Quand le Château de Bénouville entre dans la stratégie de marketing territorial du Département

Publié le 19 février 2026

Près de Caen, le Château de Bénouville, propriété du département du Calvados, entame sa deuxième année de chantier. Mais le projet, qui verra le jour fin 2027, a un peu évolué. D’un lieu culturel pour les Calvadosiens et les services départementaux de la Culture, il est devenu un espace évènementiel haut de gamme, privatisable.

Sur les bords du canal reliant Caen à la mer, le long de la voie verte, s’élève le Château de Bénouville, demeure aristocratique construite à la fin du 18e siècle par l’architecte visionnaire Claude-Nicolas Ledoux, classé Monument historique. Acquis par le Département du Calvados en 1927, il a servi de pouponnière pour les enfants de l’Assistance publique jusqu’en 1973. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion de sa directrice Léa Vion, il joue un rôle important dans la Résistance, dissimulant sous couvert de la maternité, armes et fugitifs. Restauré dans les années 1980, il accueillera ensuite la Chambre régionale des comptes puis l’Institut européen des jardins et paysages, et très exceptionnellement le public, lors d’expositions et évènements. En juin 2014, à l’occasion du 70e anniversaire du Débarquement, le déjeuner des chefs d’Etat et de gouvernement s’y déroule.

« Une véritable pouponnière culturelle »

Il ferme ses portes au lendemain des Journées européennes du patrimoine 2024 : la collectivité annonce un grand chantier de restauration pour transformer le château en lieu culturel ouvert au public. Les équipes de la direction de la culture du Département, soit une cinquantaine d’agents de la culture, du patrimoine et de l’archéologie, s’installeront dans les étages. Le reste du château sera accessible au public via un parcours de visite dans des salons du XVIIIe entièrement remeublés, des salles d’interprétation et des expositions. Des espaces permettant l’accueil d’artistes en résidence ou de co-working seront installés dans les communs. Le parc deviendra un espace ouvert et gratuit, accessible depuis le chemin de halage par la voie verte. Le parking visiteur sera installé hors site.

Lauréat du concours en 2022, le groupement Châtillon Architectes (à qui l’on doit la rénovation du Grand Palais, des bains municipaux de Strasbourg, de l’appartement-atelier Le Corbusier…) fait équipe avec le paysagiste Louis Benech et Designers Unit (Musée d’Orsay et Mucem). On lit encore sur son site : « À sa réouverture en 2027, le château de Bénouville deviendra une véritable pouponnière culturelle, un lieu accueillant pour les Calvadosiens, les visiteurs et où les services culturels départementaux bénéficieront d’outils de travail exceptionnels (…) ». Le Département envisage de contribuer à hauteur de 20 M€ au projet et de solliciter des aides du Ministère de la culture (DRAC), de la Fondation du Patrimoine (qui a annoncé le 11 février 2026 une dotation de 300 000 €) et du mécénat.

Après une première étape de déconstruction à l’intérieur du château fin 2024, le gros œuvre démarre au second trimestre 2025 : échafaudage du château, de la chapelle et des communs, travaux de couverture, de charpente, etc… avant le réaménagement intérieur programmé au printemps 2026. Les œuvres d’art du château ont été déménagées et certaines sont en cours de restauration. Une commande est passée auprès de Mobilier de France pour meubler le futur château. Les agents du service culturel, de leur côté, préparent leur déménagement, pas mécontents de quitter les locaux vétustes de la rue Fred Scamaroni à Caen.

Changement de modèle économique

Mais en septembre 2025, au lieu du déménagement, ils apprennent au cours d’une réunion de service que le projet est modifié et que les équipes ne partiront plus au château. Ils continueront d’occuper leurs locaux, qui feront l’objet d’une réhabilitation ultérieure. « La surprise est totale », racontent des agents, à qui on avait confirmé quelques jours plus tôt des commandes de mobilier au Mobilier de France. Est notamment évoqué un billard surdimensionné à plusieurs milliers d’euros, réplique du premier billard du château de Versailles.

Officiellement, le projet a effectivement évolué. « Le projet présenté en 2023 donnait une première orientation et ambition du devenir du château de Bénouville, explique la communication du Département. Nos équipes travaillent actuellement à la construction détaillée de sa programmation et de l’offre qui sera proposée au public. On conserve l’essence du projet : un parc ouvert au public, une valorisation culturelle, de mémoire et patrimoniale, un lieu de vie et de loisir pour le plus grand nombre. » 

Escape game, teambuilding, restaurant

Mais le projet présenté en commission aux élus du Département le 24 novembre 2025 révèle une réorientation un peu plus conséquente. En préambule est annoncée la « nécessité de faire évoluer le modèle ressenti », celui-ci faisant apparaitre un déficit structurel de 1 228 000 euros. Afin d’optimiser le modèle économique, le projet est réorienté autour de trois pôles « loisirs culturels », « évènementiel et privatisations » et « restaurant ». L’objectif désormais est d’atteindre un « petit équilibre » financier, en doublant les produits d’exploitations. Pour y parvenir, le nouveau scénario écarte l’installation des agents de la culture, conserve un parcours de visite au rez-de-chaussée, dans lequel des écrans numériques remplaceront le mobilier « avec une moindre authenticité » certes, mais qui « pourront être utilisés pour diffuser des contenus lors de privatisations ». Au premier étage, deux salons sont consacrés à l’histoire de la pouponnière. Tous les autres espaces sont dédiés à une offre évènementielle ; certains pourront être privatisés pour y organiser des séminaires ou du teambuilding. Sont aussi évoqués la création d’un escape game au deuxième étage et d’un restaurant en rez-de-chaussée. L’idée du jardin public est conservée en partie, mais deux hectares sont réservés à un parc ludique et de loisirs. Quant au parking, il est réintégré au site.

Un projet pour qui ?  

On connait le contexte de pression financière qui pèse sur les collectivités : le Département voit ses ressources diminuer et en tant que gestionnaire des deniers publics, il semble légitime de rechercher l’équilibre financier. Le nouveau directeur général des services, arrivé en avril 2025, Philippe Blanquefort, expert-comptable et commissaire aux comptes, ne manquera pas d’y être attentif. Mais les représentants CGT des agents départementaux, comme certains élus du Rassemblement de la gauche, s’inquiètent de la nouvelle destination commerciale du projet. « Un parc d’attraction payant », ironisent les élus syndicaux. « Une prestation haut de gamme qui vise à attirer les entreprises parisiennes et qui ne profitera pas aux Calvadosiens », regrette Elise Casseto-Gadrat, conseillère départementale.

Lors de la session départementale d’examen du budget, début février, un budget de 7 M€ a été provisionné pour les travaux du château en 2026. Le socialiste Eric Vève a interpellé le président du Département sur ses priorités politiques, alors que les deux tiers des budgets examinés sont en baisse. « Les solidarités, les collèges, les routes, font partie des compétences obligatoires du Département. Vous avez choisi d’investir sur des compétences facultatives et d’autres qui ne sont pas prévues par la loi. » Et de citer les 23 M€ du nouveau siège social d’Inolya à Caen, le bailleur social du Département ou les 3,25 M€ investis par la collectivité pour le chantier-spectacle de la Mora à Honfleur (réplique du bateau de Guillaume le Conquérant), projet abandonné.

Marylène Carre

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