et Michel Xufré pratiquaient déjà la pédagogie Freinet dans leurs établissements respectifs avant d’arriver à l’école Freinet d’Hérouville, et participaient au groupe départemental de l’ICEM (Institut coopératif de l’école moderne). Ils font partie de la seconde génération des enseignants de l’école hérouvillaise. « J’ai remplacé le dernier instituteur de la première équipe », précise Michel. Martine a été parent d’élève dans l’école dès 1979, avant d’y être institutrice puis directrice. « La différence à l’école Freinet, c’est qu’au lieu d’appliquer nos méthodes individuellement, on les pratique collectivement, poursuivent-ils. Chaque semaine lors du conseil des maîtres, on partage nos expériences et nos problèmes, et on invente des solutions collectivement. »

Notamment de l’expérience des enseignants dans les bidonvilles de Nanterre dans les années 1960, puisant de nouveaux outils dans la pédagogie « institutionnelle », branche de la pédagogie Freinet. 

La seconde génération a ainsi impulsé les semaines à thème, toujours pratiquées, qui n’existaient pas au début de l’école, afin de mieux approfondir certaines disciplines. « On a aussi introduit le système des « ceintures de comportement », mis au point par des instituteurs Freinet qui se sont retrouvés face à des élèves de cités qui n’avaient plus rien à voir avec ceux des communes rurales des premières expériences Freinet. »

Partant du postulat qu’une classe homogène n’existe pas, les ceintures de niveau (comme au judo, blanc, jaune, orange… noire) permettent aux enfants d’évaluer leur réussite dans tel ou tel domaine d’activité de la classe. Plus un enfant a une ceinture élevée, plus on peut être exigeant avec lui dans la relation de confiance. En d’autres termes, plus il a fait preuve de ses compétences (respecter les consignes, ranger la classe, aider les autres…), plus il a de droits (sortir avec la classe, lire seul dans la bibliothèque, rester en classe pendant la récréation, devenir responsable de matériel, de la bibliothèque…)


« Avec le système de dérogation permettant à des élèves hors quartier de venir à Freinet, on recevait de plus en plus d’enfants que leurs parents inscrivaient ici parce que ça ne marchait pas dans la scolarité « classique ». On a eu aussi beaucoup d’enfants issus du quartier du Grand Parc après la démolition des tours de leur cité. Les ceintures, en posant un cadre connu de tous, permettent de gérer les problèmes de comportement en évitant la sanction. »

Les deux enseignants insistent sur la vertu d’une gouvernance collégiale de l’école, institutionnalisée par Freinet. « Le directeur n’a pas de position hiérarchique, c’est le cas dans toutes les écoles, mais cela prend encore plus de sens quand toutes les décisions et les modalités pédagogiques sont débattues et votées collectivement. Un groupe soudé est une force pour asseoir un projet d’école et le défendre, y compris contre des directives ministérielles qui iraient à l’encontre de nos pratiques. » Ainsi les enseignants Freinet ont-ils toujours, et c’est encore le cas, refusé d’appliquer les évaluations nationales, considérant que toute évaluation ne peut se concevoir que dans une globalité d’apprentissage, et que chaque enfant doit pouvoir avancer à son rythme.

Travail individualisé

Le travail individualisé est l’un des piliers de la pédagogie Freinet. Il permet à l’élève de suivre son propre chemin d’apprentissage. Pour cela, chaque élève dispose d’un plan de travail individuel, préparé par l’enseignant, à partir duquel il peut, lors de séances de travail en autonomie, organiser sa semaine et suivre sa progression. L’organisation de l’espace de la classe est pensée pour faciliter l’accès de l’élève aux outils dont il aura besoin : accès aux fichiers (autocorrectifs pour certains), à la documentation, aux ordinateurs, aux ateliers. « Grâce à la mise en situation de recherche, l’élève construit lui-même ses savoirs et ses savoir-faire », précise Michel Xufré.

L’organisation coopérative de la classe permet d’articuler les activités individuelles et collectives d’apprentissage. L’entraide et la coopération entre les élèves, encouragées par les classes multi-niveaux, permettent de mutualiser les idées et d’enrichir les connaissances. Une fois par semaine, au sein de chaque classe, la réunion de coopérative (ou conseil d’enfants) propose et décide des projets d’apprentissage collectifs et individuels, et aborde les questions relatives à la vie de la classe, les conflits et les contrats de comportements. « La présidence, le tour et le temps de parole sont pris en charge par les enfants, selon un déroulement ritualisé : « Je me plains, je félicite, je propose, je remercie. » L’enseignant est le secrétaire et le garant du bon déroulement du conseil », expliquent les enseignants.

Le conseil de classe (conseil d’enfants), classe d’Amélie en 2015 (ressources ICEM).

Redonner du sens aux apprentissages est une question centrale dans la pédagogie Freinet. Aussi apprend-on à écrire pour le plaisir d’être lu, à lire pour celui d’être entendu, à faire pour montrer. Les activités d’expression et de communication sont valorisées : journal de l’école, correspondance scolaire, ateliers de création (auxquels les parents sont associés pour partager des savoir-faire), présentation à la classe de ses découvertes ou projets lors des « quoi de neuf ? » , présentation à l’école et aux parents lors des « samedi Célestin» hebdomadaires qui deviendront, suite à la réorganisation de la semaine de quatre jours, les « vendredi Célestin ».

« Super c’est vendredi », présentation du travail à toute l’école en 2015 (ressources Icem).

Un modèle expérimental

Ces principes et outils, éprouvés par les générations successives d’enseignants, figurent encore dans le projet d’école 2016-2020 de l’école Freinet. Certaines pratiques ont largement essaimé en dehors du mouvement Freinet, comme la correspondance scolaire ou les conseils d’élèves, pratiquées aujourd’hui dans d’autres écoles. Freinet a longtemps fait office de laboratoire expérimental. Des enseignants sont venus et viennent toujours en stage d’observation. Le mouvement Freinet (ICEM), jusque très récemment, dispensait des stages à l’institut de formation des maîtres. Le dernier congrès international de l’ICEM organisé à Caen, en 2013, a réuni plus de 500 enseignants et éducateurs venus de France et de l’étranger. George Pau-Langevin, ministre déléguée à la réussite éducative, était venue rappeler le rôle des mouvements pédagogiques dans la refondation de l’école.

La municipalité d’Hérouville-Saint-Clair, socialiste jusqu’en 2001 puis centre droit, a toujours soutenu l’école et son projet. « C’est un projet qui nous tient à cœur, confirme Caroline Boisset, actuelle adjointe pour l’éducation et la petite enfance. L’école contribue à l’attractivité du territoire. Nous l’avons encore mise en avant pour obtenir le label Cité éducative en 2019. » La réputation de l’école Freinet a permis de maintenir des effectifs constants, alors que plus des deux tiers des enfants viennent de l’extérieur, des autres quartiers d’Hérouville, de l’agglomération et de toute l’académie. Pour le projet d’école.








« Cette école est une remarquable application de la pédagogie Freinet, pleine d’humanité pour l’enfant et par ricochet pour les parents ».

Elsa, parent d’élève

Noëlle et Laurent Lehoux ont découvert l’école Freinet en 1996. Ils ont tout de suite été séduits par le concept et y ont scolarisé tous leurs enfants, qui « s’y sont épanouis. L’école a apporté beaucoup à nos enfants ; les plus grands s’en souviennent encore. En tant que parents aussi on y trouvait notre compte, on pouvait s’investir activement. » Dans l’esprit des écoles ouvertes, les parents, comme les animateurs de loisirs, sont considérés comme coéducateurs des enfants et peuvent, à ce titre, participer aux activités de l’école : tenir un atelier pour un petit groupe d’enfants, collaborer avec les maîtres, sous leur responsabilité pédagogique, assister à des moments d’enseignement. Des parents animent des ateliers de menuiserie, expression corporelle, sculpture, cuisine. D’autres proposent de s’occuper des jardinières de l’école, d’organiser des échanges de livres ou de vêtements lors des « samedis Célestin ».  

« L’ouverture, l’autonomie et la capacité d’aider les autres, autant de valeurs apprises à l’école Freinet. Il semble que la méthodologie devrait plutôt s’étendre que s’éteindre.»

Ségolène, ancienne parent d’élève

« Une école ouverte où chacun peut apporter sa pierre à l’édifice », apprécient Julien Danlos et Aurélie Letourneur, parents de deux élèves à Freinet. « Les enfants acquièrent de solides bases, qui nous semblent nécessaires pour évoluer en société : développement de l’autonomie et du sens critique, apprentissage valorisant s’appuyant sur l’expérience et l’expérimentation, prise de parole en public, respect des autres et entraide, gestion douce des conflits et tant d’autres choses… ».





« J’apprécie cette école, l’émulation joyeuse, les apprentissages libres dans un cadre bienveillant, le respect de l’enfant et l’accompagnement à l’épanouissement individuel et collectif. »

Pauline, parent d’élève

Dans la pétition de soutien à l’école lancée par les parents d’élèves en avril 2020, ceux-ci affirment leur attachement à cette pédagogie « qui s’intéresse à l’enfant avant tout. Il peut s’y développer et apprendre à son rythme (…) dans un climat bienveillant, sans stress, ni compétition. En classe règne une émulation, qui donne envie à chacun de progresser. Une fois par semaine, à l’occasion des « conseils d’enfants », ils apprennent à s’écouter, à dialoguer et à trouver des solutions, dans un esprit collectif. Ils deviennent ainsi les citoyens de demain. Toutes ces raisons nous incitent, parents et grands-parents, à nous investir tout au long de l’année, dans la vie de l’école. »

« Une pédagogie essentielle pour comprendre la relation au monde et aux autres. Mes deux enfants y ont pris le goût d’apprendre et de partager. »

Philippe, ancien parent d’élève

Quel impact pour ces futurs citoyens ?

En 1996, Henri Peyronie, professeur émérite de l’université de Caen en sciences de l’éducation, a conduit avec ses étudiants une étude pour tenter de repérer les traces qu’ont pu laisser chez des adultes leurs scolarité dans les classes Freinet : quels souvenirs gardent-ils de cette classe ? Quel impact cette scolarité a-t-elle pu avoir sur leur choix professionnels, leur vie de citoyen et leur attitude de parent ? Les anciens élèves de classes Freinet en primaire (dans différentes écoles de Basse-Normandie) interrogés évoquent « le plaisir qu’ils avaient d’aller en classe, plaisir parfois opposé à d’autres expériences scolaires rébarbatives (…) L’imprimerie du journal, les voyages chez les correspondants ou les échanges de courriers, les textes libres, les sorties dans le milieu environnant, sont les pratiques scolaires qui sont évoquées le plus souvent. Des formulations communes traversent plusieurs entretiens : « on faisait des trucs », « chacun était respecté pour ce qu’il était », « on pouvait bouger ». L’attachement à la personne de l’enseignant est aussi récurrente. » Les témoins interrogés affirment que « leur manière d’être au travail et dans la vie doit quelque chose à cette scolarité », peut-on lire dans les conclusions de l’étude.

« Ayant eu des difficultés d’apprentissage et d’adaptation, je dois mon « salut » scolaire à la méthode Freinet. Elle permet un éveil de l’élève qui n’a pas son pareil. »

Jean-Philippe, ancien élève

Mariette Patourel a été enseignante à l’école Freinet de 2000 à 2011. La retraitée hérouvillaise rencontre souvent d’anciens élèves et se réjouit de ce qu’ils sont devenus. « Avocats, médecins, cuisiniers, comédiens… Quels que soient leurs milieux d’origine, ce sont des élèves qui ont rebondi dans la vie, se sont adaptés et ont appris à avoir confiance en eux. »

« Tous les élèves qui ont fait cette école avec moi sont des gens aujourd’hui éclairés, curieux, créatifs et plein de succès, témoigne Léo, un ancien élève. Face à l’uniformisation des systèmes, il est bon de rappeler les bénéfices des alternatives. »

« Cette école permet de devenir un citoyen et un adulte de demain, responsable de ses choix, de sa parole et de sa pensée. »

Delphine

Période de crise

Les enseignants de l’école Freinet étaient affectés jusqu’à présent selon les règles générales applicables aux mouvements, en fonction d’un barème de points. Jusqu’en 1989, un entretien préalable avait lieu avec l’équipe pédagogique et l’inspecteur de l’éducation nationale du secteur, afin de faire connaître au candidat les spécificités de l’école. Celui-ci a disparu avec la loi Jospin instaurant les projets d’établissement. De ce fait, certains enseignants ont pu postuler sans connaître les méthodes Freinet. L’équipe pédagogique, appuyée par l’ICEM, se chargeait de les former. Ceux qui n’adhéraient pas au projet ou à l’engagement induit, partaient au bout d’un an ou deux. Mais l’équipe est restée relativement stable jusqu’à ces dernières années.

À la fin de l’année scolaire 2018-2019, quatre enseignants quittent l’école, dont la directrice. Après trois appels à candidature infructueux, une enseignante de l’école, Virginie Fessard, accepte de prendre le poste de direction par intérim pour un an. À la rentrée 2019, c’est donc une équipe renouvelée au tiers qui prend ses fonctions. Très vite, des dissensions apparaissent, notamment avec la nouvelle directrice. En décembre 2019, une enquête administrative est ouverte. L’école Freinet entre en période de crise.

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Pour aller plus loin : « La voix de l’écolier », un film de Lydie Turco sur l’école Freinet d’Hérouville-Saint-Clair réalisé en 2010 (disponible en VOD).